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Bagatelles pour un hommage. Ou pourquoi je suis contre une Commémoration Nationale de Céline.

 

L’inscription de Louis-Ferdinand Céline sur la liste des Célébrations Nationales de l’année 2011 pour le cinquantenaire de sa mort, puis sa radiation sur décision du ministre de la culture, ont provoqué une vaste polémique dont les remous se font encore sentir. A coup d’articles de presse et de commentaires postés sur les sites Internet des journaux en ligne, les pros et les anti-Céline se livrent une guerre acharnée riche d’invectives et de noms d’oiseaux. Antisémite et collabo pour les uns, romancier génial pour les autres qui dénoncent une censure insupportable, l’auteur du Voyage au bout de la nuit et de Bagatelles pour un massacre laisse peu indifférent. A l’origine de la polémique, l’indignation publique de Serge Klarsfeld, ex-chasseur de nazi et président de l’association des Fils et Filles de déportés juifs de France (FFDJF). Dans une demande adressée au président de la république lui demandant de retirer Céline des célébrations nationales, il déclare notamment que « La République doit maintenir ses valeurs: Frédéric Mitterrand doit renoncer à jeter des fleurs sur la mémoire de Céline, comme François Mitterrand a été obligé à ne plus déposer de gerbe sur la tombe de Pétain.»

Faut-il donc snober Céline ? Il est vrai que ses pamphlets, parus à la fin des années 30, ne donnent guère une image sympathique du personnage. « Je lui apprends tout de suite d’emblée que je suis devenu antisémite et pas un peu pour de rire, mais férocement jusqu’aux rognons ! » écrit-il notamment (Bagatelles pour un massacre, 1937). Céline s’est toujours targué d’incarner une sorte de salaud absolu que l’on prend plaisir à haïr copieusement. Mais c’est aussi pour en jouer, pour montrer le mélange étrange et baroque du génie et du mal au sein d’une même personne.

En fait, si la personnalité de Céline peut légitimement soulever des controverses, on peut considérer que les termes du débat actuels sont mal posés. La vraie question n’est pas de savoir si l’on doit ou non commémorer Céline. Elle est plutôt de savoir si notre époque peut le faire.

La vraie littérature a peu à voir avec la Bibliothèque Rose. Gide disait qu’on ne pouvait pas faire de bonne littérature avec de bons sentiments. Il est probable qu’on ne puisse pas faire non plus de bonne littérature avec des gens propres sur eux, humanistes et parfaitement sains d’esprit. Si l’on renvoie Céline aux oubliettes de l’Histoire sous prétexte d’immoralité, alors qu’il est le plus grand romancier français de la première moitié du XXe siècle avec Proust, il n’y a aucune raison de ne procéder de même avec le reste de l’histoire de la littérature.

Marcel Proust, justement. Lui qui s’amusait à faire souffrir des rats avant de les tuer lorsqu’il était adolescent, ne mérite-t-il pas lui aussi d’être radié de la liste des auteurs convenables ? La SPA n’opposerait-elle aucune objection à la tenue d’une commémoration célébrant l’écrivain ?

Et Gide et Montherlant? Ils étaient tous-deux des pédophiles notoires et ont parfois fait l’apologie de leurs préférences sexuelles dans leurs romans (L’immoraliste pour le premier, La ville dont le prince est un enfant pour le second). Faut-il déterrer leurs cadavres et prononcer l’anathème citoyen sur eux et sur l’ensemble de leurs œuvres ? Il faudrait leur adjoindre Lautréamont dans ce cas, qui dans ses Chants de Maldoror vante les mérites de la pédophilie et du viol. A ce stade, c’est Donatien-Alphonse de Sade, l’un des plus brillants littérateurs du XVIIIe siècle qu’il faudrait à son tour condamner. Inceste, crimes sanglants, viols sont des thèmes récurrents dans ses livres. Sans compter les diverses affaires qui lui ont valu de passer plus de temps en prison qu’à l’air libre au cours de son existence : blasphèmes, sévices sexuels, empoisonnements, enlèvements ou encore actes de maltraitance sur ses servantes.

Et Voltaire, dont on fait un anti-esclavagiste forcené à cause du fameux chapitre XIX de Candide, alors qu’il doit sa fortune à des placements habiles dans le commerce triangulaire ?

Et si l’on épure la littérature, il n’y a pas de raison que la philosophie soit épargnée. Pourquoi ne pas s’acharner alors sur Emmanuel Kant, qui lorsqu’il posait les bases de son jugement moral, avait obtenu la suspension des promenades des prisonniers voisins dont le bruit le gênait pour écrire ? Que dirait Amnesty International si l’on voulait le célébrer ?

Et la musique à son tour. Dois-je refuser d’écouter du Richard Strauss sous prétexte qu’il fut un collaborateur du régime nazi en Allemagne ? Et les compositions de Sergueï Prokofiev ? Faut-il les refuser au nom de sa volonté affichée de composer pour plaire à Staline ?

 

La liste est aussi longue que ceux qui s’illustrèrent dans la littérature. Que Chateaubriand soit revenu en riant des obsèques de son épouse ou que Goethe à 77 ans se soit épris d’une jouvencelle de 17 ans ne déprécient pas la qualité de leurs œuvres. Bien au contraire. Chateaubriand écrivit des lignes magnifiques sur sa femme dans ses Mémoires d’Outre-Tombe. De son amour contrarié, Goethe tira ses Elégies de Marienbad, qui  laissent éclater avec force son génie. Pour revenir à Céline, son nihilisme qui débouche sur une détestation profonde de tous les groupes constitués et de toutes les émanations de l’ordre (Eglise, bourgeoisie, patrie et… les juifs) sont les ressorts profonds de son œuvre romanesque. Les personnalités des auteurs s’effacent devant leurs œuvres. En littérature, il n’est pas nécessaire de disposer d’un certificat de bonne moralité pour se distinguer.

 

Mais ce début de XXIe siècle est marqué tout entier par un puritanisme rétroactif et un manichéisme maladif qui, au nom de nos valeurs de tolérance, de paix et d’amour fraternel, séparent les bons des salauds sans aucune nuance possible. Les œuvres de ces derniers sont brûlées dans un autodafé citoyen en ne soulevant qu’un semblant d’indignation. L’époque actuelle instruit les procès de celles qui l’ont précédée. La nouvelle inquisition part en croisade contre la haine, les inconduites sexuelles, l’intolérance et autres relents des époques passées qui n’ont plus droit de cité dans notre néo-monde post-moderne aseptisé. Dans le même goût, n’a-t-on pas vu en 2008 la Haute-Autorité de Lutte contre les Discriminations prémunir l’Education Nationale contre un poème de Ronsard accusé de « senexophobie » parce qu’il défend l’idée que les femmes s’enlaidissent en vieillissant ?

La littérature sans le négatif, c’est Martine fait du ski, c’est le Club des Cinq, c’est Tchoupi à l’école et ça n’a plus aucun intérêt.

Alors pourquoi ne pas commémorer Céline en fin de compte ? C’est un salaud certes, mais c’est un génie avant tout. Et l’œuvre inestimable qu’il a laissé en héritage à l’humanité vaudrait bien que nous en fassions publiquement l’éloge. Cependant, les fleurs que jette ce monde à ses idoles sont à mon sens plus que suspectes, et cela, la polémique en cours le démontre avec force. Qu’est-ce qui est encensé en fin de compte chez les heureux élus de la post-modernité ? Philippe Muray s’était penché en son temps sur les manifestations entourant les commémorations de la naissance de Rabelais en 1994 (« Rabelais à Rabelaisland », Exorcismes Spirituels I). De l’auteur du Tiers-Livre que retenait-on ? La célébration de son humanisme fut prétexte à vider son œuvre de sa substance, de ce qu’elle avait de profondément dérangeant et d’iconoclaste. En même temps qu’elle était jugée moralement acceptable, c’est toute sa complexité, sa raison d’être qu’on bazardait sur la place des fêtes du village planétaire. Et le même cirque se répète bien entendu chaque fois qu’est rendu un hommage national à quelque homme de lettre. Le voilà vitrifié, embaumé puis versé au camp du Bien par les thanatopracteurs du monde médiatico-culturel, sans qu’on ait demandé au préalable son avis à l’intéressé. Grâce à monsieur Frédéric Mitterrand et à Serge Klarsfled, Céline est à deux doigts d’échapper au sinistre destin que lui promettait son inscription sur la liste des Célébrations Nationales de l’année 2011. Une ironie du sort qui ne lui aurait certainement pas déplu…

Jean-Baptiste Delhomme

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