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ÉDITO – L’insoutenable légèreté d’une balle calibre 12.

La tristement fameuse tuerie du Connecticut, ce 14 décembre, a coûté la vie à 27 personnes, dont 20 enfants, la mère du tueur, et le tueur lui-même. C’est la sixième “tuerie de masse” (vo : “Mass Shooting”, à différencier du “Single Murder” et du “Spree Shooting”, selon le FBI) cette année sur le territoire américain : le 27 septembre, un ingénieur de 36 ans, licencié, a tué son ex-patron et six autres employés. Le 5 août, un néo-nazi solitaire a ouvert le feu dans un temple sikh du Wisconsin ; dix morts. Moins d’un mois plus tôt, le 20 juillet, à Aurora, Colorado, James Holmes ouvre le feu à l’arme de guerre lors d’une projection de Batman : 12 morts, 58 blessés. Le 2 avril, un étudiant abat dix de ses anciens camarades dans une classe à l’Université Oikos, en Californie. Et le 22 février, un homme ouvrait le bal en tuant quatre personnes puis en se suicidant dans un restaurant coréen de la côte Est. En tout, 71 victimes. Soit une part infinitésimale des 9 636 citoyens américains tués par arme à feu sur le sol US cette année – d’après le FBI.

Au Québec et au Canada, une seule tuerie dramatique, celle de la Polytechnique de Montréal en 1986, a suffi pour que le gouvernement prenne ses responsabilités, et impose un contrôle drastique des armes dans la majorité des provinces (1). Des rivières de sang ont beau couler sur les États-Unis chaque année, c’est en vain que journalistes et abolitionnistes en appellent à l’État fédéral ; au contraire, les lois ne font que s’assouplir, et les armes de s’accumuler et les morts d’être enterrés [en].

Après cette énième tragédie, les mêmes plaintes, les mêmes regrets se sont élevés. Familiers, habituels, écœurants. Si la National Rifle Association (4 millions de cartes de membres) a eu le bon sens de ne pas faire de communiqué, les autres lobbies des marchands d’ armes n’ont pas eu ce bon goût : les appels à la “pudeur”, appelant les Américains à ne pas débattre du contrôle des armes à feu en signe de “respect” pour le deuil des familles laissent un goût amer. Toutefois, les tenants du libre-échange des armes ont des arguments tout prêts pour défendre leurs précieux lanceurs de mort. Si la tuerie a eu lieu, voyons, c’est que les lois fédérales sont “trop pesantes” et les armes “pas assez présentes”. Eh, quoi ! Si le personnel éducatif avait été muni de bons gros guns, le drame serait certes arrivé, mais le “bazar” (sic) aurait été “considérablement réduit” : le tueur aurait été stoppé rapidement. Et qu’importe si pas une seule fois en trente ans [en] un civil sans entraînement militaire et muni d’un revolver n’a été capable, dans ce genre de situation, d’arrêter la course meurtrière de l’assassin. Dans la majorité des cas, il ne parvient qu’à se mettre lui-même en danger, souvent au péril de sa vie. Sans même parler de l’idée géniale que peut représenter la mise à disposition d’armes à feu dans des salles de classes. Il est bien entendu certain que les profs ont des nerfs d’aciers, ne dépriment jamais, ne risquent pas de faire des tentatives de suicide, et ne risquent pas de faire eux aussi un carton sur leurs propres élèves.

Oh, bien entendu, on invoquera l’ultra-sacro-saint “Deuxième Amendement”, on citera pour la cinquantième fois la même parole de l’Évangile selon Washington “un pays, un peuple, une milice, etc.” et on ajoutera que même si Barack Obama voulait, ce qui n’a franchement pas l’air d’être le cas, faire autre chose que se frotter ses yeux avec un oignon caché dans sa manche, le Sénat, la Cour Suprême, et une probable révolution du Tea Party l’empêcheront de toute façon d’agir de quelque façon que ce soit dans le but  d’arracher aux Américains ce droit qui après tout leur a été donné par Dieu lui-même. 

Pourtant, le Deuxième Amendement dont se revendiquent les défenseurs de la liberté de port d’arme n’est plus depuis longtemps qu’une vaste fumisterie, bien entendu. Non seulement il ne garantit en rien la liberté des Américains, mais en plus, ce qui pouvait éventuellement avoir un sens en 1787 commence un peu à dater sérieusement. La Cour Suprême, quant à elle, n’est pas exempte de revirements de jurisprudence ; l’accord des droits civiques pour les Afro-Américains ne vient pas de nulle part. De même, l’interdiction de la libre circulation des armes  – au motif qu’une milice, ça n’est pas exactement la même chose qu’un redneck couperosé qui flingue les blackos qui marchent dans la rue rôdent sur sa propriété, et que ça s’approche plus de la mort de la démocratie que de son triomphe – ça n’a rien d’impossible en théorie. Évidemment, puisque la réalité de cet amendement n’est plus que poussière. Il n’y a pas besoin d’une armée pour contrôler le peuple américain. CNN suffit amplement. Non, par contre, séparer les marchands d’armes américains d’un marché juteux et en constante augmentation grâce à 1) la crainte que le gouvernement communisto-fasciste de Washington s’empare des armes des bons citoyens américains 2) la Fin des Temps 3) les Gated Communities 4) Fox News, risque de se révéler quelque peu difficile. Depuis 1995 et la fin de la législation Clinton sur la vente de fusils d’assaut, 100 millions d’armes de guerre se sont très bien vendues sur le territoire américain, et elles font visiblement de l’usage. Et parce que l’Apostrophe, c’est aussi du journalisme de service : durant votre mobilité internationale, vous pourrez, chère lectrice, cher lecteur, trouver sans peine, grâce à ce petit site très bien fait et soutenu par la NRA, le Gun Show le plus proche de chez vous, et vous aussi, connaître l’American Way of Life.

Tout n’est pas désespéré cependant au pays du pancake froid et du sirop d’érable 100% maïs. Un premier pas s’est accompli lorsque le débat s’est enfin porté sur les raisons du passage à l’acte de tant de jeunes Américains assez insignifiants par ailleurs. Jamais d’éclat, pas de délinquance, classe moyenne basse. A en croire les médias américains, c’est comme si derrière chaque petit gros à lunettes de la classe de 6ème6 se cachait soudain un Rambo dont vous êtes les Viets-cong. Pourquoi ces gens ont-ils soudain cette pulsion de mort ? Outre le rôle évident joué par l’écoute prolongée de Trivium (attention : si vous écoutez la musique violente cachée dans ce lien, vous risquez vous aussi de finir en une du Point) et celui des longues heures passées à s’entraîner au maniement du M16 sur Skyrim dans le secret de sa chambre aux volets fermés, consommant sans trêve de diaboliques rations de combat appelées “pizza froides”, il semblerait (plus) utile, surtout, de s’interroger sur l’état mental de jeunes gens lancés dans un monde volontairement compétitif et cruel, où le système de santé est probablement l’un des plus défaillants au monde, ne pouvant être pris en charge avant d’avoir démontré la preuve de sa “dangerosité pour lui et les autres”. Et comment, en effet ! On pourrait même conclure qu’après tout, merde, ils l’ont quand même bien cherché. 

Un raisonnement saumâtre, qui se lave un peu trop facilement les mains derrière le pare-feu du “monstre”. Non, le tueur n’était pas “un monstre”. C’est un assassin, un tueur, et ses actes étaient monstrueux, mais ça n’en est pas moins le fait d’un être humain. Réduire Lanza, ses prédécesseurs, et hélas, ses successeurs probables au seul terme de “monstres”, c’est la solution de facilité. C’est nier qu’il était humain, et que son acte aurait pu être celui de n’importe quel autre humain – ou pas. C’est nier surtout la part énorme de responsabilité de la société dans ces horreurs : une société qui brise ses enfants, ne les soigne pas et leur met dans les mains, à disposition, la réponse simple, rapide, et tellement facile à toutes leurs souffrances, toutes leurs frustrations, toutes leurs peurs accumulées, toute la rage d’être à jamais le perdant de service… Comment s’étonner que cela finisse dans l’horreur ? L’Amérique ferait bien de se pencher pour de bon sur la longévité d’un modèle bâti sur le sang de ses enfants.

Axel Devaux. 

(1) : Le “registre des armes” a néanmoins été supprimé cette année même par le gouvernement conservateur de Stephen Harper, hormis au Québec. La première ministre du Québec, Pauline Marois, a été victime même le jour de son élection d’une tentative d’assassinat de la part d’un déséquilibré anglophone en robe de chambre.

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