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Syrie: manifeste pour une 100.000ème victime

Pour beaucoup, la situation en Syrie se résume par des chiffres. 22 mois de conflit, quelque 70 000 morts et 787.000 Syriens enregistrés comme réfugiés par le Haut Commissariat des Nations Unies.

Je vous l’accorde, les chiffres ne parlent pas, les chiffres ne peuvent exprimer la violence des combats, la souffrance de la population. Ces chiffres que tous nous connaissons, personne véritablement n’en mesure le poids. Et même si pour certains d’entre nous ces chiffres interpellent, choquent, nous poussent à appeler de nos vœux une intervention pour stopper ce bain de sang, qui sommes-nous pour que nos vœux soient ainsi exaucés ?

Pour ceux qui portent l’avenir de cette guerre sur leurs épaules, ces chiffres sont accablants, ils laissent songeur, demandent un temps de réflexion. Ne l’ont-ils pas déjà consommé ce temps ? Bientôt deux ans que le conflit fait rage, bientôt deux ans que les uns comme les autres repoussent la prise de décision. Bientôt deux ans…

Dans ce flot d’indécis, il y en a un portant qui exprime une volonté de « sortir du tunnel ». Monsieur Lakhdar Brahimi, représentant spécial de l’ONU et de la Ligue arabe sur la Syrie, a invité l’opposition syrienne à entamer des pourparlers de paix avec une « délégation appropriée du gouvernement de la Syrie ». Tout le problème réside dans cette dernière formule : rebelles et membres du gouvernement ne seront jamais d’accords sur la légitimité du camp adverse pour conduire les négociations.

Mais Brahimi est un optimiste. Selon lui, Damas aurait récemment évoqué  sa disponibilité et son consentement à l’ouverture d’un dialogue pour la résolution pacifique du conflit en Syrie. Le Premier ministre syrien Waël al-Halqi a en effet lancé un appel à toutes les composantes du peuple syrien ce lundi, souhaitant les voir s’engager dans un processus politique sur le territoire national afin de mettre un terme à la crise. Un appel qui intervient, explique-t-il,  conformément à la vision politique récemment mise en avant par le président Bachar el-Assad. Serait-il las de massacrer son peuple ?

Au sein de la coalition des forces de l’opposition, les avis divergent. Moaz Al-Khatib souhaite ouvrir un dialogue avec certains représentants du régime syrien, mais semble être isolé dans cette alliance rebelle dont il est pourtant le chef. Dans l’ensemble, la voix de la rébellion reste claire : l’opposition veut la chute du régime, pas le dialogue.

Blocage en interne, que peut-on espérer du reste du monde ? Pas grand-chose sans doute. Depuis des mois la Russie empêche le conseil des nations unies ne serait-ce que d’évoquer une intervention armée, sous peine d’y opposer son véto. Outre le problème russe, le fait est que la plupart des gouvernements rechignent à s’engager dans ce conflit, par crainte de s’enliser dans une guerre longue et difficile. De l’avis de Navi Pillay, le Haut commissaire de l’ONU pour les droits de l’Homme, la communauté internationale hésite à intervenir en Syrie car les gouvernements se demandent si l’enjeu vaut la peine de s’engager dans une guerre risquant d’être très compliquée. Cette dernière préconise la saisine de la Cour pénale internationale (CPI) par le Conseil de sécurité de l’ONU pour qu’une enquête soit menée sur les « crimes contre l’humanité et crimes de guerre » commis en Syrie. Soit, mais que va faire la CPI ? Pointer Bachar el-Assad du doigt et lui dire qu’il a été vilain ?

Concernant la difficulté pour l’Onu d’intervenir en Syrie, Navi Pillay estime que ce type d’action relève d’une « décision intergouvernementale ».

« Nous appelons à une action immédiate. S’il y a des doutes ou de l’hésitation, c’est parce que les gens s’interrogent sur l’intérêt d’une guerre dans des lieux comme la Libye, la Syrie et l’Afghanistan », a-t-elle expliqué.

Mais comment peut-on exprimer ici le fait que le jeu n’en vaille pas la chandelle, quand des dizaines d’innocents meurent chaque jour ? La question n’est pas de savoir qui a tort, qui a raison, s’il faut aider le gouvernement ou armer la rébellion, mais dans un premier temps l’enjeu majeur est de faire taire les canons. Car pendant que tout ce petit monde se donne le temps de la réflexion, le bilan des morts, blessés et réfugiés s’alourdit. En presque deux ans de conflit, l’ONU estimait la semaine passée que le nombre de tués s’élevait à 70.000 personnes. Le secrétaire d’État américain John Kerry a lui avancé le chiffre de 90.000 morts, le 14 février. Quant au nombre de Syriens réfugiés dans des camps, il pourrait dépasser le million en juin prochain. Les enfants, innocents parmi les innocents, font chaque jour partis des victimes des raids de l’armée syrienne. Les survivants sont quant à eux déplacés vers des camps de fortune.

Confrontés à la dure réalité de ce qu’est devenue la vie dans leur pays, quelque 5.000 Syriens fuient chaque jour le conflit, selon les chiffres communiqués le 8 février par le Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR). Certains camps de réfugiés sont installés en Syrie même, à la frontière avec la Turquie. Si l’on fait le décompte, le Liban est le pays qui accueillerait le plus de réfugiés syriens, suivi par la Jordanie, avec quelque 340.000 réfugiés, dont plus de 200.000 enregistrés auprès du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Vient ensuite  l’Égypte et d’autres pays d’Afrique du Nord.

Finalement, peut-être que tout le monde attend le chiffre des 100 000 morts pour enfin se décider à faire quelque chose de concret. 100 000, ça c’est un chiffre choc sur lequel il est possible de s’appuyer pour légitimer une intervention. 100 000 morts, voilà un chiffre qui parle, qui reflète la dureté du conflit et le fait que celui-ci n’a duré que trop longtemps. 100 000 c’est propre, net et précis. Alors pardon d’avance à la 99 999ème victime de ce conflit, mais c’est à ce prix que les démocraties osent enfin sauver des vies.

Elise Dherbomez

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