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Mathiot : L’interview

 

 D’où venez-vous ?

Géographiquement, je viens de Franche-Comté, j’ai grandi dans un petit village à côté de Montbéliard, près de Sochaux pour les joueurs de foot, et pour les spécialistes d’automobiles, c’est là qu’il y a les usines Peugeot. J’ai donc grandi à l’ombre des usines. Et socialement, ma mère ne travaillait pas et mon père était secrétaire dans une association d’aide aux travailleurs immigrés. Ainsi j’étais boursier de la République comme on dit et j’ai fait mes études là-bas.

 

Justement, pouvez-vous nous parler un peu de vos études?

Ah! Ça n’a pas été des études brillantes, Mesdames et Messieurs, j’ai redoublé au collège, j’ai eu un parcours de sauvageon. Puis j’ai fait un bac littéraire, suivi d’une hypokhâgne à Besançon, par hasard parce que je ne savais pas ce que c’était et que ma prof de français m’avait dit : «Tiens, il y a un truc qui s’appelle hypokhâgne, tu devrais faire çà parce que tu n’es pas mauvais». Et puis dans cette hypokhâgne, j’ai un de mes camarades qui était lui fils de notaire, qui avait tenté Sciences Po et ne l’avait pas eu, il m’en a parlé, j’ai écrit à Sciences Po Paris pour avoir des renseignements. On m’a envoyé une plaquette, j’ai regardé les cours qu’on me proposait, et j’ai trouvé ça génial. Donc j’ai passé Sciences Po Paris à la fin de mon hypokhâgne. Et j’ai eu le concours ! Un peu par miracle parce que j’étais totalement nul en anglais : j’ai eu 1. Mais, je m’en suis très bien sorti, bien que de justesse, parce que j’étais bon en histoire et en philo. Bon, je ne vais pas m’étendre sur mon histoire mais c’était assez marrant, parce que je n’étais jamais allé à Paris de ma vie. Comme j’avais peur de ne pas être au niveau, j’ai bossé comme un âne, et je suis sorti lauréat, section PES. Après j’ai fait un DEA, ce qu’on appelle maintenant M2. Puis j’ai fait mon service militaire, puisqu’à l’époque c’était obligatoire. Ensuite j’ai eu ce qu’on appelle une allocation de thèse à Sciences Po Paris. J’ai commencé à enseigner, à faire de la recherche au CEVIPOF pendant trois ans. Après il fallait un nouveau contrat de recherche, donc je me suis retrouvé complètement par hasard à Lille 2. Dans l’intervalle, j’ai eu mon doctorat. Mais je n’ai pas eu de poste de maître de conférence, parce que j’avais la réputation d’être une relative grande gueule. Au bout de deux ans j’ai passé directement le concours d’agrégation de l’enseignement supérieur, que j’ai eu, et ce qui m’a permis de devenir professeur des universités. Et à ce niveau là, il y a huit postes, éparpillés à travers la France, et selon votre rang de classement vous choisissez. Et le coup de bol, c’est que j’étais deuxième. Le premier, qui était un très bon copain à moi, m’a laissé Lille (qui était très demandée du fait de sa proximité avec Paris), car il connaissait ma situation familiale (j’avais trois enfants). Donc je suis passé de chômeur en fin de droit à professeur des universités à 1 km de chez moi. Après, j’ai eu très vite une carrière d’administratif en parallèle : j’ai pris la direction du master de sciences politiques, que nous avions créé à la fac. Et en 2004, je suis devenu vice-président de l’université. Et ensuite, quand le mandat du directeur de Sciences Po est arrivé à échéance, j’ai été candidat et j’ai été élu, il y a de ça quatre ans.

D’autres facteurs vous ont-ils orienté vers Sciences Po Lille?

J’étais président de l’université, et j’aime bien mêler les activités d’enseignement et d’administration, j’aime bien faire avancer le schmilblick. A l’université c’était intéressant, mais en même temps extrêmement frustrant car il s’agissait d’une structure beaucoup plus lourde. Et Sciences Po, çà m’intéressait, tout d’abord car j’y avais enseigné depuis de nombreuses années (1994). Je connaissais très bien la maison, et puis je me disais aussi qu’au vu de la taille de l’école, quitte à avoir une activité administrative, un IEP c’était vraiment fait pour moi.

Quels principales évolutions avez-vous constatées en quatre ans?

Je dirais plutôt «on», car je n’aime pas trop cette notion bonapartiste «je, je, je» mais je pense qu’on a l’un des programmes de démocratisation les plus aboutis en France, et je dirais même l’un des plus légitimes, aux yeux des étudiants. On a complètement réformé la maquette de formation, et ce n’était pas évident à faire. On a beaucoup développé le secteur des relations internationales avec Patrick Mardellat, on est le seul IEP qui peut caser tous ses étudiants en international. En terme de communication, je pense qu’on a également fait des gros progrès, en terme de qualité, de visibilité. Et on a également créé un système de fonctionnement original, avec une équipe de direction composée de cinq enseignants-chercheurs qui fonctionnent en interaction très forte avec l’administration. Et il y a aussi le concours commun bien sûr. C’est plus ou moins moi qui en ai eu l’idée et là aussi on l’a mis en place au forceps très vite.

Quels échecs avez-vous connu ici ?

Je ne pense pas qu’on se soit complètement planté sur un truc. Cela dit, je pense qu’il faut qu’on soit meilleurs dans notre identité-recherche, parce que celle-ci est un peu écrasée, on apparaît trop comme une école de formation, pas comme une université. Bon il faut aussi trouver les bonnes personnes. Là on a Guillaume Courty, mon adjoint au développement, qui s’occupe notamment de la recherche. Le deuxième point, ce sont les locaux. C’est quelque chose qu’on n’a pas réussi à faire bouger assez vite et je dois avouer que ça m’énerve assez. Et enfin, tout ce qui est le lien diplômé-stage-insertion professionnelle. Sur ce point, la formation ne repose pas assez sur un accompagnement de notre part. Notre politique qui consiste à proposer des stages longs en troisième année est assez bonne et originale, mais on n’est pas encore assez bon sur tout ce qui est du domaine de l’aide à l’insertion professionnelle. Et puis il y a également le domaine du fund-raising, on n’est pas si mauvais, mais je pense qu’on pourrait faire mieux avec un peu plus de temps et de moyens. Et le dernier «échec», qui ne va pas tarder à m’énerver, c’est qu’on n’a pas assez de moyens de la part de l’Etat. Je pense qu’on nous prend un peu pour des cons à ce niveau. Par rapport à un IEP de province, on est en général deux fois moins bien dotés que les autres. Or, dans les classements qui existent, on est très bien classés.

La seule différence entre l’IEP de Paris et le notre est-elle le manque de moyens?

Non, il y a aussi le poids de l’histoire : « Paris et le désert français », etc. Rue St-Guillaume, tout de suite c’est magique, tous les mecs arrivent en galopant pour venir y donner des cours. Mais je pense que si on avait une dotation publique comparable, en quinze ans, on les rattrape. L’Etat donne 9 000 euros par élève à Sciences Po Paris, il nous en donne 2 400. Je fais moi-même de la course à pieds, et je déteste être trois kilomètres derrière quelqu’un, non pas parce qu’il le mérite mais parce qu’il est parti avant moi. J’aime bien la compétition vous savez, mais avec des gens qui ont les mêmes moyens au départ. Ce qui me gêne avec Sciences Po Paris, qui est un peu notre seul challenger, c’est la différence de moyens. Bon, il ne faut pas s’énerver car sinon on apparaît comme un mauvais joueur, je pense qu’ils sont meilleurs que nous car ils ont plus de moyens, mais les étudiants ne sont pas meilleurs que vous, ne vous inquiétez pas. Et on a d’autres atouts. Par exemple, la taille de la maison fait que cela a une dimension plus humaine. Et puis on a observé une évolution dans les deux dernières années, avec des élèves qui choisissaient Sciences Po Lille après avoir eu Paris, en général pour des coûts d’inscription. Bon, il ne faut pas déconner non plus, c’est encore minoritaire, mais nous on aime bien ce genre de cas !

Pourquoi une réforme des masters ? Qu’est ce que ça va changer ?

En fait, l’explication est assez simple : au départ, Sciences Po se faisait en trois ans. Puis en 2002 c’est passé à 4 ans, et en 2005 à 5 ans. Tout cela s’est fait de manière un peu artificielle, un peu comme si on construisait une maison un peu branlante, de guingois, pas très cohérente. Dans mon esprit, quand on est passés à cinq ans, ça a donné une structure plus cohérente : le premier cycle est le cycle de l’honnête homme, de la curiosité, où on permet aux élèves de se former à la culture générale. C’est vraiment un cycle de maturation d’un projet en résumé.
Le second cycle doit être un cycle de professionnalisation intelligente. Il y avait les sections en 4e année puis les parcours en 5e année et il n’y avait pas de cohérence entre les deux. On a d’abord basculé le choix de section en 4e année. Vous avez le droit de choisir des spécialisations en 2e année, et puis finalement de vous rendre compte que ça ne vous plait pas. Vous pouvez partir au Chili et puis finalement être intéressé par les carrières européennes. Voilà, ça c’est les 3 premières années. Puis on a les masters qui continuent l’esprit culture-G de Sciences Po mais surtout qui apportent une professionnalisation. On raisonne sur 4 semestres en cassant le calendrier académique : un semestre où l’on choisi une des 3 sections, puis choix d’une majeure pour deux semestres, et dernier semestre de stage. C’est une sorte de montée en puissance, à partir du 2e semestre on fait des choix sérieux. On travaille aussi sur une évolution pédagogique, on rompt avec le modèle cour magistral / conférence de méthode et on va vers du séminaire à l’anglo-saxonne avec moins d’heures de cours par semaine mais du travail à la maison. Et ensuite le stage est vraiment une entrée dans le monde du travail.
On a mit en place des groupes de travail avec les enseignants et les élus étudiants, on a travaillé pendant 6 mois. Mon rôle était de rester derrière, à la fin on m’a présenté le projet et je n’ai pas sorti la kalachnikov mais j’ai un peu servi de rôle de critique.
Donc il y a ces 3 cycles, mais qui n’ont pas vocation à accueillir tous les étudiants. Et puis a côté de ça on a mit fin au système bâtard des dérogations : on a un système de conventions avec un certain nombre d’établissements. On a des étudiants qui feront leur S2 et S3 ici dans des majeures bien positionnées et d’autres qui seront dans des cursus qui seront co-gérés avec une école ou qui seront en mutualisation avec nous. Par exemple, quelqu’un qui veut faire un master de droit ira à Lille 2. Ensuite on aura des doubles masters, on a déjà un double master avec Aston, on est en train de travailler à un double master avec Vancouver, avec la Chine aussi et avec Audencia pour un «master of science» de managment public. En fait un semestre ici, un semestre là bas avec les droits d’inscriptions payés dans son établissement d’origine. EM Skema et Audencia pour tout ce qui est école de commerce et nous on met le paquet pour tout ce qui est management des organisations. On passe quelques accords privilégiés avec des établissements extérieurs pour les formations très spécifiques.Ce sont des écoles qui ont un niveau similaire au notre, ce qui facilite les négociations et les accords.

Est-ce que vous pensez que nous pourrions être assimilés à une école de commerce avec ces doubles masters?

Non, je crois vraiment que Sciences Po Lille a une identité différente des écoles de commerce. Et les étudiants «éco fi» sont vraiment des étudiants Sciences Po, et c’est leur force ! Leur plus-value, c’est qu’ils ont une formation Sciences Po et se spécialisent progressivement vers une formation économique, mais qui n’est pas une école de commerce. Et puis ils ont d’autres talents, d’autres qualités qui sont très recherchées par les employeurs. Par exemple, sur une formation purement économique on est pas directement compétitif avec HEC. Mais on est plus sélectif. Si on compare les moyennes au bac, on est 3e derrière HEC et l’ESCP. Notre force c’est la qualité des élèves et leur différence sensible par rapport aux écoles de commerce. On a un cursus marqué pour le premier cycle, c’est le parcours de «l’honnête homme», on vous apporte des éléments d’analyse et de compréhension du monde, ce que ne font pas trop les écoles de commerce. Nous on challenge pas les écoles de commerce. En France ,il y a plus de places que de candidats dans les écoles de commerce. Alors que nous on croule sous les candidatures et ont a pas assez de place. Les étudiants peuvent être en concurrence avec des étudiants d’écoles de commerce pour un poste, mais ils ne seront pas recrutés pour les même objectifs, ce n’est pas le même profil. Un étudiant de Sciences Po, c’est un investissement sur le moyen terme, vous êtes beaucoup plus adaptables, vous pouvez passer plus facilement d’un poste à un autre. Et ça c’est assez intéressant pour un entreprise, donc je n’ai aucune crainte. L’entrée sur le marché du travail est probablement un peu plus compliquée parce que l’employeur va hésiter du fait du temps d’adaptation nécessaire, mais après ça part très vite. Je tiens cela de notre ancien directeur de CA (Conseil d’Administration) qui a été patron de la Redoute, et qui est un des ex-dirigeants de PPR.

A propos de notre nouveau directeur au CA issu d’HEC (Louis Dreyfus), pourquoi a-t-il été choisi ? Qu’est ce qu’il peut nous apporter?

Vous savez, on a un fonctionnement assez bizarre ici, on a un Président, un Directeur,.. Le Directeur est assez actif, on n’a pas besoin d’un Président qui le remplace. Mais effectivement on a un Président, et c’est bien qu’il soit connu, c’est la première fois qu’on a un Président qui est positionné nationalement, c’est bien de montrer que cette école qui est positionnée à Lille est une école nationale. On le savait déjà, mais la preuve c’est que son patron c’est le Président du groupe Le Monde. Il peut nous aider en terme de visibilité. Ce matin il été à France culture et j’arrête pas de lui envoyer des SMS pour lui dire «N’oublie pas de dire que tu es Président de Sciences Po Lille». On a la possibilité d’être représenté dans des instances nationales Après on l’a choisi parce qu’il était légitime sur le plan des diplômes : HEC, Sciences Po Paris, la LSE, c’est parfait. On a aussi choisi le profil de quelqu’un qui travaille dans des secteurs qui intéressent les étudiants : le management des médias, le journalisme. Son rôle au sein de l’IEP n’est pas majeur mais c’est avant tout de la visibilité et surtout du conseil parce qu’il a un regard extérieur. Parfois il nous pose des questions qui nous mettent en difficulté ou qui nous apportent une nouvelle vision des choses. Et puis c’est un rôle de réseau mais ça on va voir ce que ça va donner notamment pour les 20 ans.

A cet égard, est-ce que vous pouvez nous donner un petit aperçu de ce qui est prévu pour les 20 ans de Sciences Po Lille ?

On est en train de mettre en place un comité de pilotage, on a un partenaire. Je pense qu’on va avoir quelques événements qui vont marquer l’année. On aura probablement un classique rassemblement des anciens, une série de remise des diplômes qui sera un peu différente. On a aussi pour projet une conférence de très haut niveau ouverte aux étudiants, aux anciens et au monde économique. On est en train de définir les profils des invités parce que j’aime pas trop payer les gens pour qu’ils viennent s’exprimer. Dans les comités de pilotage il y a des étudiants du CA, des associations et on va benchmarker ensemble. Il nous faut quelqu’un d’un peu connu compatible avec le profil Sciences Po. J’ai pensé à Esther Duflot (ndlr : Prof d’économie élue au Collège de France à 35 ans) , ou peut-être quelqu’un d’étranger. A côté de cela on voudrait faire un colloque de haut niveau mais par forcément académique : quelque chose d’ouvert sur la société où on essaye de mélanger des politiques, des universitaires, des journalistes sur une question de société sur deux jours par exemple. Derrière on essaye d’en sortir un bouquin sur les 20 ans, mais qui soit un bouquin sur une thématique qui renvoi à notre identité. J’ai demandé à Louis Dreyfus si le monde pouvait être partenaire. Sinon on aura des chances de trouver un partenaire média comme France culture ou Radio France. Dernière chose, on a pensé à l’orchestre, on aimerais bien faire un concert. C’est une excellente idée mais un peu compliquée à mettre en place, on a énormément de gens qui se sont positionnés (on a 80 inscrits). Enfin, on a pensé à un événement sportif avec Rennes (ndlr : Rennes fêtera aussi ses 20 ans), le stade rennais contre le LOSC par exemple, on a pris des contacts pour savoir s’ils accepteraient. Ça, c’est un petit peu cosmétique, mais globalement on veut vraiment marquer le coup.

Toujours à propos des projets d’avenir, ou en est le déménagement ?

Officiellement on est censé déménager à la rentrée 2013. Ca fait 4 ans que je suis là, que je gère le dossier. Il y des moments ou l’on pédale, ou l’on retourne en arrière. Donc des fois je m’énerve, mais si on s’énerve avec les partenaires le dossier est gelé pour 6 mois. Je me suis étripé avec Martine Aubry à propos du dossier et ensuite on a ramé. Donc il faut s’énerver, sans se fâcher, c’est compliqué ! Surtout qu’on est au coeur d’un triangle mortel région-Etat-ville : le Rectorat est parfois aux ordres du gouvernement, villes et régions sont parfois en compétition. Donc ça n’est pas allé aussi vite que je l’avait espéré, c’est sur que c’est un motif d’agacement.
Le point positif c’est que les architectes ont été retenus, je suis en train de travailler sur le projet, et c’est important d’objectiver. Là, ils sont en train de travailler leur dossier pour que l’un d’entre eux soit retenu pour le réaménagement, le retoilettage de nos locaux. Bon, vous êtes passé devant, ça a de la gueule, c’est un peu vieillot mais on va rafraichir ça. On a obtenu que le bâtiment qui fait l’angle saute pour qu’on puisse faire tout le tour de l’école, avec un garage à vélo derrière. On a fait un projet respectueux de la norme HQE, on est assez content de notre document de travail. On aimerait qu’il n’y ai plus une salle de langue mais que toutes les salles soient équipées pour se connecter, donc il y aura wifi partout. Il y aura trois amphis les un sur les autres, ce qui est très bien. Il y a une cour intérieure qui est super, on a demandé à ce qu’il y ait une verrière pour faire une vraie cours intérieure, mais c’est cher : 2 millions d’euros supplémentaires.
Là c’est un dossier qui fait 180 pages, c’est un truc très lourd à monter même si les gens ne s’en rendent pas compte. Donc le “projet Angelier”, c’est-à-dire tous les bâtiments sauf la bibliothèque c’est prêt, c’est lancé.

Maintenant il y a le problème de la bibliothèque, ça c’est récent. On s’est énervé un petit peu aussi et on a obtenu de la Mairie qu’elle envisage de nous mettre juste en face. Quand vous êtes en face, vous avez une petite place qui fait juste l’angle de deux rues. Et là il y a un très haut bâtiment, plus beau que l’autre même, d’ailleurs dessus il est écrit “bibliothèque” car c’était historiquement la bibliothèque universitaire. Maintenant c’est un amphi prêté à des associations diverses et variées. Nous on a demandé à le récupérer pour refaire une bibliothèque. Ca a été très compliqué parce que c’est des assoc’ citoyennes qui sont accueillies là. Mais notre projet c’est de reprendre le bâtiment et de le laisser aux assoc’ quand elles souhaitent faire une conférence. On a eu un accord de principe, il y a un architecte qui est en train de voir si la structure peut accueillir notre bibliothèque.

Ensuite il y a l’ESJ qui est à côté. C’est là que Sciences Po est né en 1991. L’idée c’était que l’on mutualise une partie de nos locaux, des cours auraient lieu là-bas, il y aurait une sorte de campus rue l’Angelier avec Sciences Po, la bibliothèque, et l’ESJ. La question c’est est-ce que la bibliothèque sera commune avec l’ESJ. Tout le monde est d’accord, mais ça fait 800 mètres carrés et plus de sous à dépenser parce que l’ESJ voudrait en profiter pour remettre en accès direct toute sa doc’ historique qui est super et qui est pour l’instant dans les caves. Il s’agit d’un projet de 1 million d’euro si l’on rénove simplement la vieille bibliothèque, ça monte à 3-4 millions d’euros si l’on veut faire une bibliothèque très haute définition, troisième millénaire. Ce qui est important c’est que vous, les loulous, vous ayez une bibliothèque, mais on se dit que si on fait une bibliothèque basique on risque de rater le train.
Moi je suis optimiste. Après il y a une blague qui circule comme quoi j’accueille chaque promo en disant que ce sera la dernière rue Trevise donc je me tais maintenant… L’EDHEC est allé beaucoup plus vite car c’est un établissement privé, nous on a du faire un appel d’offre, on a des cahiers des charges qui nous font facilement perdre 1 an.

Avant cela il y a la réélection d’un nouveau directeur à l’IEP l’année prochaine, vous comptez vous représenter ? (ndlr : à l’époque P. Mathiot ne s’était pas re-présenté, l’élection du nouveau directeur se fera le 22 octobre 2011)

Je ne sais pas, on peut faire 2 mandats ! Ecoutez, je vais décider avant l’été. On fera sûrement une élection à la rentrée de septembre, le changement de fonction c’est le premier janvier.
Pour l’instant je réfléchi, mais tout ce dont je viens de vous parler montre qu’il y a des dossiers qui ne sont pas terminés, il y a une forme de responsabilité… En réalité je suis partagé entre deux choses : je me méfie du modèle bonapartiste du type : sans moi c’est le chaos, il faut que je continue. En même temps c’est vrai qu’il y a pleins de dossiers qui ont été engagés par moi, et j’aime bien le travail fini. Tout cela c’est ce que dirait Weber : un peu d’éthique de conviction et un peu d’éthique de responsabilité qui peut m’inciter à continuer. Ensuite il faut avoir envie d’être directeur, c’est fatiguant parce que je m’implique énormément, je ne conçois pas mon boulot autrement qu’en étant à fond dedans. C’est très éprouvant au niveau psychologique. Je le fais au détriment de ma vie famille, de mon boulot d’enseignant-chercheur aussi. Y’a un moment ou il faut savoir faire des choix dans la vie aussi, y’a une tendance à y retourner, mais pas à n’importe quel prix. J’ai été élu à 40 ans, si je fais deux mandats je vais sortir à 50 balais, en ayant fait pas mal de choses sympa mais il faut aussi penser à soi. Donc je ne sais pas encore, j’ai pas trop décidé. Pour l’instant on est sur un tobogan, on est lancé, c’est dur de partir comme ça, on verra.

Donc pas d’exclu pour cette fois…

Non ! Mais je pourrais organiser un référendum pour les étudiants, faire un peu de démagogie, demander ce qu’ils en pensent…

On souhaitait aborder un dernier sujet avec vous qui est celui de la dépolitisation des élèves. Il y a souvent des conférences politiques à l’IEP, peu de gens viennent. Est-ce pour vous un phénomène nouveau ? Est-ce que c’est un phénomène propre à l’IEP ?

Non, non je pense qu’on est un IEP très politisé. Il y a deux choses. D’abord je pense que c’est un établissement qui reste beaucoup plus politisé qu’ailleurs, ou les étudiants sont beaucoup plus intéressés par les questions sociétales. Ensuite, c’est beaucoup moins politisé qu’à mon époque, mais je ne vais pas jouer au vieux con sur ce sujet. Sur l’intérêt, on assume de proposer énormément de conférences, il y a un peu de saturation. Après certains de mes collègues diront que ce n’est pas une dépolitisation, c’est une nouvelle forme de politisation ! Mais vous êtes de la génération de l’après-idéologie, d’après l’utopie socialiste des années 1980 en France, de la chute du mur. Vous êtes les enfants de la crise économique, de la crise des valeurs et des idées. Ce n’est pas aisé de se politiser quand il n’y a pas de réel affrontement droite-gauche, socialisme contre libéralisme, etc. Entre un social démocrate comme DSK et François Fillon, il n’y a pas de différences extraordinaires. Quand je dis à mes filles pour 2012 qu’il n’y a pas photo entre Aubry et Sarkozy et qu’elles me répondent “ ah ? Eh bien explique moi”, je m’inquiète un peu. A mon époque les clivages étaient réels, la gauche voulait nationaliser, bon, on repérait facilement les bons des méchants. Ce qui est vraiment inquiétant c’est le nivellement des valeurs démocratiques. J’ai des exemples plein les bottes, quand je dit à des étudiants que Guantanamo c’est un scandale absolu et qu’ils ne savent pas trop, je me dit : merde, c’est quand même fou là. C’est très lié au contexte, je crois beaucoup à la théorie des cycles, Hirschman et le bonheur privé action public, etc. Il y a des moments de repli sur l’individualisme, des retours dans l’engagement collectif, le problème c’est qu’aujourd’hui l’engagement est très défensif. C’est difficile de proposer un projet aujourd’hui qui soit progressiste et offensif. Ce que l’on voit actuellement c’est plutôt le camp de l’ordre, ceux qui défendent les acquis et qui ont du mal à proposer de changer le monde comme Mitterrand, même si après il ne l’a pas vraiment fait.

On a une dernière question qui est personnelle. Donc vous ne répondez que si vous voulez, mais pour nous c’est crucial. Thé ou café ?

Café ! Toute la journée ! Non, le thé c’est un peu bobo, ce que je ne suis pas du tout. Moi, c’est un bon café, mais avec un truc sucré, un gâteau, un petit chocolat. Vous y penserez la prochaine fois qu’on se rencontre !

Propos recueillis par Caroline Marchal, Maxime Rousseau et France Mérimée

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