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Nathalie Kosciusko-Morizet à l’EDHEC : le vice et la vertu.

Nathalie Kosciusko Morizet  était l’invitée de la conférence du  5 décembre 2012 qui s’est tenue à l’EDHEC par les membres de l’AGORA, une tribune qui rassemble une cinquantaine d’étudiants de l’EDHEC autour de l’actualité et des grands débats contemporains. L’invitation a été lancée il y a trois mois et nul ne pouvait imaginer les péripéties qu’a connues l’UMP depuis.

contrepoints.org

Le questionnaire initial a été fortement modifié et davantage centré sur la crise que connaît le principal parti d’opposition et sur le rôle de celle qui n’a pris position ni pour Copé ou ni en faveur de Fillon. Un présentateur commence par un portrait rapide, mais pas moins élogieux, de NKM :  la décrivant par la pompeuse formule « personnalité incontournable du paysage politique français. » En narrant son opposition à un amendement en 2008 à propos la culture des OGM, le présentateur affirme que « ce fut pour [elle] l’occasion de [se] révéler au grand public : la France apprend à connaître la nouvelle secrétaire adjointe de l’UMP, celle qui ne mâche pas ses mots et qui n’hésite pas à monter au créneau face à son propre groupe parlementaire».

Député de la 4ème circonscription de l’Essonne, maire de Longjumeau, elle entre dans le gouvernement Fillon en tant que ministre de l’économie numérique avant de devenir ministre d’un grand portefeuille : celui du ministère de l’Écologie, du Développement durable, des Transports et du Logement en novembre 2010. En 2012, elle est nommée porte parole de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Candidate à la présidence du parti, elle échoue – de peu – à rassembler les 8000 parrainages nécessaires . Elle a cependant l’intelligence de ne pas prendre position pour l’un des deux candidats : « A posteriori, n’est ce pas un mal pour un bien d’être absente de ce grand combat de coqs ? » se demande un membre de l’AGORA effectuant le traditionnel billet d’humeur. Il le termine de manière énigmatique et grave : « Je ne vous apprendrai rien en vous rappelant que le vice et la vertu sont jumeaux, qu’on peut prendre l’un et le faire passer pour l’autre. Ce qu’il vous manque, c’est sans doute ce vice politique. Je reste convaincu que le vice bâtit les âmes. Vous avez eu la patience d’être courageuse, ayez dorénavant le courage d’être impertinente : ce sera votre chemin de croix ». Ce que le présentateur ne savait pas, c’est qu’elle a parfaitement su dissimuler le vice dans cette interview : jouant sur son image d’électron libre, elle montre sa différence tout en reprenant très exactement les arguments classiques de l’UMP. La raison ? Il faut la chercher du côté de son rassemblement, la France Droite : un mouvement politique lui permettant de devenir cette personnalité incontournable, du moins au sein de l’UMP. La situation lui est plus que favorable alors que le parti subit une querelle des chefs.

La construction d’une figure de recours.

Nathalie Kosciusko-Morizet est amenée à plusieurs reprises à parler de son mouvement politique: la France Droite. Elle réussit à la fois à se différencier tout en s’intégrant dans l’idéal de l’UMP. D’abord, son mouvement réunit tous les éléments classiques d’un rassemblement de plusieurs sensibilités, condition nécessaire pour accroître la crédibilité de cette femme politique. Elle croit bon de préciser :  « Je reste dans ma famille politique, je crois en ma famille politique, je n’ai pas du tout envie de quitter ma famille politique. Pour rassembler dans la perspective des échéances électorales, il ne faut pas s’interdire de déborder un peu de sa famille politique.» Elle précise aussi que son mouvement n‘a pas pour vocation de rentrer en concurrence avec les partis existants : il ne s’agit donc pas d’affaiblir l’UMP mais de retourner à ses racines, celles d’un mouvement qui a pour ambition de transcender les clivages traditionnels et de rassembler toutes les droites et même au-delà de la droite. Elle regrette d’ailleurs que les mouvements au sein de l’UMP se nomment « la Droite-quelque chose », plutôt que « la France-quelque chose » : ces mouvements ont, selon elle, « tendance à découper la droite un peu en tranches », au contraire de son mouvement : « Or, la France Droite est beaucoup plus transversale que ça. Au diner des fondateurs, il y avait des copéistes, des fillonistes, des  non alignés, des gens tentés par l’UDI, des anciens du RPR, des anciens de l’UDF… Je pense que dans cette famille politique, ces clivages sont un peu dépassés. C’est un mouvement politique de nouvelle génération, qui au-delà de ces clivages là, est positionné sur des questions de modernité et traverse les familles politiques ». Nathalie Kosciuko-Morizet nous donne ensuite une autre raison : « Les courants à l’intérieur de l’UMP vont être très parisiens, parce que c’est une affaire de secrétariat à Paris […]. Or, ce que je veux, c’est exactement le contraire.  C’est plutôt avoir une assise forte dans les régions que d’avoir des moyens de secrétariats à Paris ». Il est peut être excessif de parler d’un discours anti-parisien, mais on constate toutefois qu’elle joue sur l’opposition province-Paris comme de nombreux parlementaires issus des courants plus droitiers de l’UMP.

Face à la crise au sein de l’UMP, la France Droite veut apparaître comme un mouvement de recours. Elle insiste à plusieurs reprises sur le succès que constitue la première action du mouvement : le lancement d’une pétition appelant à l’unité et au revote. « On a dépassé aujourd’hui les 40 000 signatures ». Les applaudissements fusent dans une salle en partie acquise ou conquise. Pour NKM, il ne fait aucun doute que « l’avenir de l’UMP passe par un nouveau vote ». C’était le credo de cette soirée. « Pour moi c’est clair : le projet de l’UMP qui est le rassemblement de différentes sensibilités de la droite républicaine, il est toujours très actuel mais pour dépasser ce soupçon qui pèse sur l’élection et pour pouvoir réunifier aussi nos groupes politiques, il faut revoter ». Selon elle, aucun des deux hommes n’est légitime pour diriger le parti. Pire, il y avait, selon elle, « le désir de cette bagarre », quitte à empêcher les candidats d’effectuer une campagne normale. Sans critiquer nommément Fillon ou Copé, elle regrette les conditions dans lesquelles s’est déroulée cette campagne : pas de fichiers des militants mis à la disposition des candidats et une campagne en pleine période creuse... C’est l’occasion pour elle de donner une analyse assez pertinente de la légitimé : « la légitimité, c’est la reconnaissance collective d’un fait juridique. On peut avoir des débats sans fin, de savoir si cette élection est acquise juridiquement. Mais de toute façon, la légitimité n’est pas seulement là. La légitimité, c’est la reconnaissance collective de l’élection, et bien aujourd’hui, la légitimité politique n’est pas au rendez vous ». Parle-t-elle d’elle même lorsque qu’elle affirme ensuite : « Je pense que naturellement l’équipe ou la personne qui aspire  à diriger ce mouvement politique doit représenter une forme de synthèse, mais pour accéder à ce débat là, il faut trancher et dépasser la question des personnes, qui doit être tranchée par un nouveau vote» ?

Une femme politique fidèle à l’UMP.

Une fois présentés son mouvement et sa position de personne de recours, elle se montre d’une solidarité sans faille vis-à-vis de l’UMP.  Reprenant les arguments anti-PS, elle ne met jamais en cause les idées et les choix stratégiques de l’UMP et de Sarkozy et quand elle porte une critique, c’est uniquement non pas sur le fond, mais sur la forme. Auteur du « Contre Front National », elle est interrogée sur ses sentiments lors du débat de l’identité nationale. Elle répond : « Ce n’est pas tant la possibilité d’un débat sur l’identité nationale que je conteste, je trouve que ce n’est pas inintéressant, mais c’est la manière dont il a été mené et construit. […] Le débat sur l’ identité nationale, je trouve qu’il a été mal monté : la question sur l’identité nationale est une question qui , dans la mondialisation, se pose. Mais je l’aurais monté à l’envers ». Elle n’apporte donc pas de critique sur la forme mais sur le fond, alors qu’un débat sur l’identité nationale a été voulu justement pour cliver et fidéliser la clientèle la plus à droite de l’électorat. « Je veux du rouge qui tâche » aurait dit Sarkozy à ses ministres à propos de ce débat.

Puis, concernant son rôle de porte parole pendant la campagne présidentielle de 2012, les interviewers lui demandent comment elle a vécu le virage droitier pendant l’entre deux tours. Voici ce qu’elle répond :  « Je conteste cette idée de virage à droite pendant les deux tours. J’ai contesté pendant toute la campagne cette idée: pour moi, Nicolas Sarkozy est une synthèse entre des valeurs de droite affirmée, et une forme d’énergie, un désir de transformation de la société. Il n’est pas conservateur dans son attitude, et a parfois un désir de faire exploser les lignes traditionnelles. Donc c’est une synthèse qui a été très présente pendant la campagne de 2007 mais beaucoup moins visible pendant la campagne de 2012 qui, je trouve, a été caricaturée parce qu’on a retenu que cette idée de ‘’valeur de droite’’ ». Que ne ferait-on pas pour ramasser l’héritage de Sarkozy et nier l’évidence d’une droitisation du discours pendant cette campagne ! C’est à croire que NKM a été plus critique en tant que porte-parole de Nicolas Sarkozy qu’une fois celui-ci défait. Depuis, le précédent président est maintenant en odeur de sainteté.

Pour illustrer son propos, elle donne l’exemple du discours de Caen de 2012, discours pendant lequel « un tiers du discours portait sur l’écologie ». « En sortant du meeting, quand j’ai vu les dépêches, ce n’était pas possible […]: il n’y avait pas une dépêche AFP sur l’écologie». Lorsqu’on réécoute le discours, Nicolas Sarkozy parle effectivement d’environnement  mais seulement de la 32ème minute à la 39ème, soit 7 minutes sur un discours de 1h10…on est loin du tiers. Parmi les éléments qu’évoquaient le candidat, il y avait notamment les critiques qu’il portait à l’égard des socialistes qui soutiennent la fermeture de Fessenheim, la décision du président d’empêcher l’installation d’un parc éolien dans la baie du Mont Saint Michel pour des raisons esthétiques ou identitaires, et l’arrêt de la poursuite des forages de gaz de schiste. Malheureusement, il ne dit mot du Grenelle de l’environnement, rien sur une stratégie écologique de long terme, encore moins sur la transition énergétique. Non, ces débats-là n’étaient pas dignes d’intérêt. Comment doit on le prendre lorsque NKM affirme avoir « naturellement beaucoup travaillé à cette partie là [du discours] » ?

Elle porte un jugement très critique vis-à-vis du gouvernement de François Hollande. Elle écrit une tribune le 8 octobre intitulée « François Hollande, le président amateur »  qui est un réquisitoire en règle contre l’actuel président. Cette tribune dénonce  « l’ immobilité et le vide politique de Hollande » : « Florange en a montré une illustration, il y a un énorme problème de méthode : on a l’impression que rien n’est près, qu’il n’y a pas de visions, et que ça zigzague. Il n’y a pas de choix de ligne, pas de cap ».  Elle fait aussi la remarque que « son élection est le fruit du hasard ». Nous avons là des critiques très classiques de l’UMP à l’égard du PS, à savoir que Hollande n’a pas de ligne politique claire… ce qui permet à NKM de réaliser un éloge en creux du volontarisme de Sarkozy. Aussi, il y a toujours cette idée d’une illégitimité de la gauche arrivant au pouvoir : à savoir qu’il n’est pas naturel pour la France d’être dirigée par un président de gauche. Par exemple, si François Mitterrand est arrivé au pouvoir en 1981 c’était à cause de la division des droites. Quant au succès de la gauche plurielle de 1997, il s’agissait d’une entrée par « effraction » selon François Baroin.

http://www.youtube.com/watch?v=gLieOtNw0kc

Lorsqu’on lui demande un point positif de ce début de présidence Hollande, elle répond qu’en dépit de ses engagements pour la campagne présidentielle, celui-ci a fait « voter le traité européen parce que c’était dans l’intérêt de la France, [c’était ]nécessaire pour ne pas bloquer l’Europe[….] Il avait dit le contraire pendant  la compagne présidentielle […] mais je trouve ça bien qu’il se rallie à un traité qui avait été négocié par Nicolas Sarkozy et qui je crois allait dans le bon sens ». C’est ce qu’affirme aussi l’UMP par la voix de son chef Copé lors du point presse du 27 septembre  : « Mais voilà que François Hollande se rend à la raison et qu’il trouve que la négociation faite par Nicolas Sarkozy, Angela Merkel et l’ensemble des responsables européens était la seule possible». Un autre élément de fidélisation vis à vis de l’UMP concerne le débat sur le mariage homosexuel et le l’homoparentalité. Voici ce qu’elle dit : « Aujourd’hui la gauche c’est le conservatisme. Il n’y a pas d’un côté des idées qui seraient forcément ringardes et de l’autre côté des idées qui seraient forcément modernes et dans le sens de l’histoire. Moi, concernant le mariage [homosexuel] je trouve  qu’améliorer les conditions des homosexuels est nécessaire […] il y a de vrais problèmes concrets qui se posent dans la vie des homosexuels. Pour autant, aller bouleverser les conditions de la filiation n’est pas utile et c’est même très contre-productif. Parce que, au nom des problèmes qui se posent au niveau des homosexuels, on bouleverse quelque chose qui est fondateur pour énormément de couples hétéro. Aller dire qu’on va neutraliser les termes qui sont dans l’état civil pour ne plus y avoir dans certains cas le mot « père » et  « mère », c’est très agressif pour l’identité des couples hétérosexuels. Je pense qu’on peut résoudre les problèmes concrets sans avoir recours à un mensonge : ce n’est pas vrai, on n’a pas deux pères ou deux mères. On peut être élevé par deux hommes ou par deux femmes mais on n’a pas deux pères ou deux mères ». Rien de nouveau sous le soleil !  Les arguments évoqués par Nathalie Kosciusko Morizet reprennent très exactement ceux qui figurent dans l’argumentaire de l’UMP sur la question du mariage homosexuel.

Enfin, le dernier aspect de la conformité des critiques de NKM avec celle de l’UMP concerne le parti d’EELV et sa position de porte-à-faux avec ses militants et son idéologie. « Pour moi l’éco politique s’est beaucoup dévoyée : c’est-à-dire que ça fait longtemps que j’affirme que l’écologie politique chez les Verts n’a d’écologie que le nom. Quand on regarde la pratique, à chaque fois c’est du deal politique sur un coin de la table, c’est du renoncement à des convictions contre des circonscriptions et ce n’est pas efficace ». Elle ajoute plus loin : « Il y a trois ministres écologistes qui dealent leur présence au gouvernement contre un renoncement à des exigences écologiques. » Remarquons d’abord qu’elle désigne EELV par Les Verts dont la base est, selon elle, composée par des membres d’associations ou de militants issus de « l’extrême gauche » ne provenant même pas de milieux écologistes. Aussi, concernant les débuts du ministère de l’Écologie, elle ajoute qu’« On a quand même une ministre de l’Écologie [Nicole Bricq] qui est débarquée parce qu’elle s’est opposée aux pétroliers sur la question des forages pétrolier en Guyane, c’est quand même pas un bon signal envoyé surtout à la tête d’un ministère dont le ministre est fortement sous pression de la part des industriels, où il y a des intérêts en jeu ». La réalité est un peu plus complexe que ce qu’elle nous raconte : Nicole Bricq a cédé notamment parce qu’elle n’a pas été soutenue en interne (pressions de Montebourg) et surtout parce que le contrat avait déjà été signé par l’État. Bloquer les forages revenait à faire perdre à l’État 1 million d’euros par jour. Il aurait été assez peu probable que NKM, s’il elle avait été reconduite dans son ministère, puisse avoir lutté plus efficacement que Nicole Bricq contre les lobbys pétroliers.

La conférence se termine avec deux questions, l’une sur une comparaison entre la Conférence Environnementale avec le Grenelle de l’environnement, l’autre concernant l’hypothétique rôle de Sarkozy s’il ne s’était pas retiré de la vie politique. Elle y répond habilement. La salle applaudit chaleureusement, puis la femme politique s’éclipse, accompagnée par le maire de Croix, une demi douzaine de membres de l’Agora et trois journalistes. Pendant cinq minutes on l’interroge pour une chaîne de radio locale, puis ressort. Dehors, elle tire une cigarette avant de monter dans une voiture qui l’amènera à la fédération UMP du Nord. La femme exerce son charme et l’entreprise de ce soir est un succès : elle réussit avec brio à la fois à se distinguer des ténors de l’UMP, à s’élever au dessus des conflits et à jouer les arbitres. En un mot de cultiver son image d’outsider, tout en faisant  allégeance au parti, quitte à reprendre les mêmes argumentaires pour le plus grand bonheur de ses adorateurs.  Souvenez vous,  « le vice et la vertu sont jumeaux : on peut prendre l’un et le faire passer pour l’autre ».

Tom Joad. 

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