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Avec Internet, jusqu’où peut aller l’humour étudiant?

Quand on oublie de se poser cette question, parfois, ça dérape.

Entre ça et Mario Bros, je crois qu'il y a un malentendu sur la profession de plombier.
Entre ça et Mario Bros, je crois qu’il y a un malentendu sur la profession de plombier.

 

Résumé des épisodes précédents

Ces derniers mois, dans des IEP différents, plusieurs évènements ont généré le même type de polémiques et d’accusations de sexisme. Si les réactions négatives au thème « Amène tes biatchs » d’une soirée à l’IEP de Lille n’ont eu, je pense, qu’un retentissement interne à l’école (une petite bataille de commentaires sur Facebook, quelques références à la Seconde Guerre Mondiale et on n’en parlait plus), en revanche la soirée « Plombiers VS Chaudières » de Sciences Po Toulouse a déjà fait plus de bruit, ayant l’insigne honneur d’être remarquée par l’antenne locale d’Osez le féminisme.
L’affaire est à peine oubliée que c’est de Sciences Po Bordeaux qu’on entend parler. En réaction à l’apparition de l’association féministe « A-Bord », un groupe d’élèves crée mi-décembre une page Facebook intitulée « Osez le masculin à Sciences Po Bordeaux ». La page est signalée mais malheureusement pour tout le monde, leurs instigateurs ne s’arrêtent pas là. Ne comprenant pas que les plus courtes sont les meilleures (aucune allusion sexuelle dans cette phrase), ils récidivent et ouvrent une nouvelle page le 22 janvier, cette fois intitulée « Osez le masculinisme ».

La médiatisation de ces incidents est allée crescendo, passant du quasi-confidentiel (pour Lille) à l’article sur le site de l’Express (pour Bordeaux), en passant par le billet sur Rue89 (pour Toulouse). Il s’agit quelque part d’une progression logique puisqu’à chaque fois, la provocation grimpait d’un échelon. La brève polémique à l’IEP de Lille était quasiment un non-événement dont plus personne ne parle (je la mentionne uniquement parce qu’elle me semble marquer le véritable début de l’histoire, et pour montrer que je ne considère pas Sciences Po Lille comme étant à l’abri de ce type d’affaires) ; quant au cas de l’IEP de Toulouse, on avait finalement quelque chose d’assez similaire (un thème de soirée au goût discutable), qui allait plus loin dans le graveleux et l’humour un peu limite, le tout restant de mon point vue assez inoffensif. La soirée a été annulée, les excuses acceptées : affaire classée.

Avec Sciences Po Bordeaux, c’est une autre histoire.

La classe.
La classe.

Plaisanter sur le dos des féministes : pourquoi pas. L’Odieux Connard par exemple, quand il ne descend pas en flammes des blockbusters hollywoodiens, s’est fait une spécialité de casser du sucre sur le dos de certains sites plus ou moins féministes (plus ou moins intelligents aussi), et il s’y attelle avec talent. Mais pour faire des plaisanteries, encore faut-il avoir de l’humour. J’ai laissé passer plusieurs articles, j’ai cherché à en savoir plus ; je voulais croire que je n’avais pas tout saisi et que je n’avais sous les yeux que la partie émergée de l’iceberg. Sauf que non, pas vraiment. « Pour ou contre le viol collectif ?», « Pour ou contre l’excision ? », ces questions ont véritablement été posées, accompagnées de réponses suggérées d’une élégance comparable. J’ai beau essayer très fort, plisser les yeux et sonder les tréfonds de mon âme, je ne parviens pas à trouver ça drôle.
Cela étant dit, je me méfie encore un peu. Les deux exemples précédemment cités sont avérés et ne sont (hélas) qu’un extrait de la chose; néanmoins les articles publiés sur cette histoire sont tous assez confus et laissent planer des doutes sur quelques points. Ainsi l’un des derniers en date à l’heure où j’écris ces lignes, celui sur le site de l’Express (vous noterez d’ailleurs qu’il est publié sur une section du site intitulée « Sexpress Yourself » – je vous laisse juges de la qualité du jeu de mots), semble-t-il s’emmêler quelque peu les pinceaux sur les chiffres et les dates. Je cite : Parallèlement, le groupe « Osez le masculisme » demande à ses quelque 45 membres de répondre à des sondages du type « Pour ou contre le viol collectif? », « Pour ou contre l’excision?” et effectivement les images accompagnant l’article semblent confirmer parfaitement la chose. A première vue.

Je pense que ça mérite un référendum.
Je pense que ça appelle un référendum.

Car il y a un hic. Regardez bien ces images.

Primo, les fameux sondages ont été vus, à l’heure où sont prises les captures d’écran, respectivement par « 132 » et « 126 » personnes. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Facebook lui-même. Comment 132 personnes peuvent-elles voir un post qui devrait pourtant n’être adressé qu’aux 45 membres susmentionnés ? Deuxio et dans le même ordre d’idée, les dates ne correspondent pas. 5 et 11 janvier, c’est évidemment avant le 22.
L’article se contredit donc. Par déduction, je peux supposer que les questions incriminées ont été posées dans le groupe « Osez le masculin à Sciences Po Bordeaux » et non pas « Osez le masculisme » (une erreur totale d’ailleurs puisqu’il semblerait que ce dernier s’appelait « Osez le masculiNIsme ») ; mais au fond, qu’en sais-je ? Qui a pris ces captures d’écran ? C’est un détail certes, seulement il trahit une certaine tendance à l’approximation dans les informations qu’on peut lire sur cette affaire, et soulève encore d’autres questions. La plus importante de ces questions fait resurgir un éternel débat : peut-on tout dire sur Internet ? Plus précisément, peut-on tout dire sur Facebook ?

Facebook et l’effet « retour de bâton »

Le réseau social est en effet au cœur de toutes ces affaires. Les soirées « sexistes » de Lille et Toulouse étaient des « évènements Facebook » avec leur page dédiée et publique, visible par tous les utilisateurs du site. N’importe qui pouvait tomber sur la dite page, la trouver éventuellement choquante, et s’en insurger publiquement. C’est alors un cas notoire de mauvaise publicité pour l’école dont le nom est associé à l’événement. Logique imparable, et morale classique pour ceux qui gèrent des pages publiques sur Internet: faites attention à ce que vous écrivez.
Le cas de Bordeaux est à ce titre bien différent et confirme une chose : si vous ne l’aviez pas déjà compris, les notions de « public » et de « privé » ne veulent pas dire grand chose sur Facebook. Toujours d’après les captures d’écran vues plus haut, les « Pour ou contre » déjà mentionnés plusieurs fois dans ce texte ont vraisemblablement été postés dans un « groupe privé ». Ces images auraient donc « fuité », elles ont été prises par un membre du groupe en question qui les a ensuite partagées à l’extérieur de ce groupe.

J’imagine donc assez bien la surprise des étudiants à l’origine de la page « Osez le masculinisme » et des séries de commentaires douteux et de « blagues » sexistes qui ressortent maintenant sur le Net : à la base, ils ne devaient pas s’attendre à ce que leur œuvre soit connue au-delà des frontières de l’IEP de Bordeaux. Ils voulaient clairement provoquer, voire en choquer quelques uns, mais n’imaginaient sans doute pas une seconde atteindre une telle notoriété.
Bon nombre d’étudiants s’étonnent de fait des proportions qu’ont pris ces affaires (on en arrive au point où des sites anglophones reprennent – a priori assez mal – l’info), d’autant que les faits sont parfois peu clairs, que la réalité est parfois déformée et qu’on mélange probablement allégrement des choses publiques ou moins publiques, des rumeurs et des extraits de conversations privées – si tant qu’un tel concept existe en fin de compte, sur Internet. Cela ne fait que confirmer, encore une fois, que le web est un outil à double-tranchant. Il facilite et fluidifie les échanges, mais en cas d’accident de ce genre les réactions sont plus fortes et plus rapides. Sur Facebook, tout le monde peut y aller de sa petite blague, de sa question existentielle ou de son commentaire lapidaire, et profiter d’une audience inimaginable il y a dix ans, une audience à la fois immense et que l’on peut à peu près cibler (les individus se regroupant dans des groupes précis, tel le fameux « Osez le masculinisme »). C’est formidable, mais cela n’autorise pas à se permettre ce qui ressemble parfois dangereusement à un sentiment d’impunité.

Ne pas tout confondre

Maintenant, il convient peut-être de relativiser tout cela. Les types derrière « Osez le masculinisme » ont clairement merdé, ils n’ont pas été très malins, toutefois je ne pense pas qu’ils soient réellement sexistes. Ils ne méritent en tout en cas pas l’exclusion, contrairement à ce que préconise Marie Donzel, « chèfe d’entreprise et auteure« . Le BDS de Sciences Po Toulouse, à l’origine du thème « Plombiers VS Chaudières » n’est pas non plus un repaire de vils machos moustachus (j’ai failli faire une blague à base de « saucisses de Toulouse » mais voyez, je me suis retenu) et si l’humour peut paraître ici outrancier voire grotesque, c’est justement parce qu’il l’est. Pour être tout à fait honnête, en tombant sur la capture d’écran de l’évènement, j’ai même trouvé leurs auteurs plutôt inspirés – et je n’ai pas pu réprimer un sourire.

A Sciences Po ou dans le reste du monde universitaire, l’humour graveleux est une institution. Il s’agit d’un constat. Si elles dépassent peut-être les bornes, ces affaires entrent dans le cadre de « l’humour étudiant », un humour qui a du mal à se fixer des limites (et s’adapte donc assez mal à Facebook). L’humour étudiant a ceci de particulier qu’il choque un peu en première année, les premiers jours (pour le plus grand plaisir des étudiants vétérans), qu’il permet de rire d’absolument tout, et que l’on s’empresse visiblement de l’oublier et de s’en indigner une fois ses années étudiantes derrière soi. Pierre Desproges avait raison: on peut donc bien rire de tout, mais pas avec tout le monde.
Je suis assez attristé de voir des articles sous-entendre des choses dont la réalité me semble assez discutable (je ne suis pas le seul). On donne l’impression que l’image de Sciences Po Bordeaux est sérieusement ternie et qu’il règne une ambiance délétère dans les IEP, teintée d’un machisme latent qui ne demande qu’un rien pour s’exprimer. On donne surtout du grain à moudre à ceux qui pensent déjà qu’à Sciences Po, on « apprend à mentir » (citation véridique, que je tire de mon propre vécu) ou que les élites de ce pays sont vraiment irrécupérables (puisque même les « futures élites » – que nous sommes – sont déjà à jeter); c’est une véritable aubaine pour tous les démagogues en herbe.

Dans cette image, vous pouvez voir le partage approximatif d'un article approximatif.
Dans cette image (capture d’écran Twitter, prise par mes soins), vous pouvez voir le partage approximatif d’un article approximatif.

Passons sur le fait que dans chaque IEP les étudiantes dépassent nettement en nombre les étudiants. L’argument est facile, ressorti à toutes les sauces; et cela ne serait pas vraiment significatif si une minorité de mâles perpétuait sans remords une ancestrale domination masculine au sein de l’école. Mais ce n’est pas le cas. Les IEP sont essentiellement peuplés de gens tolérants et ouverts d’esprit, de fortes têtes des deux sexes, et presque tous sont capables d’avoir une certaine distance vis à vis d’eux-mêmes et du monde qui les entoure.
Les étudiants de Sciences Po Lille en particulier ont un penchant (sans aucun doute, loin d’être exclusif) pour le satirique, pour une ironie plutôt acide et pour une certaine forme d’humour trash: certains n’hésitent ainsi pas à bousculer un peu l’administration de l’école sur la page officielle de cette dernière, l’esprit critique est exercé aux lance-roquettes; et les Lillois sont fiers d’être chaque année la délégation (faussement) affreuse, sale et méchante du Criterium Inter-IEP (le tournoi sportif opposant annuellement tous les Sciences Po).
Je pourrais tout prendre au premier degré, auquel cas j’aurais matière à m’offusquer. Néanmoins ce serait une erreur. Malgré ses locaux à l’architecture Germinal VS Parthenon, ses nuées de trolls en tout genre, Sciences Po Lille est un excellent lieu de réflexion, de débats, un endroit où il est agréable d’étudier et pas une horrible phallocratie truffée de réactionnaires. Maîtriser le second degré est une quasi-nécessité pour profiter pleinement de ses années au sein de l’établissement, mais ce n’est à mon sens pas une mauvaise chose, et je souhaite une longue vie à l’esprit Sciences Po Lol.

Oui, l’humour étudiant est basé sur la provocation. Il ne recule pas devant les blagues de cul, les calembours racistes, les points Godwin à tout va – il fait feu de tout bois, et les vannes sexistes ne font évidemment pas exception. C’est d’ailleurs peut-être justement parce qu’il se permet à peu près tous les sujets, parce qu’il n’a pas de réelle préférence à ce niveau, qu’il est finalement assez insignifiant. L’étudiant aime jouer un rôle, habiter un personnage qui ne lui ressemble pas – avant de se fixer définitivement à ce qui lui ressemble vraiment (si possible), une fois diplômé et pleinement « inséré » dans la société; les étudiants sont pour moi l’un des groupes les plus progressistes de la dite société, l’un des moins susceptibles de sexisme et de misogynie.
Ce n’est pas parce certains ont fait une bêtise, une erreur de jugement qu’ils sont obligatoirement des imbéciles que l’on devrait taxer de tous les maux. S’il y a faute, il faut la punir; si la ligne rouge a été dépassée (comme cela semble le cas du côté de Sciences Po Bordeaux) il est logique qu’il y ait des conséquences. La gravité des actes considérés n’en demeure pas moins assez relative et ne devrait pas être surestimée.

Je suis persuadé que l’humour étudiant a de beaux jours devant lui: il se doit juste de s’adapter en fonction de son média de diffusion et surtout, il se doit de rester drôle.

Charles Carrot

Addendum du 09/02/2013: cet article publié sur Rue89 éclaire d’un jour nouveau certains points de « l’affaire » de Sciences Po Bordeaux. Et détruit au passage un certains nombres d’approximations, voire de contre-vérités. On y apprend ainsi que les pages Facebook « Osez le masculin à Sciences Po Bordeaux » et « Osez le masculinisme » ne sont pas l’oeuvre des mêmes personnes, et que la seconde était plus hard que la première; mais aussi que les « Pour ou contre… » ont bel et bien été postés dans un groupe plus large que « Osez le masculinisme » et ce par quelques étudiants pensant faire une bonne blague, en coup de vent, comme ça, « pour rigoler ».

« Les sondages “Pour ou contre l’excision/le viol collectif” n’ont jamais été postés sur la page Facebook d’Osez le masculinisme. Ils proviennent d’un groupe de “débat politique” ouvert entre une bonne centaine d’étudiants de Sciences Po Bordeaux : la page a subi une vague de “trolling” initiée par quelques étudiants, qui ont inséré des sujets scandaleux parmi les sondages sérieux.

Cela explique les propositions de réponses absurdes comme “C’était pas ma guerre” et les blagues qui suivent en commentaires. Il ne faut pour autant pas confondre d’un côté les deux ou trois étudiants harceleurs qui sont impliqués dans la création de la page, qui se pensent anticonformistes et supérieurs au reste de leurs pairs, et le reste des étudiants incriminés, qui passent en conseil de discipline pour de simples blagues ponctuelles très douteuses. »

Plus important sans doute, le texte prend soin de souligner que l’on ne constate pas au sein de l’IEP bordelais l’atmosphère machiste que certains veulent y trouver, et que les étudiants et étudiantes savent évidemment dissocier humour idiot (le nom de certaines équipes de sport), et réalité des relations sociales.

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