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Les Lisières, sociologie d’un déracinement

Caracolant en tête des ventes depuis sa sortie, et un temps promis au Goncourt, le dernier roman d’Olivier Adam, Les Lisières est ce que l’on appelle un roman « social ». « Social » au sens où il nous parle des « classes moyenne et populaire, [de] la province, [des] zones périurbaines, [des] lieux communs, [du] combat ordinaire que [mène] le plus grand nombre ». Adam nous peint un quotidien que l’on n’a pas l’habitude de voir, ni de montrer, comme s’il y avait quelque chose de honteux à parler de cette France des lisières.

Un héros déraciné, sans attaches

Paul Steiner, héros et double littéraire d’Olivier Adam, est né en banlieue parisienne, dans un milieu ouvrier. Devenu écrivain, il fuit cette banlieue et part vivre dans le Finistère, partageant ses journées entre l’écriture et l’océan. Coupé du milieu ouvrier qui l’a vu naître et incapable de s’intégrer aux classes supérieures, Paul est véritablement à la lisière de deux groupes sociaux. Ce personnage rappelle la notion de « déraciné » développée par Richard Hoggart (fils d’ouvrier anglais devenu professeur de littérature à l’université) l’emploie dans La Culture du pauvre : un individu « sentimentalement coupé de [sa] classe d’origine par des qualités qui, comme la vivacité de l’imagination ou de l’esprit critique, [lui] procurent une conscience encore plus aiguë et plus douloureuse de l’ambiguïté de [sa] condition »

Cependant Adam se reconnait lui chez une autre auteure :

« Je les regardais et ils me semblaient tous si sûrs d’eux et de leur supériorité – j’avais remarqué depuis longtemps combien les écrivains considéraient d’emblée que leur statut d’auteurs et d’amoureux de la littérature les plaçait d’emblée au-dessus de la moyenne, de la médiocrité banale et rebutant de la moyenne, possédant cette assurance que donnent l’argent et la culture , et face à quoi je me sentais toujours si mal, traînant mes vieux complexes de fils d’ouvrier banlieusard que rien ne pourrait jamais guérir, traînant à jamais ce sentiment d’appartenir à une autre race dont parlait si parfaitement Annie Ernaux ».

Tout au long du roman le narrateur se pose cette question de l’identité sociale : Suis-je un fils d’ouvrier, un intellectuel ou un bobo ?

Une périphérie qui s’étend jusqu’à devenir un centre

Forcé de revenir sur les lieux de son enfance, une banlieue parisienne où se côtoient zones pavillonnaires, cités HLM et résidences Kaufmann and Broad, le narrateur dessine le portrait de cette France périphérique, celle des lisières. Le phénomène de l’étalement urbain est incarné par les parents du narrateur, couple d’ouvriers à la retraite. Ils ont vécu pendant 10 ans dans une tour de la cité, puis au début des années 70, ont acheté un pavillon dans ces résidences pavillonnaires qui ne font que s’étendre. Si à l’époque où ils achètent, les ménages vivant dans ces zones sont dans l’ensemble des couples d’ouvriers ou d’employés, quarante ans plus tard, la situation a changé.

En effet, lorsqu’ils décident de vendre leur maison, ils ne rencontrent aucune difficulté, la vente se faisant en quelques semaines. Adam peint ici l’effet de la hausse des prix de l’immobilier à Paris : seuls les plus riches peuvent continuer à vivre à Paris, les classes populaires et moyennes étant peu à peu, et inéluctablement refoulées en périphérie. Une France se construit en périphérie d’une France du centre :

« Une bonne partie de la ville travaillait ou étudiait à Paris ou dans d’autres villes alentour. Quand V. [la ville ou habitent les parents] s’activait c’était ailleurs. La ville se vidait d’elle-même »

Mais cette opposition centre/périphérie ne saurait se réduire à celle de Paris et de sa banlieue. Au sein même de celle-ci, il existe un centre et une périphérie :

« Au centre, trois boutiques s’alignaient près d’une école, d’une église et d’une pharmacie. Un cinéma et un restaurant japonais tentaient quelque chose, mais sans conviction véritable : il y avait bien longtemps que les centres commerciaux du coin faisaient office de centre-ville »

Adam peint ici la fin de cette France du petit, qui a cédé la place à une France modernisée, davantage standardisée peut-être, où l’ancienne périphérie qu’étaient les zones commerciales est devenue un centre.

La banlieue, un mot pour plusieurs réalités

Mais cette banlieue ne saurait être considérée comme un ensemble uniforme de pavillons, de cités et de zones commerciales. A travers le portrait d’un de ses anciens amis de collège, le narrateur montre comment au sein même de la banlieue, les différences de classes se font sentir :

« Il vivait dans une résidence Kaufman and Broad, composition de pavillons cossus plantés autour d’un parc et d’une grande demeure Belle Époque qu’on nommait le château. […] Ce premier samedi nous avions passés l’après-midi à faire du vélo, jouer aux fléchettes, et même au billard […]. Il y avait aussi un bureau-bibliothèque et c’était bien la seule maison que je connaissais à en posséder un […].»

La violence sociale est ici symbolique, pour employer un terme bourdieusien : elle n’est pas immédiatement perçue pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un rappel des différences de classes à travers des représentations qui ont été institutionnalisées afin d’être considérée par l’individu comme légitimes. Le narrateur pénètre dans un milieu qui n’est pas le sien, dont il ne maitrise pas les codes et au sein duquel il n’est pas le bienvenu, en témoigne la réaction des parents :

« A l’époque nous ne faisions attention à rien de tout cela mais avec le recul je comprends mieux les regards méfiants et désapprobateurs que ses parents nous jetaient »

Un déterminisme social ou géographique ?

Lors de son retour dans sa banlieue natale, le narrateur croise une partie de ses anciens amis de collège et de lycée. Ces rencontres sont l’occasion de constater que la plupart d’entre eux habitent toujours dans cette banlieue qui les a vus grandir, comme prisonniers de ces lisières, vendeur chez Surcouf, chauffeur de taxi ou femme au foyer accro aux anxiolytiques.

Adam pose la question du déterminisme géographique : les banlieusards sont-ils condamnés au déclassement ? Si lui a su échapper à cette banlieue qu’il a fuit, ses amis n’y sont pas parvenus. Cet échec est-il lié à la vie en banlieue ou à l’appartenance aux milieux populaires ?

On serait tenté d’affirmer que la réponse tient des deux phénomènes : la conjugaison de ces deux déterminismes, de ces deux forces sociales, entrave les individus et anéantit la méritocratie républicaine.

Néanmoins le narrateur a réussi à échapper à ce déterminisme. Une des explications qui pourrait être avancée est le caractère déviant du personnage, ce que lui nomme sa « Maladie ». En effet le narrateur n’a jamais réellement appartenu à un groupe social, il a coupé les ponts avec ses (rares) amis qui vivaient en banlieue lorsqu’il est parti à la fac à Paris. Cette trajectoire évoque celle du sociologue Didier Eribon, lui aussi fils d’ouvrier, telle qu’il la raconte dans Retour à Reims. Eribon attribue sa trajectoire ascendante à son homosexualité qui l’a empêché de s’intégrer aux structures sociales traditionnelles de la vie ouvrière, lui permettant ainsi d’échapper au déterminisme social. Faut-il en conclure que la réussite d’Adam est due à son caractère déviant d’écrivain ?

Les Lisières : portrait d’une certaine France ou lieux communs sociologiques ?

Au fur et à mesure que l’on progresse dans la lecture des Lisières, on ne peut s’empêcher de se demander si cette France dont nous parle Olivier Adam est vraiment telle qu’il la décrit. Certes, l’écriture romanesque force le trait, cependant les personnages sont parfois tellement caricaturaux que l’on en vient à se demander s’ils pourraient véritablement exister. A tel point que certains ont qualifié Les Lisières de « Pierre Bourdieu pour les nuls ». Adam est-il prisonnier de ce que Durkheim appelle « prénotions » ?

Adam anticipe les critiques que l’on pourra lui adresser : à de nombreuses reprises il est reproché au narrateur des Lisières de parler de ce qu’il ne connait pas, de juger des gens dont il ne peut imaginer la dureté du quotidien. Mais il ne faut pas oublier qu’Adam a grandi dans ces lisières dont il parle, il en est le fruit. Son expérience personnelle lui sert de caution en même temps qu’elle fait planer l’ombre du subjectivisme.

Néanmoins, il suffit de lire certains passages des Lisières pour se rendre compte que ce que décrit Adam n’est pas seulement le fruit de son imagination mais que cela renvoie à la réalité. En témoigne la manière dont le narrateur parle de l’éducation ses enfants :

« Quelque chose en moi refusait qu’ils se distinguent, se différencient, suivent les sentiers du privilège : écoles privées, équipement culturels élitistes, sports de riches, vêtements de marque connotés. Manon avait un instinct très sûr pour ces choses-là. Elle identifiait immédiatement les lieux d’entre-soi […] »

L’écriture ne manque pas ici d’évoquer, par les termes employés, les travaux des Pinçon-Charlot concernant les phénomènes d’entre-soi et de reproduction sociale. Tout comme celle d’Annie Ernaux, l’écriture d’Olivier Adam s’emploie à décrire et interroger la société à travers l’expérience personnelle. Si donc le portrait que dresse Adam nous interpelle, c’est bien par son acuité sociale, son lien avec la réalité davantage que par son caractère fictionnel et romanesque.

Antoine Tournié

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