Skip to content
Slider

Honni soit qui Mali pense.

Ça y est, c’est définitif : la Coloniale est de retour au Haut-Sénégal pour y botter des culs barbus – et pas n’importe lesquels, des terroristes “criminels”, en plus, selon Laurent Fabius. Autant dire que ça ne déconne pas, comme l’illustre d’ailleurs l’impressionnant déploiement militaire opéré du jour au lendemain par l’armée française dans le Sud-Mali, ce qui accessoirement confirme que le gouvernement nous a bien arsouillé dix mois durant en nous affirmant avec constance que la France n’allait pas intervenir, “promis, juré, si je mens je vais en enfer“. Mon oeil.

Or donc, chassant finalement des Unes un autre type de guerre qui oppose pro et anti-mariage gay, la Guerre reprend sa place de sujet numéro 1. En l’honneur du gouverneur général Faidherbe, régional de l’étape, qui a rattaché feu l’empire Shongaï à l’AOF, l’Apostrophe ne pouvait manquer de se pencher sur le devenir de son ancien gouvernorat, tandis qu’après quelques jours à clabauder en coeur sur la nécessité d’intervenir en urgence et d’union sacrée autour du Général Président, la presse et les politiques commencent peu à peu à “revenir” sur les conditions de la guerre ; certains sont pour, d’autres, bien sûr, sont contre, en particulier les deux derniers simili-de Gaulle que sont Jean-Luc Mélenchon et Dominique de Villepin. En cause principalement, la désorganisation des “buts de guerre”, la crainte d’un enlisement à l’américaine et la question de l’intérêt de la France – histoire de vérifier si par hasard on aurait pas, en haut lieu, confondu les intérêts de la population malienne avec ceux d’Areva.

Sale temps pour le fanatisme au Mali, pour l’instant. Après une période faste, riche en armes venues de France de Libye post-Khadafiste et avec le soutien digne d’éloge d’un certain “Capitaine Sanogo” de l’armée malienne, nourris de trafics interlopes en tout genre et de sources de financements probablement Qatarie ce qui prouve bien que des gens capables de racheter le PSG sont capables de tout, divers mouvements islamistes plutôt pas folichons sont passés aux choses supérieures : notamment le Mujao, des narco-terroristes, Ansar Dine (mélange de touaregs et de terroristes “standards”) et bien entendu la succursale locale de la multinationale du terrorisme islamique, Al-Quaïda, AQMI pour les intimes. Sans doute lassé des captures d’occidentaux, toujours rémunérateur, mais un peu petit bras question instauration de la Charia de Dieu sur terre, les précédents se sont emparés sans coup férir du Nord-Mali. Une région pas mal désertique sise au nord du fleuve Niger, majoritairement musulmane (et ce depuis un temps que les moins de mille ans ne peuvent pas connaître) et où cohabitent avec plus ou moins de bonheur une belle diversité d’ethnies pas forcément compatibles entre elles, dans la plus grande tradition des états post-coloniaux à la Française. Ajoutons que le sous-sol de la dite région est riche en hydrocarbures divers, uranium et autre métaux précieux, même si elle manque cruellement de légumes, apanages du Sud (l’idée étant qu’aucune parties ne soit autonome sans l’autre, même si, en l’occurrence, le Nord est plutôt avantagé).

La partie aurait pu être du loukoum pour les islamistes, ayant en plus réussi leur partage post-conquête avec talent, n’était-ce l’idée plutôt malencontreuse de s’installer au plein coeur de la sacro-sainte zone d’influence française : l’Afrique Occidentale Française. Les promesses n’engagent que ceux qui y croient, disait Chirac ; celle de “rompre avec la Françafrique” a beau être le running gag de tout discours inaugural de politique étrangère depuis Mitterrand, ça n’arrivera pas demain la veille. S’emparer du coeur battant de l’AOF éternelle était d’autant plus maladroit que la France fait preuve d’une réjouissante absence de scrupules à utiliser le gros bras militaire pour faire respecter son pré carré, laissant bien loin derrière les États-Unis d’Amérique en terme de bellicisme. Non seulement il s’agit d’assurer la constance de la présence économique et politique de la France, mais aussi, et ce n’est pas nul, de fonder la majesté présidentielle. Que ce soit lié à un saint-simonisme latent au coeur des Français ou au souvenir du Général premier du nom, on n’est pas digne de l’Élysée si on n’a pas eu sa guerre, africaine de préférence. Jusqu’à Nicolas Sarkozy lui-même qui est parvenu, à grand renforts de missiles sur la Libye, à se poser une stature présidentielle qu’il n’avait jamais réussi à atteindre en quatre ans de “jé changé j’vous promait“. Avant de se faire faiseur de président en Côte d’Ivoire, au dépens de Laurent Gbagbo, la France pouvant au choix accompagner ou stopper le mouvement par l’équivalent militaire d’un froncement de sourcil : le passage suggestif d’une douzaine de Gazelles dans le ciel azur suffit en général à signifier quel camp va gagner et quel camp va perdre. Sans compter le discret signal lancé à toute la clientèle (autocrate comme démocrate, d’ailleurs) de la France, la démonstration in visu des performances inégalées du Mirage (un peu moins efficaces en ce qui concerne le Rafale), sans compter, ce qui est peut-être le moins négligeable, la conviction de continuer à donner le la à la région : la France sans la Françafrique, ça ne serait plus vraiment la France du Général.

 

Un morceau de Wagner se cache dans cette photo.

Autrement plus importante et longue, cela étant, va se révéler l’opération malienne, la valeur militaire des combattants d’AQMI et compagnie étant très supérieure en moyenne à celle du rebelle standard, aussi prompt à sauter dans son pick-up d’assaut pour la marche que pour la retraite. C’est une vraie guerre dans laquelle s’est lancée la France. Cependant, même si seul l’avenir pourra le dire, l’intervention française se justifie au Mali : le Nord-Mali est une véritable pétaudière, doté de frontières poreuses avec des états aussi stables que la Mauritanie, le sud hydrogazeux de l’Algérie, ou le Niger, grenier à uranium de l’indépendance énergétique française. Laisser une coterie de terroristes proliférer là-dedans, c’est l’assurance de devoir combattre pied à pied dans toute la région un an après : il est nécessaire de vider l’abcès tant que celui-ci est encore relativement aisément circonscrit. Le simple fait qu’un pays aussi chatouilleux sur la souveraineté nationale que l’Algérie laisse traverser sans moufter son ciel par la moitié de l’aviation militaire hexagonale doit achever de convaincre le spectateur de la gravité de la situation et de ses répercussions éventuelles. Sans oublier que l’avidité scélérate de l’état métropolitain néo-colonial (dixit VGE) pour le chauffage en hiver contribue, sans le faire exprès bien entendu, à protéger de nombreuses populations civiles d’un fléau que tels les nains sous la Moria, nous avons contribué à réveiller en inondant la Libye d’armes de guerre (avec l’aide, néanmoins d’une bonne partie de l’Occident, et celle non moins négligeable de Khadhafi lui-même, plus confiant dans les citoyens des pays voisins que dans les siens propres). Ne doit-on pas réparer les erreurs de la première guerre de Sarkozy (en particulier la guerre aérienne, certes originale, mais militairement peu adaptée aux réalités du terrain) ? Alors oui, on peut à raison faire remarquer que l’interventionisme français (et par voie de fait, occidentale) suit curieusement la répartition des gisements de pétrole, et objecter que Bachar Al-Assad ne serait probablement plus de ce monde depuis longtemps si le sous-sol damascéne s’était révélé riche en naphte. Il n’empêche que la dénonciation de l’opportunisme interventionniste français aurait fait une belle jambe aux populations civiles – surtout pour ceux qui se la seraient fait trancher en vertu de la Charia, les barbus ayant l’arrêt tranchant.

Source : Service de Presse des Armées

Il fait beau jeu de dénoncer l’action française qui empiète sur la souveraineté nationale : reste à dire que la souveraineté nationale n’est plus guère qu’un chiffon de papier depuis que la moitié du pays est sous domination islamique et que l’autre patauge gaillardement entre guerre civile et vaudeville militaire, sous les regards paniqués des voisins, d’autant moins à même d’intervenir qu’ils sont pour la plupart à quelques pas de tomber dans le même gouffre obscur. Il fallait se rendre à l’évidence : seule la présence rassurante d’une armée occidentale pouvait permettre la mise en place d’une force armée africaine pour la reconquête du Mali, une sorte de garantie assurance-vie pour les régimes politiques locaux, plutôt instables. Cela dit, l’armée française est probablement, et ce dit sans arrogance outre mesure, la mieux armée (c’est le cas de le dire) pour intervenir dans la région : la rapidité avec laquelle les frappes aériennes françaises ont disloqué l’avancée des colonnes terroristes qui fondaient sur Bamako en sont la preuve éclatante, s’il en fallait une. Grâce à son réseau de bases militaires  à proximité (Côte d’Ivoire, Tchad, Burkina Faso, Sénégal, Gabon, Djibouti, Comores, République Centrafricaine, Nigeria, pour ne citer qu’elles) et d’opérations plus ou moins permanentes dans la grande majorité des pays voisins, la France était la mieux placée pour agir en vitesse, puis pour déployer une formation offensive et défensive complète en un mimimum de temps, le ravitaillement et la liaison avec l’arrière d’autant plus facilités par le soutien massif de la population et de la région toute entière. Sans compter qu’à l’inverse des Américains, l’armée française est parfaitement formée à ce genre d’interventions, voire à ce genre de guerre : ce n’est pas vraiment la première fois que la France combat des guérillas dans le désert du Sahel. Hommes et équipements sont des vétérans de ce type de missions complexes (les Gazelles par exemple doivent bien dater de la décolonisation), et les précédents fiasco US dans les interventions, y compris africaines (on pense à “Restore Hope 1993” en Somalie) n’incitent pas à quêter un soutien autre que logistique-renseignement. Du reste, ils semblent considérer l’affaire comme à portée de la France, ce qui est sans doute le cas mais probablement un peu insultant pour Ansar Dine.

Dispositif français (et répartition des bases militaires permanentes en Afrique). Source : www.huffingtonpost.fr

Notons enfin que l’engagement français est considérable et à la mesure d’une opposition déterminée, la fine fleur de l’équipement français est mobilisé : exit les ancestraux “VAB” (la panzerwagen du pauvre), place au VBIC (la même en mieux). Pas de chars Leclerc quand même, on se limitera aux plus modestes Sagaïes – et aux très modernes Caesar, des canons de 155 mn, très utile pour vitrifier proprement toute une phalange de talibans, vu en Afghanistan ! La guerre de mouvement risque d’être une option risquée pour les terroristes, qui disposent par ailleurs de nombreuses positions de replis dans les grandes villes du Nord : Gao, Kidal, Tombouctou. Les grandes distances du Mali favorisant paradoxalement les Français en contraignant les colonnes d’attaque ou de repli (via 4×4 Toyota) à passer un long moment sous le feu des chasseurs et des hélicoptères (là encore, la classe supérieure a été engagée, puisque des Tigres, autrement plus performant, vont remplacer les vétustes Gazelle), perspectives moins encourageante que celle de se faire encercler dans une ville puis anéantis après une longue et saignante bataille maison par maison, mais avec la perspective de faire autrement parler d’eux. Il n’empêche que les civils sont probablement la meilleure protection des djihadistes et autres narcos trafiquants. Une longue période de bavures et autres couac risque d’attendre Hollande, sans compter le danger de contrôler les exactions revanchardes de l’armée comme de la population malienne. Il est évident que la presse et l’UMP n’attendent que ça, la quête de la polémique flattant le goût de la polémique oiseuse de la première et la mauvaise fois endémique de la seconde.

Rappelons enfin que la stratégie française de reconquête “à la main” du Nord-Mali, aujourd’hui à l’oeuvre, poétiquement qualifié de “bullshit” par Hillary Clinton succède à une stratégie 100% yankee consistant à former à grand frais de solides unités d’élite à toute épreuve pour combattre le terrorisme (sans oublier d’accroître au passage la zone d’influence d’Onc’Sam). Question formation, rien à dire : les troupes françaises qui sont actuellement en train de combattre une bonne partie des vétérans des dites troupes, passées avec armes et bagages dans le camp sahelien, peuvent en témoigner. Quant aux autres, restées fidèles au Sud-Mali, leur leader, très estimé de l’oncle Sam, est un certain “Capitaine Sanogo”, dont le courage au service des populations de son pays n’a pas peu fait pour achever définitivement la déconfiture bien entamée de l’armée malienne. Bullshit, indeed.

Pour finir concluons en rappelant qu’une guerre, “on sait quand ça commence, jamais quand ça se termine” ; il est évident que la France y est pour un bon bout de temps et qu’il serait vain de tirer des plans sur la comète en tentant de prédire la fin de la guerre. A ce titre, si cette chronique de Noël Mamère (député vert de Gironde) dans Rue89 analyse avec raison les ambitions pas forcément cachées de la guerre Française au Mali,  il n’en est pas moins certain qu’il fallait bel et bien faire quelque chose. Il arrive parfois qu’il n’y ait pas de bonne solution et qu’il faille choisir d’entre deux chemins le moins pire. N’en déplaise à Jean-Luc Mélenchon, qui soulève par ailleurs avec une grande pertinence le rôle de l’Occident dans le pourissement de la situation, les gisements d’uranium du Niger sont bels et bien des composantes de l’intérêt géostratégique de la France, à moins qu’on ne réussisse à faire chauffer les centrales nucléaires à l’eau-de-vie de prune, ce qui semble encore compromis pour l’instant. Oui, nous sommes dépendant de l’approvisionnement en matière radioactive, car 81% de notre énergie en vient. Cela nous permet d’avoir les mains libres face à Vladimir Poutine (voire Guerre de Géorgie 2008) contrairement à l’Allemagne, par exemple. Certes, l’intervention militaire est idéologiquement douteuse et ses motivations ne sont pas exactement les plus pures qui puissent être ; il n’en reste pas moins que des katibas islamiques étaient à 400km de Bamako. Intervenir, cela vaut mieux, à mon sens, que de compter les cadavres, sagement assis à l’ONU, en attendant que la population finisse par se soulever, au prix d’innombrables années de malheur pour le pays. Ce n’est pas, je crois, quelque chose qu’un humaniste crédible souhaiterait au peuple malien. Ce n’est pas non plus très noble de passer par perte et profits les souffrances ignobles d’un peuple sous la férule d’un régime religieux.

Alors oui, il fallait, il faut intervenir : mais il ne faut pas reproduire les erreurs manifestes de la Libye, briser l’ennemi extérieur, et rentrer à la maison en se tapant dans le dos. Ne pas assurer la survie d’un régime solide et démocratique, c’est l’assurance de devoir revenir dans la région dans trois, dans dix, dans trente ans.

 C’est avec la bénédiction intéressée des États-Unis et de l’Europe que des régimes corrompus se sont installés au pouvoir à Bamako, rendant de facto impossible tout accord sur le Nord-Mali, quand de toute façon, la seule chose qui a intéressé durant trente ans Banque Mondiale, FMI et aide européenne au développement, c’est l’ouverture des frontières Maliennes au libre-échange – avec les dégâts que l’on imagine sur l’économie déjà fragile du pays – et, au passage, la pratique de … l’austérité : les carences obligées de l’État Malien, éducation, santé, etc. ont donc classiquement été occupées par les gentils islamistes et indépendantistes touaregs jusqu’au jour où ils ont fini par prendre un peu plus qu’ils ne donnaient. Que voulez-vous, on leur donne ça, ils prennent ça. Non que la situation soit exotique : les Talibans en Afghanistan, le GIA (devenu AQMI), les Chebabs en Somalie, … les Aubes Dorés en Grèce, ect., bref, l’immense armée des groupuscules de la haine et du fanatisme sont des charognards qui prolifèrent sur les ruines des états affaiblis économiquement, politique, socialement. Le Mali n’a pas fait exception à la règle. Il serait bon de s’en souvenir en remontant le fleuve Niger.

Axel Devaux. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *