Skip to content
Slider

ÉDITO – Notre-Dame-des-Landes : bientôt le crash ?

Hymne au redressement économique de la France rurale, forcément profonde et enclavée, saine opération de déconcentration face à l’affreuse mégacéphalée Parisienne qui-étouffe-le-pays, ou encore cauchemar de béton aéro-archaïque, le très conditionnel “aéroport international” de Notre-Dame-des-Landes agit avant tout comme le révélateur des fractures profondes de la psyché politique française contemporaine.

Sources : Lemonde.fr

Ça a l’air plus impressionnant que ça ne l’est en réalité ; “NDDL” de son petit nom n’est pas là que pour attirer que tout ce que la France et l’Europe comptent d’anarcho-écologistes du nom de “Camille”, ni permettre à Nénésse, CRS cantonné à Pavalas-les-flots de retrouver son beau-frère Bébert, moblot à Rennes, dans une chaude ambiance de congés payés. Au-delà des échanges virils et tellement français entre coktails molotov autogérés et gaz lacrymogènes, ce sont deux conceptions de l’avenir qui s’affrontent autour de la Zone A Défendre de Notre-Dame-des-Landes. Deux conceptions totalement antagonistes de la société, du futur et du développement économique de la France. D’un coté les tenants du productivisme le plus traditionnel, façon SFIO de Grand’Papa – … il fallait que le PS garde quelque chose de Socialiste, et ils ont pris ce qu’il y avait de plus dépassé, bravo… -, de l’autre, les tenants d’une autre croissance, ceux qui pensent en somme qu’il y a (plus) de picaillons à se faire en ne détruisant pas la nature et l’environnement (sans parler des menus avantages afférents, comme celui de respirer de l’air plus longtemps). Hegel se retourne dans sa tombe, mais qui s’en soucie ?

Les tenants du redressement économique justifient ce “nouvel” aéroport par la nécessité d’oeuver à la construction d’infrastructures géantes, susceptibles d’intégrer l’aéroport nouveau-né dans le merveilleux monde de la mondialisation-trop-cool ; et Claude Bartolone (président (PS) de l’Assemblée Nationale pour ceux qui dorment au fond) de nous décrire avec des envolées proprement lyriques comment, franchement, entre NDDL (800 000 ploucs bon an mal an) et Londres Heathrow (90 millions sur la même période), ma bonne dame, c’est kif-kif bourricot dans dix ans, vous allez voir. Ce discours, particulièrement relayé par les élus locaux – dame, vous pensez bien, tous ces emplois, ces taxes professionnelles, etc… – trouve un écho dans les rengaines productivistes qui fleurent bon le-redressement-par-le-travail. Voilà qui ne devrait pas être désagréable aux oreilles d’un Colbertiste douteux dans mon genre, n’est-ce pas ?

Seulement voilà ; nous aussi à l’Apostrophe on sait regarder sur Wikipédia faire du Fact Cheking, et ce discours date quelque peu ; osons-le dire, les conditions, ou plus précisément, les modalités du développement économique ont nettement changé depuis les temps jadis. D’abord, rappelons qu’il s’agit d’un projet qui remonte à … 1967, c’est-à-dire avant même la première crise pétrolière de 1973 ! Le décret d’application, quant à lui, remonte à … 2008, après avoir été ressorti des placards de l’histoire par le gouvernement Jospin en 2000. Ça avance presque aussi vite que le déménagement de l’IEP, dites. Par ailleurs, notons que la première opposition concrète au projet ne date pas, je cite, “d’il y a dix jours quand les écolos se sont rendus compte qu’il fallait faire bicher le gouvernement”, mais d’un peu plus longtemps, dès 1972. Qu’en 1967 on se soucie d’insérer la matière de Bretagne dans le pays concret de France et d’ailleurs, why not. Qu’en ces temps reculés, voire anciens, c’est le dieu avion que l’on implore de préférence à la poussive SNCF, je l’admets sans peine.

Mais aujourd’hui ? Aujourd’hui, ce projet est économiquement aberrant, sans parler d’écologiquement criminel. A une période où les prix du kérosène étouffent une à une les compagnies d’aviation et sont assez peu susceptibles de connaître une chute brutale, quelle viabilité pour un énième aéroport dans un pays qui en compte déjà plus de 150 ?? Pour une région située à une heure et demie de train de la capitale (qui dispose à elle seule de deux des trois aéroports internationaux rentables en France, générant pour 85% du trafic aérien hexagonal) ? Alors même qu’il existe déjà un aéroport à Nantes et un autre à Rennes, tous deux également en sous-capacité ? Parce que voyez-vous, oui, certes, un aéroport est moins coûteux à bâtir qu’une ligne de chemin de fer à haute vitesse. Mais à entretenir ou à rentabiliser ? Certainement pas. Du jour où le TGC entre en gare de n’importe où, l’avion perd tout son charme. Qui, à part de relativement rares élus, est assez fou pour accepter de payer dix, vingt fois plus cher qu’un simple billet de train pour un temps de trajet à peine moins long ? (car les aéroports ne sont pas au sein des villes, à la différence remarquable des gares TGV). Le simple projet d’aéroport “international” nantais ne peut que faire rire par sa mégalomanie, quand la région à elle toute ne connait qu’un petit million de trafic annuel.

Enfin, il importe de considérer la difficulté à attirer les compagnies d’aviation et plus précisément les liaisons aériennes quotidiennes, indispensables à la viabilité de l’aéroport : de nombreuses liaisons font logiquement baisser les prix du billet, générant d’autant plus de trafics, ce qui légitime d’augmenter les liaisons, d’où… vous voyez le cercle vicieux. C’est ce qui explique qu’il est moins cher de faire Paris-New York que Ploc-le-Zout -une ben belle ville cela dit- Montréal. Dans l’hypothèse où Continental Airlines veuille créer une nouvelle destination, où choisira-t-elle de poser ses bagages ? A Paris, ou à Nantes ? Sans sombrer dans le parisianisme, Dieu m’en garde, on a une petite idée du choix le plus logique. Reste l’espoir des compagnies à prix réduits, les quelques survivantes : les rares low cost à se poser sur le territoire français ne sont guère plus que des vautours, ainsi l’irlandaise Ryanair, gavées de subventions et toujours promptes à aller voir ailleurs à tire-d’aile si jamais les dites subventions, voire, gros malheur, la loi ou le fisc tendent à se faire plus sévères. Là encore, l’utilité et la viabilité de lignes à destinations européennes, si elles sont réelles, ne manquent pas de laisser perplexe quant à la nécessité de créer un nouvel aéroport : il y en a déjà bien un, non ? On peut sans doute consacrer une partie des 4 milliards d’euros du projet à son agrandissement, non ? Quant aux liaisons strictement nationales, on est en droit de ricaner doucement, et de renvoyer le lecteur au sigle SNCF au paragraphe supérieur. Vous trouverez ci-jointe, ami lecteur, une liste exhaustive des aéroports français dans une situation peu enviable de désertification massive.

Enfin, bien entendu, Notre-Dame-des-Landes, c’est un signal des plus douteux à l’ère où l’Humanité commence enfin à considérer avec suspicion la branche sur laquelle elle se tient, du genre à se demander, si par hasard, il ne serait pas temps d’arrêter de tirer sur cette scie, parce que, bon, ça craque, un peu nan ? Question haute qualité environnementale, moi je veux bien, mais bon, c’est un aéroport quand même les gars. Le problème n’est pas tant le triton à crête (parce qu’honnêtement, le triton à crête, on s’en fout un peu, même si je suis sûr que c’est plutôt un bon bougre quand on le connait), c’est vraiment l’idée qu’on puisse en 2012 présenter un projet d’aéroport comme étant super écologique. Franchement, on inventera peut-être un jour le long courrier électrique ne dégageant pas de gaz à effet de serre, mais jusqu’à présent, l’Humanité n’a pas inventé grand chose de plus polluant. De la poire de qui se moque-t-on, je vous prie ?

Vu comment s’est parti, NDDL n’est pas tellement un nouveau Larzac. C’est plutôt un nouveau Plogoff. C’est mal barré pour Jean-Marc…

Cours, Camille, le vieux monde bétonné est derrière toi !

Axel Devaux. 

  1. jb jb

    (Bartolone est le président de l’Assemblée Nationale, c’est Bruno le Roux qui préside le groupe PS)

    • Bien vu. L’auteur de ces lignes s’en va éponger sa honte au bar du coin dès que possible.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *