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Hopper au Grand Palais : je suis venue, j’ai vu, et ça m’a bien plu !

Si on vous propose d’aller faire trois heures et demie de queue pour une exposition, soyez honnête, votre première réaction est de rigoler doucement, puis de regarder votre interlocuteur d’un air de dire « tu m’excuseras mon grand, mais j’ai un peu autre chose à faire ». Pourtant, plus de 780 000 visiteurs se sont succédés au Grand Palais ces trois derniers mois, certains avec tickets, beaucoup sans, mais tous avec la même envie : aller découvrir l’univers d’Edward Hopper (1882-1967). Organisée de manière chronologique en premier lieu, l’exposition nous invite à prendre conscience de la continuité et de la progression dans le travail de l’artiste. Ainsi, Hopper fût d’abord illustrateur, réalisant à des fins commerciales de nombreuses affiches et couvertures de magazines, notamment dès 1905 pour les magazines The Morse Dial et Hotel Management. Ces premiers travaux, bien que purement commerciaux et sans réel intérêt pour l’artiste, annoncent déjà les futurs thèmes et moyens de représentation de prédilection de l’artiste. Importance de la précision, lignes rigides, réalisme flagrant. C’est l’exposition de ses toiles en 1924 dans la galerie Frank Rehn qui émancipera Hopper de cette première partie de sa carrière. Ses premières ventes sont une libération, lui permettant enfin de se consacrer pleinement à son art.

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Couvertures du Morse Dial réalisées par Hopper (1919, 1920, 1921)

Bien qu’ayant passé plusieurs séjours en France, dont ressortent un certain nombre de peintures, gravures et aquarelles, c’est en Amérique qu’Hopper s’installe définitivement. Il y vivra la quasi-totalité de sa vie dans un appartement-atelier New-Yorkais, avec comme projet celui de peindre son pays, une Amérique qui semble déjà figée dans une routine de vie, un quotidien banal. Une Amérique qui travaille – New York Office (1962), Office At Night (1940), qui se divertit – Chop Suey, (1929), Two Comedians, (1966), mais une Amérique malgré tout solitaire, oppressante parfois, peuplée d’individus aux comportements et destins incertains.

 

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New York Office (1962) 

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 Two comedians (1966)

Au fil des peintures, les maisons se succèdent, les paysages sont nus ou presque, état d’une nature silencieuse peuplée de personnages solitaires, indifférents. Les façades et rues sont représentées avec une précision ahurissante, mettant l’accent sur l’importance des axes verticaux et horizontaux comme outils de composition. En ressort un sentiment non pas d’évasion au travers des grands espaces ou rues représentées, mais plutôt une impression d’angoisse dans cette Amérique qui semble au premier coup d’œil lasse, accablée.

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Gas (1940)

 

On remarque cependant au deuxième coup d’œil que ce qu’Hopper réalise est bien plus profond qu’une simple représentation plate et réaliste d’une Amérique paralysée. Il modèle son pays à sa façon, n’y représentant pas ou très peu ce qui faisait sa renommée à l’époque, notamment les gratte-ciels, ou encore la prédominance de la religion. On a bien là une Amérique différente, revisitée. La femme, par exemple, est chez Hopper tout autre que ce qu’en faisait l’opinion généralement admise. A travers les toiles de l’artiste, elle lit (Hotel Room, 1931), elle rêve, elle pense (Morning Sun, 1952), elle se libère et travaille.  Les peintures ne sont pas non plus des témoins du rythme rapide porté par une urbanisation Américaine croissante : les voitures, modèles phares de réussite, n’ont pas ou peu leur place chez Hopper. De la même manière, il est difficile de retrouver chez l’artiste une représentation des mouvements culturels et musicaux dominants de l’époque. Le jazz, symbolisé aux Etats-Unis dans les années 1940-1960 par des personnalités sans limite comme Charlie Parker, Woody Herman ou encore Dizzy Gillespie apparaît comme antagoniste des peintures de Hopper, droites, réalistes, figées.

Si le contenu n’est pas strictement réaliste, la manière de peindre se démarque aussi par son originalité. Derrière l’illusoire rigidité du travail d’Hopper, ces lignes droites et angles droits, apparaît un élément phare (littéralement et métaphoriquement), de la peinture d’Hopper : la lumière. Simple rayon de soleil révélé par une fenêtre ouverte ou éclairage mystérieux (Compartiment C, voiture 293 (1938)), Hopper délivre ses tableaux de la sphère réaliste et pousse sa représentation encore plus loin. Bien que la solitude soit omniprésente dans bon nombre de tableaux via le vide des grands espaces, leur immensité ou l’attitude des personnages représentés, Hopper la rend vivante par l’utilisation de la lumière, lui donne un sens, une beauté. Ainsi, la femme seule de Morning Sun (1952) n’est pas simplement assise sur son lit à profiter du soleil. La lumière donne un sens profond à son action : qu’elle semble perdue dans ses pensées ou délivrée par cette confrontation avec un extérieur lumineux, cette femme est en action.

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Morning Sun, 1952

 

De la même manière, si l’Amérique d’Hopper semble à première vue figée, banale et rigide, le travail de lumière nous invite à y voir tout autre chose : de l’espoir parfois, de la peur et du mystérieux souvent, dans tous les cas une représentation du monde « reprise et recrée, assimilée et reconstruite sous une forme personnelle et originale », comme le disait Goethe, cher à Hopper. La lumière donne mouvement aux toiles, faisant interagir deux espaces, un intérieur et un extérieur à première vue strictement délimités.

C’est en ce sens un tour de maître qu’a réalisé Hopper au fil de ses travaux. Il n’a pas remplacé la réalité, mais l’a agrandie, lui a donné du sens et de la profondeur en la détachant d’une vision trop stricte. Le Grand Palais, en offrant à ses œuvres un espace d’exposition simple, a préféré les laisser nous inonder de leur lumière et de leur beauté, sans nous noyer sous un trop-plein biographique ou anecdotique qui est souvent partie intégrante des expositions. On en ressort ébloui.

Chloé Perceval

P.S : Pour ceux qui auraient manqué l’exposition, Arte a réalisé une petite visite virtuelle :http://www.arte.tv/fr/edward-hopper-au-grand-palais animation/6955256,CmC=6988656.html

 

  1. Bettina Bettina

    Je ressors éblouie de cet article, mais pas étonnée par la profondeur, le sens et la lumière de tes propos. D’ici quelques années, quand tu écriras pour les plus grandes revues internationales, je pourrai dire :  » Je l’ai connue toute petite, quand elle transpirait encore de la raie des fesses ».
    Chou, je continue de faire de toi mon essentiel, car ton article est aussi grandiose que l’ordination d’oncle Ernest, quand Monseigneur Lustiger t’a bénie !

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