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L’homosexualité en chansons

Alors que la question du mariage pour tous n’en finit plus d’agiter le paysage politique et de déchainer les passions, divisant aussi bien la majorité que l’opposition, il est intéressant de voir (ou plutôt d’écouter) ce que peut nous apprendre la chanson française. En effet, les époques les plus progressistes ne furent pas forcément celles que l’on croit.

Les « années folles » marquent indéniablement la rupture de certains tabous dans les milieux artistiques. Les milieux littéraires se libèrent avec la publication des œuvres de Proust, Gide ou Cocteau. Le music-hall, alors triomphant, voit le succès de plusieurs spectacles de travestis.  L’homosexualité est à cette époque abordée dans les chansons sur un style le plus souvent humoristique, comme dans la chanson « C’était une fille » (1920) de Maurice Chevalier, qui raconte l’histoire d’une femme épousant un travesti.  En 1936, le transformiste O’dett enregistre « Le tsoin tsoin », chanson jouant sur le nom d’une ville du Val d’oise, Bouffémont :

« Entre Paris et Pontoise / Il existe aux environs / Un patelin en Seine et Oise / Qui s’appelle Bouffémont. / Mon ami vient d’y acheter / Une villa, et chaque été, / Il passe ses journées entières à Bouffémont -tsoin-tsoin »

O'dett (à droite) en 1940

Cependant la seconde guerre mondiale et le régime de Vichy (et ses lois homophobes) jettent un voile sur l’homosexualité et les artistes homosexuels ayant triomphé durant les années 1920/30. Si certains chanteurs continuent à aborder le thème de l’homosexualité, celle-ci est vue comme un sujet de dérision. En témoigne  la chanson de Robert Rocca,« Ils en sont tous » en 1949,  qui raconte l’histoire d’un village où tous les hommes sont invertis :

« Le boucher commença l´histoire, un jour qu´il emm´nait son commis  / Chercher d´la viande aux abattoirs, il l´appella “Mon p´tit chéri” / Le lendemain ce fut l´notaire qui, devenu soudain nerveux, /Fit appeler son premier clerc pour lui dire qu´il avait d´beaux yeux / Le clerc qui frise la soixantaine remercia, troublé, et rougit / Ajoutant avec un peu d´gêne “Le gendarme me l´a déjà dit” / Dans c´pays-là, ils en sont tous »

En 1963, Colette Renard, connue pour ses chansons libertines, interprète « Le Roi de Provence », chanson qui décrit sur un air parodique les habitudes d’un roi sodomite :

« On l’accusa / De diriger l’État / Avec quelques beaux mignons peu farouches / Un jardinier
Ministre fut nommé / Sans avoir le temps de se retourner »

Néanmoins l’homosexualité reste condamnée et considérée comme une maladie. Malgré le mouvement hippie et mai 1968 qui ébranlent le conservatisme, l’amour homosexuel reste honteux et caché. Ce sont paradoxalement des artistes hétérosexuels qui vont briser le tabou entourant l’homosexualité. C’est Aznavour qui, en 1972, va le premier défendre l’homosexualité sur la place publique avec la chanson « Comme ils disent ».

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Véritable plaidoyer en faveur de l’acceptation de l’homosexualité, la chanson rencontre un succès immédiat.  Le milieu de la chanson cesse de considérer l’homosexualité sur le mode de la chanson « tapette ». La chanson devient à la fois un moyen d’expression de la souffrance que ressentent les homosexuels mais également un instrument de lutte politique dans le cadre des « nouveaux mouvements sociaux »  et des transformations que connaissent les conflits sociaux.

Les années 1980 voient la reconnaissance de l’homosexualité par de nombreux artistes. Mylène Farmer construit un univers érotique et bisexuel à travers des chansons comme « Sans contrefaçon » en 1987. Le groupe Indochine, notamment son chanteur Nicola Sirkis, cultive une image androgyne et défend l’homosexualité, en particulier dans l’album 3, sur lequel apparaissent des chansons telles que « Canary Bay » ou « 3ème sexe » en 1985 :

« J’ai pas envie de la voir nue / J’ai pas envie de le voir nu / et j’aime cette fille aux cheveux longs / et ce garçon qui pourrait dire non »

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Même Michel Sardou, pourtant l’homme du «Rire du sergent » en 1971, considéré comme l’incarnation du machisme et de la misogynie, défend à son tour l’homosexualité à travers sa chanson « Le privilège » en 1990 qui peint les déchirements d’un adolescent découvrant son homosexualité. En 2002, 30 ans après la brèche ouverte par Aznavour,  Renaud rend hommage à celui-ci et dénonce l’homophobie  dans sa chanson « Petit Pédé » :

« C’est pas d’ ta faute, c’est la nature / Comme l’a si bien dit Aznavour / Que c’est quand même sacrement dur / A l’âge des premières amours »

Signe du changement d’époque, la chanson aborde de nouveaux problèmes tels l’adoption et le SIDA.  Touchée de plein fouet par ce “virus infernal”, la communauté homosexuelle a longtemps été assimilée par certains à cette maladie. Mais en dépit d’avancées notoires (le PACS est voté en 1999), l’égalité des droits n’est toujours pas réalisée. En 2011, Les Fatals Picards sortent un album intitulé « Coming out » sur lequel figure la chanson éponyme qui dénonce encore une fois le conservatisme et l’homophobie dont sont victimes les homosexuels lorsqu’ils font leur coming-out. Le clip est à cet égard particulièrement symbolique, le rôle du père homophobe étant interprété par Dave.

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Que retenir en définitive de l’évolution de la perception de l’homosexualité par la chanson française ? A de nombreux égards la chanson française a contribué à l’acceptation de l’homosexualité par les Français. Acceptation qui se traduit aujourd’hui par l’approbation par la majorité des Français de la légalisation du mariage homosexuel, en dépit de ce que peut bien dire l’Eglise ou certaines organisations d’extrême-droite. Mais ces chansons sont également là pour nous rappeler que le combat en faveur des droits des homosexuels ne date pas d’hier, et qu’il n’est toujours pas achevé.

Antoine Tournié. 

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