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Muray

Parmi les penseurs de la post-modernité se cachent quelques contempteurs féroces de son triomphe unanime dont la prose acide et le regard froidement lucide sont un véritable régal. Philippe Muray (1945-2006) est de ceux-là. Professeur de littérature, essayiste et romancier,  Muray est un écrivain drolatique et un pamphlétaire de génie qui s’inscrit sans peine dans le sillage d’un Céline ou d’un Léon Bloy.

Partant de la définition hégélienne de l’Histoire (celle d’un vaste mouvement courant à travers les âges agité par l’opposition et le négatif c’est-à-dire la dialectique),  il proclame que celle-ci s’est arrêtée définitivement avec la chute de l’URSS et la fin des grands conflits mondiaux dont les issues étaient incertaines.  L’Histoire rentre désormais dans sa phase finale prophétisée par Hegel : celle de l’unification du genre humain autour d’un Etat mondial et le bannissement hors des sociétés humaines de la moindre forme de dialectique. L’homme de la post-Histoire, privé de ce qui donnait un sens particulier à la condition humaine -le combat et le refus de la résignation- n’est désormais plus que le représentant le plus brillant du règne animal sans qu’il puisse parvenir à s’en démarquer franchement.

La chasse à la dialectique, c’est-à-dire à toute forme d’opposition, se manifeste par la mise en exergue du consensus à tout prix, du vivre-ensemble, de la convivialité ou de la fraternité manifestée entre tous les hommes sans distinction de races, de culture, de religion ou de nationalité. Tout ce qui séparait encore les hommes dans le temps historique est désormais réfuté, nié et criminalisé. Tout un vocabulaire s’est mis en place pour désigner ces survivances archaïques de l’ancien monde tandis que le code pénal s’enrichit de nouvelles sanctions contre ceux qui entretiendraient encore ces différences honnies par la modernité : le sexisme, l’homophobie ou le racisme en sont d’illustres exemples. Une nouvelle morale est née, portée par un puritanisme bon teint qui exècre   l’expression d’opinions divergentes. Ainsi le simple fait de parler de l’existence de groupes ethniques (de « races ») ou de différences biologiques entre l’homme et la femme soulève les cris d’orfraies des nouveaux  parangons de l’Ordre Moral qui luttent pour l’établissement d’un « Empire du Bien » (associations LGBT, lobbies antiracistes, associations féministes etc. que Muray qualifie de « matons de Panurge »).

Cette recherche à tout prix de l’indifférenciation entre les hommes est permise par la nouvelle idéologie des sociétés post-modernes : le festivisme. A l’instar des idéologies totalitaires, il nourrit sa propre vision de l’homme nouveau : l’homo festivus (« fils naturel de Guy Debord et du Web ») dont le seul horizon est celui de la fête permanente. La fête est le moment où s’abolissent les différences (la dialectique), c’est l’émotion qui l’emporte sur la raison et c’est donc la négation du réel (l’Histoire). Ce n’est plus le moment codifié et isolé dans le temps où s’inverse l’ordre social comme au temps des dyonisies grecques, des  bacchanales à Rome ou de la fête des fous dans le Moyen-Âge chrétien. Ce n’est plus, comme l’avait noté Georges Bataille, l’autre face des activités humaines, celle de la dilapidation, de la transgression et de l’orgie par opposition au travail laborieux et austère. Le festivisme ne se réduit pas à la fête, il va bien au-delà.  C’est un état festif permanent qui s’est étendu à l’ensemble des activités humaines.

Lorsque Muray développe cette notion pour la première fois entre 1998 et janvier 2000 (Après l’Histoire I et II), il a en tête l’enthousiasme délirant soulevé par la Coupe du Monde de football et la victoire de l’équipe « Black, Blanc, Beur » en juillet 1998. C’est aussi l’époque des premières Gay Pride et des premières Techno Parade qui battent le pavé qui succèdent à la fête de la musique et à la journée sans voiture pour « festiviser » l’espace public. C’est également l’époque des commentaires sirupeux autour de l’éclipse de soleil en août 1999 qui voyaient dans ce phénomène céleste un signe de tolérance, de paix et d’amour et un heureux présage pour le millénaire qui approchait,  comme au temps des superstitions antiques.  C’est aussi l’époque des balbutiements de la fête des voisins qui nie la méfiance séculaire qu’entretiennent les urbains vis-à-vis des gens qui vivent à côté d’eux et dont témoignent des pans entiers de la littérature d’avant la fin de l’Histoire (la littérature peut-elle d’ailleurs être post-historique ? Qu’est-ce que la littérature ou l’art privé du négatif et transformés en manifestes vertueux ?)

Aujourd’hui on pourrait bien sûr allonger la liste : les apéros géants de l’an passé constituent un exemple sans pareil du triomphe de la festivosphère que Muray n’aurait pas renié. L’apéritif qu’on partage dans l’intimité d’un cercle restreint de convives,  et qui constitue une forme raffinée de sociabilité, est ici transposé à l’échelle d’une grande ville transformée en salon géant où s’entassent des milliers de personnes qui n’avaient aucune raison valable de se rassembler : l’autre, l’inconnu n’est pas un ami à priori avec lequel on partage l’apéro. Au contraire, l’autre doit normalement susciter la méfiance, la peur, le doute. On remarque par ailleurs que ces manifestations éclatantes de festivisme se sont effectuées avec la complicité des pouvoirs publics (les municipalités ont refusé de poursuivre en justice les organisateurs des apéros ou d’interdire la tenue de ces rassemblements). C’est l’Etat lui-même qui a initié la fête des voisins et la fête de la musique à travers l’association des maires de France et le ministère de la culture. La fête qui se déguise avec les oripeaux de la transgression est devenue un moyen comme un autre de gouverner les peuples. Au fameux cri de Guizot sous la monarchie de Juillet pourrait succéder celui des « rebellocrates » d’aujourd’hui: « Amusez-vous, éclatez-vous!  Améliorez la condition morale et matérielle de notre France ! »

L’Histoire ayant été abolie, il ne se passe plus grand chose de notable dans les sociétés occidentales. Partout le consensus met à son profit les derniers restes de dialectique qui disparaissent aussi vite qu’ils resurgissent (par accident ?). Comme il ne se passe plus rien et que l’homo festivus craint plus que tout de s’ennuyer,  on met de l’ambiance comme on peut. On cherche à transgresser sans ébranler l’ordre établi sans risquer ni sa vie ni sa réputation parce que c’est à la mode (ce que Muray appelle « les mutins de Panurge »). On chercher à provoquer sans choquer personne. Et les rares personnes qui s’indignent encore des pitreries de la modernité sont immédiatement clouées au pilori et servent de caution morale aux rebelles patentés qui y voient autant de preuves de leur réussite. Ainsi, lorsque les œuvres de l’artiste contemporain Jeff Koons avaient été exposées dans le château de Versailles  (notamment son fameux homard suspendu par la queue dans le salon de Mars), le comte de Paris (descendant des rois de France) en portant plainte, donna à cette exposition ses lettres de noblesses aux yeux du monde moderne ; et il subit la réprobation  quasi-unanime de l’élite intellectuelle qui bien sûr soutenait cette initiative provocante, iconoclaste, décalée, bon enfant  etc.  Depuis, le sculpteur japonais Murakami a succédé à Koons chez Louis XIV sans que la chose ne soit sérieusement remise en cause en dehors des cercles conservateurs qui sont comme autant de Don Quichotte juchés sur des ânes pour combattre les moulins à vent de la modernité. Ils serviront encore malgré eux à valider le caractère transgressif de cette nouvelle innovation. Face au vide de l’Histoire, les pseudos-événement de la modernité ont tôt fait de tourner en pétards mouillé, si l’on ne fait pas sortir ces quelques trouble-fête sans lesquels aucune fête ne serait réussie. Ils donnent encore l’impression qu’il existe une opposition au festivisme, lequel rallie pourtant déjà tous les suffrages.

Tout cela ne fait pas de Muray un penseur d’extrême-droite pour autant. Il avait été classé dans la catégorie des « nouveaux réactionnaires » mais il reste fondamentalement un libéral, invoquant sans cesse l’impératif critique nécessaire à la Liberté d’opinion et déplorant comme Tocqueville en son temps les dérives totalitaires du régime démocratique sans remettre celui-ci en cause. Il est aussi plus enclin à se réclamer du marquis de Sade que des penseurs de la Contre-Révolution. On ne saurait résumer sa pensée par la phrase caricaturée à l’extrême: « c’était mieux avant» qui cloue au pilori tous les sceptiques du nouveau monde. Philippe Muray ne borne pas critique du monde post-historique au regret d’un ancien-monde qu’il sait disparu à tout jamais. Son oeuvre constitue une charge critique de poids contre la « disneylandification » et la « créolisation » du monde. Chacune de ses lignes est de plus servie par un style incisif, un sens de la formule caustique et un humour ravageur dont il serait surtout regrettable de se priver même pour cause de divergence d’opinion.

Jean-Baptiste Delhomme

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