Skip to content

Joséphine Coadou • 18 avril 2018

Anne-Lyvia Tollinchi • 13 avril 2018

Anna Lippert et Anne-Lyvia Tollinchi • 12 avril 2018

Philippine Malloggia • 29 mars 2018

Arrow
Arrow
PlayPause
Slider

« The Master », deux personnages en quête de hauteur

Sensible à toutes les formes d’injustice, la rédaction de l’Apostrophe ne peut pas rester les bras croisés face au destin du nouveau film de Paul Thomas Anderson. En effet, alors que beaucoup de films de ce glacial mois de janvier reçoivent l’accueil qu’ils méritent (« Django Unchained », pour ne citer que lui), la dernière œuvre du réalisateur de « There Will Be Blood » et autres « Punch Drunk Love » reçoit un accueil critique, populaire et en terme de récompenses très timoré. S’il n’est pas question d’imposer un quelconque avis sur un film qui est déjà sorti il y a deux semaines, il n’est pas non plus question de laisser se dire toutes les bêtises.

627 (1)

Philipp Seymour Hoffman apprenant que, selon Télérama, le film « peine à faire sens ».

Heureusement, personne ne nie l’évidence : les deux acteurs principaux crèvent l’écran, la seule façon qu’a Philipp Seymour Hoffman de placer sa voix devrait lui faire gagner un oscar par an et la réalisation d’Anderson, plus précise que jamais, est merveilleuse et nous abreuve à profusion d’images comme seuls quelques grands (Malick, Kubrick) peuvent le faire. Mais, une fois ce consensus établi, les choses se gâtent.

Toujours curieux d’observer les réactions des spectateurs à la fin des séances, ayant vu le film deux fois et en ayant discuté avec quelques amis,  j’ai eu la tristesse de constater une réaction assez glaciale face au film, principalement nourrie par le fait que malgré sa prouesse technique, on avait du mal à en tirer quelque chose (et certains journalistes, pourtant réputés sérieux, n’ont pas hésité à l’écrire). La critique peut paraître curieuse et enfantine.

Critique enfantine en effet, à deux égards, que celle qui prétend distinguer un « fond » et une « forme » dans l’art : car elle n’est que potentiellement recevable pour une œuvre où les limitations techniques sont flagrantes du fait de la nouveauté de la technologie; sinon, elle relève d’une distinction hypocrite et frauduleuse en ce qu’elle laisse croire à une gratuité de l’esthétique. Le boulot d’un cinéaste n’est pas de produire des images pour raconter une histoire, c’est de faire une histoire. Cela signifie que les cadrages, la musique, le jeu des acteurs font l’histoire, ils ne se superposent pas à elle a posteriori. Et d’ailleurs, la signature d’Anderson est flagrante : pour filmer un endoctrinement sectaire, qui d’autre que lui aurait choisi cette mise en scène choquante par sa sobriété (un homme marche, des hommes le regardent)?

Certes, les attentes du spectateur pouvaient être différentes : on a beaucoup commenté le fait que La Cause, secte fictive du film, était inspirée de la Scientologie et que le personnage d’Hoffman ressemblait à L. Ron Hubbard (mais si, vous savez, le fondateur de l’Eglise pompe-à-fric de Tom Cruise!) et certains ont pu être surpris de voir que le film se concentrait bien plus sur des rapports humains ambigus que sur des rapports de pouvoirs et de domination aux fondements ambigus. Mais l’ambition d’Anderson est très claire dès les premières images du film : c’est avant tout le portrait d’un homme à la dérive (dans les deux sens du terme!) qu’il veut dresser.

Le désert de « There Will Be Blood » a laissé la place à l’océan, mais l’isolement et le besoin d’introspection des personnages principaux sont semblables

En outre, à une époque du cinéma où l’on est habitué au « prémâché » avec des réponses à nos questions ainsi qu’un sens et une morale du film donnés de façon très évidente, il est tout à fait jouissif de voir ce film jouer au bord du vide. Y a-t-il un sens à tout cela que nous n’avons pas encore trouvé? Pouvons nous le trouver? N’y a-t-il tout simplement pas de sens? Dans cette recherche, on navigue avec les plus grands auteurs : Camus, Kafka ou encore Bolano, qui écrivait  un jour « Aujourd’hui, il ne s’est rien passé. Et s’il s’est passé quelque chose, le mieux est de le taire, parce que je ne l’ai pas compris ». « The Master », c’est ça : à la quête des personnages correspond une quête des spectateurs, et c’est seulement en interrogeant ce qui obsède Freddie, le personnage principal (la mer, le sexe, l’alcool) qu’on peut commencer, en pensant comme lui, à le comprendre et peut-être à l’aimer. Mais , dramatiquement, les questions posées au début par un personnage reviennent à la fin posées par un autre : la secte et l’enseignement du « Master » ne sont pas les solutions aux problèmes de Freddie, elles ne sont pas non plus ses problèmes. Son problème, c’est Freddie.

En somme, il ne faut pas croire qu’Anderson, capable de livrer un film aussi superbe, se serait complétement fourvoyé dans sa tentative de faire passer un « message » : le film se contient tout entier et ses interrogations sont appelées à rester des mystères obscurs et fascinants.

Bref, profitez donc de la fin de vos partiels pour aller voir ou revoir (ça vaut le coup) un film d’une rare beauté et d’une profondeur certaine!

PS : Pensez à guetter les cinémas qui le projettent dans son format original (le 70mm, très rare, mais sensiblement différent et beaucoup plus précis que le 35mm classique).

Grégoire D.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *