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Retour sur la situation politique en Tunisie : une transition difficile.

Plus de deux ans après la révolution de jasmin, ou révolution de la dignité, la situation politique de la Tunisie est toujours instable et la transition assez chaotique. La Troïka, coalition actuelle en place en Tunisie depuis novembre 2011, est constituée du parti islamiste Ennahda, du Congrès Pour la République (CPR issu du centre gauche et du nationalisme arabe) et d’Ettakatol (social-démocrate, gauche). Lors de l’élection de l’Assemblée nationale constituante du 23 octobre 2011 – les premières élections libres et transparentes du pays – Ennahda est sorti premier avec 89 députés à l’ANC, suivi par le CPR (29 sièges sur 217) puis par Ettakatol (20 députés). L’accord conclu entre les partis assure la répartition des plus hautes fonctions politiques entre les protagonistes suivants : le président de la République, Moncef Marzouki, est le représentant du CPR, le président de l’Assemblée nationale constituante est Mustapha Ben Jaafar, le chef de file d’Ettakatol, tandis que la fonction de Premier Ministre échoit à Hamadi Jelabi, secrétaire général d’Ennahda.

On peut se demander ce qui a poussé ces deux partis laïcs à s’allier avec Ennahda. Tout d’abord, ils ne souhaitent pas laisser 40% de la population décider du sort de la Tunisie. En effet, il faut souligner le poids que possèdent les islamistes dans la société tunisienne: ce sont les seuls qui se sont aussi longtemps et durement opposés à Ben Ali. Ceux ci ont largement souffert puisqu’environ 23 000 islamistes ont été emprisonnés, un chiffre important pour un petit pays comme la Tunisie. La plupart des condamnés étaient en prison et d’autres ont préféré l’exil. Cette dichotomie, nous la retrouvons dans le parti Ennahda. Il y a ceux, comme Rached Ghannouchi, leader historique du parti islamiste, qui ont préféré l’exil (pendant 20 ans), et ceux, comme Jebali, qui sont restés plus de 15 ans en prison. De plus, chaque vendredi, le gouvernement invitait les prisonniers à signer un papier qui autorisait leur libération en échange d’une interdiction de critiquer le régime de Ben Ali. Mais peu ou aucun prisonnier n’a signé ce papier. On comprend alors l’émotion des Tunisiens lorsqu’un ancien prisonnier a raconté à la télévision être resté 20 ans en en geôle dont une grande partie en confinement, c’est-à-dire sans contact avec l’extérieur. Aucun Tunisien n’est insensible à ce genre de propos et il était très difficile pour les partis laïcs et de gauche de dire qu’il ne fallait pas surtout pas voter pour eux. Ainsi, le prestige et le respect qu’entourent des figures de l’opposition islamique à Ben Ali font que, assez naturellement, les Tunisiens ont voté pour le parti Ennahda. Cependant, le CRP et Ettakatul ont choisi de faire partie d’une coalition au grand dam des autres partis laïcs. Pour quelles raisons ? D’abord pour ne pas laisser, seul, le parti islamique contrôler tout l’Etat; ensuite pour apprendre sur eux et eux sur ces partis, c’est à dire encourager à construire une confiance et encourager les tendances démocratiques au sein du parti Ennahda. Enfin, cette coalition leur permet d’être aux affaires…

Néanmoins, la coalition au pouvoir connaît de multiples et graves problèmes. D’abord, la rédaction de la Constitution avance trop lentement. De même, les dossiers économiques n’avancent pas alors que la situation empire. Le gouvernement a très mal géré les manifestations des salafistes et la mort de deux d’entre eux durant une grève de la faim. De plus, la coalition a été affaiblie par le départ de députés issus d’Ettakatol et du CPR, et Jebali a menacé à plusieurs reprises de démissionner et de former un nouveau gouvernement. Soudain, le 6 février, la situation est devenue catastrophique. En effet, un membre populaire de l’opposition de gauche, Chokri Belaïd, secrétaire général du Parti des Patriotes Démocrates Unifiés, a été assassiné, vraisemblablement par des salafistes. Il s’agit du premier assassinat politique depuis le début de l’indépendance, enfin presque : quelques mois plus tôt, Lotfi Nagdh, coordinateur régional de Nida Tounès (centre gauche) a été lynché par des salafistes. La veille de son assassinat, Chokri Belaïd expliquait à la télévision que “la violence politique en Tunisie est liée à la crise interne que traverse Ennahda”. Le parti avait voté quelques jours plus tôt, lors de son comité central, la libération des membres appartenant à la Ligue de Protection de la Révolution, bras armé d’Ennahda, ceux là même qui ont assassiné Lotfi Nagdh. Notons que le vice-président d’Ennahda lui-même a pris la défense des accusés du meurtre… Ce vote fut considéré par Chokri Belaïd comme “un feu vert officiel pour les agressions et les violences”. Il fut le premier à les subir. Son assassinat a plongé le pays dans une nouvelle période, une « deuxième révolution ». L’embarras du premier ministre est évident. La femme de Belaïd – comme beaucoup de Tunisiens – accuse Ghannouchi d’avoir commandité cet assassinat.

Le soir même du meurtre, le premier ministre a proposé la création d’un gouvernement entièrement composé de technocrates sans affiliation partisane afin de sortir le pays de l’impasse. Ce gouvernement apolitique serait en place jusqu’à l’élaboration d’une Constitution et l’élection d’une nouvelle Assemblée. La proposition a fait l’effet d’un coup d’Etat, ou plutôt d’un double coup d’Etat. D’un côté, il s’agit de saper l’influence de Ghannouchi et de s’opposer à la direction d’Ennahda, véritablement prise de court. De l’autre,  cette décision témoigne d’un coup de maître:  comme Morsi, Jebali enlève le costume de l’apparatchik pour entrer dans celui d’un véritable chef d’Etat.

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Jebali et Ghannouchi (image publiée par Ennahda)

Tout d’abord,  il s’agit d’un coup d’Etat à l’intérieur d’Ennahda. Il existe depuis longtemps une confrontation entre l’ancien Premier Ministre Jebali et le leader du parti Ennahda, l’islamiste conservateur Ghannouchi. Qui est Jebali ? Né en 1949, il fut le directeur et éditeur en chef du journal d’Ennahda et a fait l’objet au début des années 90 de plusieurs procès pour ces articles « appelant à l’insurrection » et à la « diffamation de la Justice ». Suite à une machination du gouvernement de Ben Ali accusant le parti Ennahda de fomenter un coup d’Etat et d’installer une république islamique, Jebali et de nombreux militants et sympathisants d’Ennahda sont condamnés à des peines de prison très lourdes. Torturé, Jebali est condamné à 16 ans de prison dont 10 années en isolement, il est relâché sous condition en 2006 suite à une grâce présidentielle (merci wikipédia). S’il a été choisi par Ennahda comme Premier Ministre, c’est notamment parce qu’il fait partie de la branche modérée du parti islamique. Nous avons donc d’un côté l’apparatchik issu de la branche modérée d’Ennahda qui reconnaît l’échec et l’inefficacité de l’action du gouvernement et de l’autre l’aile conservatrice qui souhaite garder le pouvoir et attendre la fin du mandat avant de juger son action. D’un côté ceux qui comme Ghannouchi ont préféré l’exil lors de l’ère Ben Ali, de l’autre ceux qui sont restés dans le pays sous la dictature et qui jouissent de ce prestige. Jebali, en annonçant sa décision de former un gouvernement de technocrates apolitiques, a pris de court la direction de son propre parti. Le lendemain matin, le bureau politique d’Ennahda s’est opposé à cette décision. Voilà donc le premier ministre, secrétaire générale d’Ennahda directement contesté dans son propre parti.

Suite à l’initiative de Jebali et à l’immense manifestation le 9 février en hommage à la mort de Belaïd, Ennahda a organisé une contre-manifestation le 16 février appelant notamment à la « défense de la légitimité de l’Assemblée nationale constituante » et de la légitimité du principal parti politique du pays. Pour Ghannouchi, la proposition du premier ministre « équivaut à un coup d’Etat contre le gouvernement élu » et Ennadha est « la colonne vertébrale de la Tunisie ». Serge Halimi, directeur de la publication du Monde Diplomatique, s’étonne de l’accent jacobin de cette franche conservatrice d’un parti islamiste : quiconque s’oppose à Ennahda n’est donc pas démocrate… Ce à quoi Jelabi répond «  Je n’aurai pas besoin de l’aval de l’Assemblée nationale constituante »  puisque le vote des députés est obligatoire pour une dissolution du gouvernement alors que Jebali propose un remaniement intégral qui n’a pas besoin d’un vote de soutien. La nuance est faible, reconnaissons le.

La décision de former un gouvernement de technocrates relève, pour certains, de l’intérêt général de la Tunisie. C’est du moins l’opinion que donne Jebali lorsque, dans un entretien au Monde le 10 février, il dit prendre ses distances avec Ennahda « Je ne suis pas seulement le secrétaire général d’Ennahda, je suis le chef du gouvernement. J’assume cette responsabilité. Il y a un autre verdict, celui du peuple. C’est l’intérêt supérieur du pays qui compte, pas la vie partisane ». Cependant, il rajoute : « moi j’ai pris ma décision. Mais je ne serai jamais à l’origine d’une scission. Je ne partirai jamais avec un clan pour former un autre parti. Je reste le secrétaire général d’Ennahda, je ne compte pas le quitter ». Il tente de désolidariser les députés et ministres issus d’Ennahda de Ghannouchi. Pour Moncef Cheikh-Rouhou de l’Alliance démocratique, interrogé par Médiapart, « Il [Jebali] doit penser que c’est le seule voie saine pour le pays. C’est un acte de patriotisme de dire : « je sauve mon pays et je ne fais plus de politique », plutôt que de devenir un apparatchik ». Pour des observateurs tunisiens, Jebali est le « premier homme d’Etat de la Tunisie post-révolution », même si cette initiative se clôt par un échec pour celui-ci. Yadh Ben Achour, juriste et Président de la Commission supérieure pour la réforme politique, critique à l’égard d’Ennahda, explique à Médiapart que « Hamadi Jebali a montré qu’il était un véritable démocrate, prêt à discuter avec toutes les tendances politiques du pays […] C’est un vrai patriote. Son initiative était un pas en avant déterminant pour sortir de la crise ».

Alors que Jebali disposait de plusieurs atouts dans sa quête d’une formation d’un gouvernement technocratique, il a du démissionner le 20 février, n’ayant pas réussi à convaincre son parti. Pire, le Congrès pour la République, membre de la coalition, s’est désolidarisé de la proposition de Jebali. Le parti n’est pas allé au bout de la contestation, préférant conserver ses portefeuilles ministériels plutôt que d’assumer son choix. Ce genre de calculs politiciens est permanent et dépasse le cadre de la coalition. Par exemple, le mouvement Nida Tounès fait tout son possible pour affaiblir la coalition en s’attaquant aux islamistes, quitte à jeter de l’huile sur le feu. Le 22 février, le Président Marzouki a choisi un candidat parmi une liste de 4 noms de personnalités choisies par Ennahda. Son choix s’est porté sur l’ancien ministre de l’intérieur, Ali Laarayedh – compagnon de cellule de Jebali. Son bilan à la tête d’un ministère sensible, encore insoumis, n’est pas brillant : violente répression de Siliana en novembre 2011, violence devant l’ambassade américaine en septembre 2011 par les salafistes… Pire, son ancien ministère constitue l’Etat profond, c’est à dire que le ministre n’arrive pas à imposer son agenda et qu’il existe encore des éléments incontrôlables. Le système Ben Ali n’a pas encore complètement disparu, même si Ennahda a tout fait pour placer ses membres dans les postes clefs. Cependant, l’amateurisme est patent, et la révolution en pâtit.

Tom Joad

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