Skip to content

Joséphine Coadou • 18 avril 2018

Anne-Lyvia Tollinchi • 13 avril 2018

Anna Lippert et Anne-Lyvia Tollinchi • 12 avril 2018

Philippine Malloggia • 29 mars 2018

Arrow
Arrow
PlayPause
Slider

(Re)découvrir Lovecraft

H. P. Lovecraft. Ce nom ne vous dit peut-être rien, et pourtant il est celui d’un des plus grands écrivains du XXème siècle. Né en 1890, Howard Phillips Lovecraft est aujourd’hui le symbole de l’horreur dans ce qu’elle peut avoir de plus absolue. Vous aimez avoir peur ? Vous adorerez Lovecraft.

Lovecraft01

En effet, celui-ci est aujourd’hui considéré comme « le plus grand artisan du récit classique d’horreur du vingtième siècle » (Stephen King). Si l’horreur fut marquée au XIXème siècle par Poe, elle trouve en Lovecraft son aboutissement. Encore trop méconnu du grand public, Lovecraft a fasciné et fascine toujours des générations de lecteurs.

Une haine de la vie et du monde

Lovecraft est une personnalité hors du commun. C’est un misanthrope, malade, dégoûté de la vie et de la modernité. Cette haine de la vie transpire de ses écrits, à tel point que Houellebecq a intitulé son essai consacré à Lovecraft H. P. Lovecraft, contre le monde, contre la vie. Il souffre également de terreurs nocturnes et nombre de ses rêves lui serviront d’inspiration pour son œuvre.

Il est ce que l’on appelle communément un WASP (White Anglo-Saxon Protestant) avec tout ce que cela présuppose en termes de culture classique et d’éducation. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, et en dépit de sa haine du monde et de la vie,  Lovecraft a été marié, et même incontestablement amoureux. Suite à son mariage, il emménage avec sa femme à New-York. Si la ville lui plait au début, il en viendra à la détester. Le couple doit faire face à des difficultés financières et Lovecraft ne parvient pas à trouver un travail malgré des centaines de CV envoyés. Cet échec combiné au fait que la pauvreté lui impose de vivre au contact d’immigrés, qui parviennent à trouver un travail, feront du racisme une peur absolue, même s’il parvient à le masquer en public. Sa femme finira par demander le divorce et lui par retourner dans sa ville natale de Providence.

Cette haine de la vie, ce rejet du monde, de la modernité façonnent l’œuvre de Lovecraft. Le regard qu’il porte ainsi sur l’humanité est extrêmement pessimiste : contre une vision triomphante de l’homme et de la raison, les écrits de Lovecraft font de l’homme une créature parmi d’autres dans l’univers. En raison de ce pessimisme, on peut faire de Lovecraft un des premiers écrivains du déclin de la société américaine.

« Ce qui est, à mon sens, pure miséricorde en ce monde, c’est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation ce qu’il renferme. Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l’infini, et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’à présent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons : alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions dans cette clarté funeste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel âge de ténèbres. » (Premières lignes de L’Appel de Cthulu)

Une œuvre dédiée à l’horreur

L’œuvre de Lovecraft est constituée de poèmes et de nouvelles, ces dernières étant ses écrits les plus connus : L’Appel de Cthulhu, La Couleur tombée du ciel, Les Montagnes hallucinées…

Celles-ci mettent en scène un personnage de sexe masculin (les personnages féminins sont rares dans l’œuvre de Lovecraft, et occupent des rôles secondaires) confronté à des forces cosmiques que l’esprit humain ne peut concevoir. Souvent journalistes ou professeurs d’université, ces héros sont confrontés, à travers une série de phénomènes, à l’horreur absolue. Et grâce au récit rétrospectif qu’ils font de leurs aventures, le lecteur découvre lui aussi, petit à petit, la peur et l’horreur.

Celle-ci prend la forme de créatures venues d’outre-espace, d’anciens dieux qui sommeillent sous l’océan. Au premier rang de ces créatures infernales se trouve l’infâme Cthulu qui sommeille dans sa cité sous-marine de R’lyeh, souvent représenté comme un monstre tentaculaire dont la seule vue entraine la mort ou la folie.

http://www.shintasu.com/wp-content/uploads/2013/01/cthulhu-2.jpg
Cthulu surgissant de sa cité de R’lyeh

Le talent de Lovecraft réside dans la déconstruction progressive du monde dans ce qu’il a de plus rassurant et de plus assuré. A ce titre, la faillite de la science et de la raison est un thème récurrent. Cette déconstruction se fait aux détours d’une phrase, d’un paragraphe. Un adverbe introduira le bizarre, l’étrange, et petit à petit, c’est la raison qui vacille.

« L’herbe et les feuilles gardaient encore leur vert normal ; partout ailleurs régnaient les variantes d’une teinte morbide fondamentale impossible à situer parmi les couleurs connues. Les adlumias devinrent un sinistre objet d’épouvante, les sanguinaires manifestèrent une perversité chromatique. Ces couleurs parurent familières aux Gardner et à Ammi : elles rappelaient le globule cassant du météorite » (extrait de La Couleur tombée du ciel)

Cette déconstruction progressive crée chez le lecteur un sentiment à la fois de malaise mais également d’attente : tout comme les protagonistes, nous voulons savoir, nous souhaitons comprendre la raison de ces phénomènes qui défient l’entendement, qu’il s’agisse de disparitions mystérieuses, de cérémonies vaudous ou encore de perversion de la faune et de la flore. Et l’issue est toujours et invariablement la même : la découverte de forces qui nous dépassent, contre lesquelles on ne peut lutter.

L’horreur est d’autant plus grande que Lovecraft ne se contente pas de décrire ou de raconter; cela serait bien trop plat et banal. Lovecraft suggère, il fait appel à votre imagination. Il n’attend pas du lecteur une lecture passive. Le lecteur est peut-être tout autant créateur de l’horreur que Lovecraft lui-même. Celle-ci est d’autant plus effrayante qu’elle est construite par le texte et par l’imagination : il en résulte non pas un simple dégoût, mais une fascination presque malsaine pour l’horreur.

« Quand il entra enfin, il aperçut une forme noire dans un coin ; lorsqu’il l’eut discernée plus clairement, il se mit à hurler… A ce moment, il lui sembla qu’un nuage passait devant la fenêtre ; un instant plus tard, il se sentit frôlé par une immonde brume vaporeuse. D’étranges couleurs dansèrent devant ses yeux […]. » (La Couleur tombée du ciel)

Héritages et continuités de l’œuvre

Peu reconnu de son vivant, ayant du mal à vivre de sa plume, Lovecraft est aujourd’hui reconnu comme un écrivain majeur du XXème siècle. Son œuvre ne s’est d’ailleurs pas arrêtée avec sa mort en 1937. Plusieurs écrivains ayant connu Lovecraft, et notamment August Derleth, ont continué l’œuvre de Lovecraft. C’est d’ailleurs à ce dernier que l’on doit l’expression « Mythe de Cthulu », et non à Lovecraft qui ne l’a jamais utilisé. Derleth et d’autres ont ainsi écrit des nouvelles s’inscrivant dans le monde créé par Lovecraft, étoffant le mythe et le panthéon des Dieux Anciens créé par celui-ci. Parmi les créations de Lovecraft, il faut citer le Necronomicon, ouvrage fictif créé par Lovecraft ayant connu une postérité impressionnante.

Evidemment, cette continuation de l’œuvre par différents écrivains est l’objet de débats et de polémiques : jusqu’à quel point ces écrits sont-ils fidèles à l’esprit de l’œuvre de Lovecraft ? Certaines inventions ne sont-elles pas des trahisons du projet de Lovecraft ? Libre à chacun d’avoir son opinion. En France, un écrivain comme Houellebecq a dit son admiration pour Lovecraft, allant jusqu’à lui consacrer un essai.

Mais l’héritage de Lovecraft n’est pas que littéraire. Dans l’univers de Batman, l’asile d’Arkham est directement inspiré des écrits de Lovecraft. Plusieurs morceaux du groupe Metallica font référence à l’œuvre de Lovecraft, notamment The Call of Kthulu et The Thing that should not be. Le jeu vidéo Alone in the dark est lui aussi inspiré de l’œuvre de Lovecraft, en particulier de L’Affaire Charles Dexter Ward.

http://static.tvtropes.org/pmwiki/pub/images/alone-in-the-dark-pc-game-1_452.jpg
Jaquette du jeu vidéo Alone in the dark sorti sur PC en 1992 et inspiré de l’œuvre de Lovecraft

Il ne tient plus qu’à vous d’embarquer pour ce voyage au cœur de l’horreur absolue. L’avertissement de Dante, « Toi qui entre ici abandonne toute espérance » a rarement été aussi indiqué.

Antoine Tournié

Pour découvrir ou redécouvrir Lovecraft à travers sa vie et son œuvre : H. P. Lovecraft, contre le monde, contre la vie de Michel Houellebecq

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *