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«Ce qui fait la valeur d’un diplôme, c’est son prix»

Note: Cet article a été initialement publié sur le site Solidaires et Autogestionnaires.

Voilà, en un mot, résumée, l’intention du programme néolibéral en matière d’éducation supérieure. Car le savoir, ce bien qui s’accroît par le partage, n’est pas encore (partout et uniformément) un bien marchand. Ainsi, en France, subsiste l’idée que l’université, un des principaux vecteurs de ce savoir, doit tendre vers la gratuité.

Le savoir, pour devenir un bien marchand, doit revêtir deux caractéristiques : il doit devenir exclusif et rival.
Or, quand on produit un savoir, ce savoir peut facilement être diffusé. Un livre peut être copié, ou même tout simplement lu à voix haute devant un auditoire. Un logiciel, qui n’est après tout rien de plus qu’un algorithme écrit dans un langage technique interprétable ou compilable par l’ordinateur, aussi (il peut même être lu, mais là, ça risque d’être encore plus soporifique qu’un ouvrage de ce bon vieux Kant). Tout le monde peut par exemple apprendre une chanson et la partager. Techniquement, donc, le savoir n’est pas exclusif, et il l’est encore moins depuis qu’Internet est venu multiplier les possibilités de partager ce bien.
En plus, si j’invente une recette de cuisine, alors, que je la raconte à 0, 5 ou 196358490 personnes voire plus n’a aucun effet sur la quantité de cette recette (elle est singulière au sens premier du terme) ni même d’ailleurs sur sa qualité. En fait, comme chaque personne qui apprend la recette a une chance de l’améliorer et de me communiquer la version améliorée, il y a fort à parier que plus je partage la recette, plus en bout de ligne elle s’en retrouve améliorée. En tout cas, plus elle est partagée, plus elle devient facilement disponible, et c’est là tout l’intérêt du savoir, d’être disponible, car sinon il ne peut être mis en pratique. Conclusion : le savoir n’est pas un bien rival.
Or, un bien ni exclusif, ni rival, c’est un bien public. Par définition.

Pour transformer ce bien en un bien marchand, il faut inventer des techniques sociales voire techniques. Le brevet et le copyright sont des exemples d’ingénierie sociale visant à créer une exclusivité artificielle (que cela soit légitime ou non n’est pas le sujet de cet article). Le DRM est le pendant dans le monde numérique de cette entreprise d’exclusivisation (pardonnez la bravitude de ce barbarisme). Alors que par nature un fichier peut être dupliqué à l’infini, le DRM va tenter de rendre la copie impossible ou de la limiter dans le nombre, ou les supports autorisés.
Il est par contre impossible, à ma connaissance, de transformer la connaissance en un bien rival.

Bref. Une fois tout cela fait, le savoir devient un bien non-rival, mais exclusif : un bien de club. Il faut donc payer pour accéder à ce bien. Donc il faut mettre un prix sur le savoir qui dès lors, pourquoi pas, pourrait s’échanger sur un marché : par exemple, on nous apprend aujourd’hui qu’il y aurait un marché de l’enseignement supérieur.

Oui sauf que … l’université, si elle est gratuite, ou presque, tout le monde peut y accéder, ce n’est donc pas un bien de club.
Or pour les adeptes du fétichisme mercatique, qui croient que la Main Invisible Catallaxique du Saint Marché rendra tout le monde heureux par son intervention providentielle, cela est une hérésie digne du plus morbide catharisme bogomile.

Les néoconservateurs, dans cette affaire, s’allient avec l’agenda néolibéral. Car qui dit bien de club dit contingentement (rivalité en d’autres mots). Donc accès limité au savoir, à la connaissance. Et mieux, cette limite n’est plus comme dans le passé modérée par un principe de mérite qui présidait au recrutement aux grandes écoles, ou par un principe de préoccupations sociales qui préside aujourd’hui encore à l’attribution des bourses du CROUS en France. Non, dorénavant l’accès est accordé aux plus fortunés. L’accès du peuple, du grouillot plébéien, du jacques, bref de celui dont les Lumières avaient fait un citoyen à l’égal du noble ou des Don Calogero, est remis en question par ces derniers (c’est dire à quel point les premiers se sont tancrédisés). Désormais, fini l’adage selon lequel lorsqu’on ouvre une école c’est une prison qui ferme. Comme dirait Arafat, cette affirmation est caduque.

Mais quittons un instant la théorie, pour aller voir ce que tout cela donne en pratique.

Oxford, indubitablement, est mieux classée que la Michigan State University. Pourtant, jusqu’à peu, Oxford c’était 3775£/an contre plus de 20 000$/an à la MSU, laquelle a un coût comparable avec celui de la Clemson University pour des scores bien plus élevés aux classements mondiaux. Quant à l’université d’Ottawa, université dont la qualité laisse fortement à désirer, elle fait payer à peu près 18 000$/an à ses étudiants internationaux, contre 9720 € / an pour l’University College Utrecht (chiffres sans les frais d’hébergement et de visa pour les deux universités). Ces chiffres donnent une idée du prix d’une année sans financement par l’État puisque l’idée en général est que seuls les nationaux sont subventionnés. Or en l’espèce, l’University College Utrecht est bien mieux réputé que l’université d’Ottawa. Et que dire du coût total à l’IEP de Lille d’une année pour un étudiant : 1100 € / an (sauf boursiers) + 4000 € / an et même un peu moins de subvention publique. On arrive à 5100 € / an, et c’est une estimation haute. Cet IEP signe pourtant des partenariats avec John Hopkins, Waseda et l’université de Toronto, parmi les meilleures du monde. Il rivalise avec l’IEP de Paris pourtant beaucoup mieux doté, et il écrase largement nombre d’universités médiocres aux États-Unis.

Selon les prophètes du Marché, créer un marché de la connaissance devrait créer une émulation vers l’excellence grâce à la concurrence, y compris entre les universités. Pour ces dernières, le prix du diplôme deviendrait alors l’étalon d’évaluation de leur qualité.
Sauf que lorsqu’on y regarde de plus près, les choses sont hélas loin de se passer comme ça.
D’abord, parce que les meilleures formations, ou en tout cas celles perçues comme telles et sur le marché de l’emploi cela peut parfois s’équivaloir, seront les plus chères car les plus demandées, selon les lois du marché. Donc, seuls les riches, à terme, finiront par pouvoir y accéder, malgré quelques mesures cache-misère que sont les mesures de discrimination dite « positive ». Du coup, le principe de sélection disparaîtra, diminuant la qualité de l’université, transformée en une usine de reproduction sociale qui dès lors gardera sa réputation puisque les élites continueront malgré tout à en sortir.
Un autre problème, est que des frais élevés obligent bon nombre d’étudiants à travailler à côté. Plus les frais augmentent, plus il faut travailler. Or, la subsistance au quotidien passe forcément devant les bénéfices de long-terme attendus grâce à la formation universitaire, si bien que la priorité sera donnée bien souvent au travail plutôt qu’aux études. Si bien qu’au-delà d’un certain nombre d’heures travaillées, les performances académiques des étudiants contraints à travailler (les moins riches) baisseront, rendant plus difficile l’accès à des bourses qui souvent sont présentées comme étant « au mérite » (mais le mécanisme décrit précédemment montre pourquoi cela cache des mécanismes de reproduction sociale et non de mixité et/ou ascenscion sociale). De plus, les enseignants sont conscients de ce facteur, et par humanité, ils peuvent être amenés à revoir à la baisse leurs exigences pour accommoder les étudiants éprouvant des difficultés à concilier vie professionnelle et vie académique. Donc, encore une fois, une augmentation des coûts d’accès à l’université ne reflète pas forcément la qualité de l’établissement, car elle tend à miner cette dernière.

L’université d’Ottawa est un parfait exemple de la façon dont les universités pratiquant des frais élevés dupent des étudiants qui sont nombreux à être pris au piège. Dans son numéro du 26 mars 2012, La Rotonde, journal étudiant ottavien francophone, écrivait que l’université d’Ottawa avait en 2010-2011 engrangé 41 millions de dollars canadiens, une année où pourtant d’importants travaux de construction sur le campus grevaient le budget de cette université. Or, dans le même numéro, Allan Rock, le dirigeant de cette université, se plaignait de difficultés de financement. Ce qui justifierait le fameux adage « on n’a pas le choix » répété à l’envi par les partisans de la hausse des frais d’inscription. Et donc une augmentation en 2012 de 5% des frais de scolarité à l’université d’Ottawa, soit le double de l’inflation et le maximum légal d’augmentation en Ontario. Province où les frais sont les plus élevés du Canada.

Les candidats ne manquent pourtant pas à l’appel. D’abord, parce que la Concurrence Pure et Parfaite n’existe pas, et que les étudiants ne savent pas à l’avance quelle sera la qualité réelle des cours (déficit d’information). Ensuite, parce que la mobilité étudiante est parfois limitée (déficit de mobilité) : si on est pas riche, ça peut valoir le coup de rester vivre chez les parents par exemple. Et puis il y a le fait que certains enseignements ont valeur de monopole au profit de cette université (défaut d’homogénéité du marché). Prenons l’université d’Ottawa : il n’y a pas de cours de yiddish partout en Ontario, sinon là, et il s’agit d’une université bilingue français-anglais, etc … Mais aussi, certains se sont laissés convaincre que si c’est cher c’est forcément bien : c’est l’effet « prix psychologique ». Enfin, parce que nous vivons dans une société où il est dur de s’insérer sans diplôme sur le marché de l’emploi et où la formation universitaire prend souvent les traits d’une consommation contrainte. Et si certains répondent à cela qu’on peut très bien faire sa vie avec une formation professionnelle et sans formation universitaire, ils oublient que ce qui compte parfois ce n’est pas la réalité de la chose mais la perception des acteurs : si les entreprises jugent nécessaire le diplôme dans leur politique de recrutement, alors qu’elles aient raison ou tord ne change rien, il faut que les jeunes obtiennent leur peau d’âne.

Tout ceci montre bien que marchandiser l’université en la rendant chère est une impasse, un piège à éviter. Il faut résister à cette politique qui privatise le savoir et exploite les étudiants.

Car en effet, et pour conclure, ces étudiants s’endettent de plus en plus, auprès d’institutions financières privées. Ces dettes sont importantes, mais pour les banques, les garanties immédiates ne sont pas là : l’étudiant ne gagne par définition pas (ou dans le meilleur des cas pas bien) sa vie, n’a pas de CDI, et ainsi de suite. C’est donc un prêt risqué à octroyer. Bref, de l’emprunt toxique. 10% des Américains ayant contracté une dette étudiante ont aujourd’hui du mal à rembourser cette dette. Avec l’augmentation de la masse de la dette étudiante, ce chiffre ne devrait qu’augmenter avec le temps, et il masque l’ensemble des autres dettes se rajoutant à la dette étudiante et dont cette dernière complique le remboursement. Les frais universitaires participent donc à l’augmentation du risque systémique dans notre système financier. Le genre de risque à provoquer des crises qui, de temps à autres, appellent des plans Paulson. Donc des dépenses publiques à long-terme. Il vaut dès lors mieux revenir au bon-sens élémentaire et financer les universités par l’impôt, dont les diplômés, que l’on peut espérer mieux payés grâce à leur diplôme, paieront plus. Et mieux contrôler la gestion des ressources des universités pour que l’argent du contribuable soit moins gaspillé, en particulier dans des dépenses de prestige qui sont aujourd’hui une mode, les universités pensant pouvoir remplacer une réputation gagnée par la qualité de leur enseignement par une réputation basée sur la comm’ et le prestige.

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