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Une fille, qui danse – Julian Barnes

Récompensé par le Man Booker Prize , un des plus prestigieux prix littéraires britanniques, en 2011  le dernier roman de Julian Barnes, Une fille, qui danse (The Sense of an Ending en VO), vient de paraitre en français. Et malgré un titre énigmatique, Une fille, qui danse est un véritable chef-d’œuvre. Il nous raconte l’histoire de Tony Webster, sexagénaire à la retraite qui mène une petite vie tranquille, sans faire de mal à personne. D’ailleurs il n’a jamais fait de mal à personne. Il a été marié, a eu une fille puis a divorcé mais reste cependant en bons termes avec son ex-femme, Margaret. Une vie que l’on qualifierait sans danger de banale ou terne, voire de ratée. Mais la réalité est peut-être différente de cette apparente normalité.

Quand il était étudiant, Tony sortait avec Veronica mais cela n’a pas duré. Celle-ci a finit par sortir avec un de ses meilleurs amis, Adrian, brillant élève (grand lecteur de Camus), promis à un brillant avenir (étudiant à Cambridge). Sauf que celui-ci se suicidera quelques mois plus tard, laissant un lettre justifiant son acte :

« Dans la lettre qu’il avait laissé pour le coroner, il avait expliqué son raisonnement: la vie est un don octroyé sans qu’on l’ait demandé; l’être pensant a le devoir philosophique d’examiner la nature de l’existence et les conditions de l’offre; et si cette personne décide de renoncer à ce don que nul n’a demandé, c’est son devoir moral et humain d’agir conformément à cette décision. Il y avait presque un CQFD à la fin.« 

Tony n’a jamais remis en doute les motivations de son ami. Tout était « philosophiquement évident » pour lui. Et pourtant, 40 ans après les faits, il reçoit une lettre d’un notaire lui apprenant le décès de la mère de Veronica, celle-lui lui léguant 500 livres mais surtout le journal intime d’Adrian. Problème: celui-ci est en possession de Veronica, et celle-ci n’a pas l’intention de le restituer. Des souvenirs vont alors revenir à la surface, des souvenirs qui vont éclairer les évènements d’il y a 40 ans d’une toute autre lumière.

Un roman sur la mémoire

A travers la quête de Tony, Julian Barnes nous parle de la mémoire et de l’histoire. L’intrigue progresse par « flash-back », chaque souvenir en appelant un autre, remettant en question notre vison du passé. Lors d’un cours d’histoire, alors que Tony et Adrian sont au lycée ce dernier définit l’Histoire comme :

« Cette conviction issue du point où les imperfections de la mémoire croisent les insuffisances de la documentation« 

La phrase est attribuée par Adrian à un français, Patrick Lagrange. Celui-ci n’a en réalité jamais existé et n’est qu’une pure  invention de Barnes. Mais l’important n’est pas là. Cette phrase pose une question centrale : jusqu’à quel point ce que nous considérons comme appartenant à l’Histoire n’est-il pas une simple construction de la mémoire? Jusqu’à quel point pouvons-nous nous persuader que ce que nous tenons pour vrai n’est pas une simple construction? Jusqu’à quel point pouvons nous occulter certains souvenirs et en ériger d’autres au rang de certitudes incontestables?

Quand le professeur d’histoire demanda à Tony ce qu’était l’Histoire, celui-ci répond « Les mensonges des vainqueurs ». Ce à quoi le professeur répond: « A condition que vous vous rappeliez que ce sont aussi les mensonges des vaincus à eux-mêmes ». Tout au long du roman, Tony ne va pas cesser de faire cette douloureuse expérience, découvrant qu’il n’a peut être pas été à 20 ans celui qu’il s’imagine avoir été à 60. Mais il ne s’agit pas seulement de se souvenir d’une époque passée. Il s’agit de revivre une époque passé, de se retrouver face à celui qu’on était. Le temps perd alors la linéarité et la régularité qu’on lui prête. Il s’accélère ou se ralentit brusquement, au fil de nos émotions. Le cours du temps même finit par s’inverser et le passé est vécu au présent:

« Mon plus jeune moi était revenu choquer mon moi plus âgé avec ce que ce moi avait été, ou était, ou était parfois capable d’être« 

Mais avec les souvenirs reviennent aussi les remords et la culpabilité. Comment réparer le tort que l’on a causé 40 ans auparavant? Est-ce même possible?

Au fur et à mesure que l’on progresse dans sa lecture, on ne peut s’empêcher de se demander jusqu’à quel point nous sommes nous aussi victimes de notre propre mémoire. Et on en vient finalement et immanquablement à se poser la question de la véracité de nos souvenirs : sont-ils tous faux? Ne sont-ils que des mensonges ?

Nous nous surprenons alors à nous remémorer des choses que nous avions oubliées, à revivre ce que nous avons pourtant vécu mais que nous avons oublié, volontairement ou non. Et c’est peut être à cela que l’on reconnait un grand livre, à sa capacité qu’il a de nous inviter à faire retour sur nous-mêmes, sur notre propre existence.

Un regard sur le passé so British.

Le talent de Julian Barnes est de traiter un sujet éminemment sérieux sur un mode humoristique so British. On s’attache très vite au personnage de Tony, on vit avec lui dans cette Angleterre des années soixante, les fameuses « Swinging sixties », dont Barnes rappelle qu’elles ne furent pas la décennie de libération des mœurs en dépit de leur réputation. En réalité les « Swinging sixties » ne touchèrent véritablement que Londres, et la majorité de l’Angleterre ne connut de libéralisation des modes de vie qu’au cours des années 1970.

On s’amuse d’autant plus que Barnes n’a pas choisi son personnage au hasard, lui aussi a 67 ans, et a connu l’époque qu’il décrit. Si Une fille, qui danse n’a rien d’un roman autobiographique, Barnes s’étant toujours refusé à cet exercice au profit de la fiction, le style adopté et l’écriture à la première personne nous place dans la tête de Tony, au brouille parfois les distinctions entre auteur et narrateur.

Le regard de Barnes sur la jeunesse et le passage du temps est désabusé et empreint de tendresse. Il peint une jeunesse  passionnée, animée par un désir de liberté :

« En attendant nous étions affamés de livres et de sexe, méritocrates et anarchistes. Tous les systèmes politiques et sociaux nous paraissaient corrompus, mais nous refusions d’envisager une autre alternative qu’un chaos hédoniste« .

Il évoque sur un ton plus ironique la société anglaise et les classes sociales:

« Il n’y avait rien pour nous distraire de notre devoir humain et filial qui était d’étudier, de passer les examens, d’utiliser les qualifications obtenues pour trouver un emploi, et puis d’adopter un mode de vie d’un inoffensif mais plus grand raffinement que celui de nos parents, qui approuveraient tout en le comparant en eux-mêmes à celui de leur propre jeunesse, qui avait été plus simple, et donc supérieur. Rien de tout cela, bien sûr, n’était jamais dit: le très convenable darwinisme social des classes moyennes anglaises restait toujours implicite« .

Un regard lucide, que seul le passage du temps et le recul qu’il apporte permet :

« Comment pouvions-nous savoir que la vraie vie avait de toute façon commencé, que certains avantages avaient déjà été acquis, certains dégâts déjà infligés? Et que notre libération nous ferait seulement passer dans un plus vaste enclos, dont les frontières seraient d’abord invisibles.« 

Face aux transformations sociales qu’il observe, Tony ne s’enferme pas dans une attitude nostalgique ou réactionnaire. Il constate que les choses ont changé, tout comme les choses avaient changé entre la génération de ses parents et la sienne. La question n’est pas de savoir si ce changement est bon ou mauvais. Il est, tout simplement. Comme le disait Adrian, peut-être pouvons seulement dire qu’il s’est « passé quelque chose ».

Un titre mystérieux et énigmatique

Pour l’édition française, Julian Barnes, grand francophile, et son traducteur en sont arrivés à la conclusion qu’il était impossible de rendre toutes ces nuances en français et ont donc opté pour Une fille, qui danse, qui renvoie à un passage du roman. Barnes a déclaré dans une interview qu’on lui avait dit que les Français aimaient beaucoup cette virgule. Et il vrai que dans le silence, dans la pause qu’elle implique, se situe peut-être la possibilité de saisir ce retour du souvenir.

Le titre original The Sense of an Ending est bien plus ambivalent et énigmatique que le titre français, Une fille, qui danse. The Sense of an Ending c’est à la fois la signification d’une fin, d’une mort mais c’est aussi le sentiment, la perception d’une fin. Quel a été le sens de la mort d’Adrian? De quelle manière percevons nous la mort des autres mais également la notre, la fin de notre temps? Les différentes nuances et ambivalences se dévoilent successivement au fil de la lecture, et le titre ne prend tout son sens qu’une fois celle-ci achevée. Et c’est là encore le sens d’une fin, celle du roman.

 Antoine Tournié

 Une fille, qui danse de Julian Barnes, éditions Mercure de France

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