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Crise de l’euro : au tour de Chypre !

«La crise de la zone euro, je l’ai déjà dit, elle est derrière nous » affirmait François Hollande début décembrePerdu ! La crise continue avec la Chypre. On avait presque oublié ce petit pays de 800 000 habitants dont le poids économique ne représente même pas 0.2% du PIB de l’Union Européenne. C’est d’ailleurs surprenant de voir un si petit pays faire à nouveau trembler les États membres. La faute à qui ? A la paresse des Chypriotes ? Car après tout, ce sont un peu des cousins des Grecs non? Non, au commencement de cet énième rebondissement de la crise de l’euro était  Chypre, un paradis fiscal.

En effet, Chypre est un pays un peu particulier au sein de l’Union Européenne. Depuis 1974, l’île est un paradis fiscal. Le pays accueille les évasions fiscales de la Russie essentiellement, mais aussi de la Bulgarie et de l’Ukraine. Martine Orange, journaliste à Médiapart explique que « les capitaux du Moyen-Orient y ont d’abord trouvé refuge, au moment de la guerre du Liban. Les fonds secrets de Slobodan Milosevic et de ses sbires y ont transité pour financer leur guerre en Serbie. Les armateurs grecs sont venus y cacher leurs richesses. Les oligarques russes ont choisi d’y abriter une partie de leur fortune, avant de la rediriger vers l’Europe ou le reste du monde. » Si bien que les avoirs étrangers représentent 70 milliards d’euros, dont  30 milliards pour la Russie (sous forme d’avoirs de sociétés russes et de banques russes dans les établissements bancaires chypriotes) pour un pays dont le PIB culmine à 25 milliards de dollars…

Seulement le pays connaît aussi les conséquences de la crises économiques de 2008 et cherche des emprunteurs. Ses problèmes concernent d’abord ses finances publiques :  le déficit budgétaire est important et représente environ 6% du PIB. Un an auparavant, la Russie a accordé un prêt de 2.5 milliards d’euros pour couvrir les besoins financier de 2012. Mais cela ne suffit pas : le 25 juin 2012, Nicosie publie un communiqué qui demandant officiellement l’aide de l’Union Européenne : « Le gouvernement de la République de Chypre a informé aujourd’hui les autorités européennes compétentes de sa décision de présenter à la zone euro une demande d’aide financière […] afin de contenir les risques pour l’économie chypriote […] provenant de son secteur financier, très exposé à l’économie grecque » (extraits du communiqué de presse).

Les banques Chypriotes ont effectivement beaucoup investi en Grèce, son principal allié, et les restructurations successives de la dette grecque ont ébranlé le système bancaire chypriote. Crise financière et bancaire, ce n’est pas avec 800 000 habitants que le gouvernement va pouvoir renflouer les banques et redémarrer l’économie du pays, surtout lorsque les avoirs bancaires de l’île représente huit fois sont PIB ! Et il est exclu pour l’Europe de fournir une aide importante : celle réclamée par Chypre représente environ 17 milliards, soit pratiquement l’équivalent du PIB de l’île ! Mais il est impossible pour l’Europe de fournir les 17 milliards demandés par Chypre, car cela équivaudrait à une aide presque aussi importante que le PIB de l’île ! De fait, les intérêts seraient biens lourds pour une si petite économie et la dette publique aurait explosé.

c/ lefigaro.fr

C’est (encore) l’Allemagne qui a imposé son choix de la forme que prendra l’aide européenne et celle du FMI. L’annonce a été faite vendredi soir. Tout d’abord, Le FMI et l’Europe réduisent l’ampleur de l’aide demandée et accorde un prêt de 10 milliards d’euros.  Pour que l’île reçoive cette aide, il faut qu’elle trouve 5.8 milliards d’euro que devront fournir les déposants chypriotes. Il s’agit rien de moins d’une sorte de chantage. Puis les déposants chypriotes doivent fournir 5.8 milliards d’euros. Les dépôts sont taxés selon qu’ils sont supérieurs ou inférieurs à 100 000 euros : une taxe de 6.7% pour ceux allant jusqu’à 100 000 euros et une taxe de 9.9% pour les dépôts de plus de 100 000 euros. L’Allemagne a donc voulu que les déposants et les épargnants contribuent au sauvage de Chypre. La chancelière et son ministre de l’économie Wolfgang Schäuble  ont répété que « les contribuables allemands n’ont pas à payer pour les oligarques russes » et donc pour la fraude fiscale. Cette mesure a pour avantage pour l’UE de trouver directement des liquidités – et non attendre les résultats des plans d’ajustement structurels foireux – et de faire payer les investisseurs étrangers.  D’un côté, prendre 6 milliards d’euros chez les déposants pour un pays de 800 000 habitants, c’est équivalent à ponctionner 487 milliards d’euros en France en un jour. Mais cette somme ne veut rien dire car ce sont bien les plus riches qui sont visés, c’est à dire grosso modo ceux qui pratiquent le blanchiment et la fraude fiscale. En effet, la grande majorité des 6 milliards pris chez les déposants appartiendra aux investisseurs étrangers. Reste que pour le chypriote ordinaire, 6.7% de taxe sur son dépôt, c’est autant d’argent perdu pour la consommation, pour la demande intérieur et pour l’investissement.

Le tout nouveau président de Chypre, Nicos Anastasiades, a beau accepter toutes les mesures de rigueur qui accompagnent de plan d’aide, il a tenté, en vain, de s’opposer à cette contribution directe des déposants. C’était ça où le blocage des fonds d’urgence, c’est à dire la faillite bancaire. On ne rigole pas vraiment avec les Allemands. Le 17 mars, le président chypriote fait une annonce à la télévision justifiant cette mesure : « C’était la moins mauvaise des solutions, même si elle est très douloureuse ». ça reste à voir.

Tout d’abord, il s’agit une première depuis la crise de l’euro : l’Europe ne garantit plus les dépôts de moins de 100 000 euros. Les dirigeants européens avaient répété pendant la crise de 2008, pour éviter une fuite des capitaux et une panique des épargnants après la faillite de Lehmann Brother, que l’Europe garantissait les dépôts de moins de 100 000 euros. Ce n’est plus de cas aujourd’hui. Cette mesure est injuste. Tout d’abord parce qu’elle touche les petits déposants qui n’ont pas grand chose à voir avec la fraude fiscale et la crise bancaire. Ensuite parce que cette mesure exceptionnelle et assortie de mesures classiques d’austérité, c’est à dire la même potion que boivent la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Italie. Puis, parce que les créanciers, les banques, ceux qui ont une grande part de responsabilité [les principaux/vrais responsables de] dans cette crise, ne sont ni sollicités ni inquiétés par ces mesures. L’Europe fait passer la crédibilité économique avant tout. Enfin parce qu’il existe d’autres pays qui pratiquent la fraude fiscale comme l’Irlande, le Luxembourg ou les Pays Bas. De toute façon, on s’en fout, ce n’est pas 800 000 insulaires qui vont faire changer la politique d’austérité imposée à l’Europe.

Cette mesure est en fait une confiscation de dépôts, une sorte de vol de la propriété privée, qui plus est par une autorité non légitime puisque c’est à contrecœur que le Parlement doit statuer sur cette mesure. « C’est comme si les Européens avaient installé des enseignes en grec et en italien pour dire : “Il est temps de vous précipiter sur vos comptes en banque” » explique Krugmann sur son blog qui concède « n’avoir pas vu pointer ce [problème] là ». (http://krugman.blogs.nytimes.com/2013/03/17/the-cypriot-haircut/)

Pour Céline Antonin, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiquesinterviewée par Le Monde le 18 mars : « la taxe sur les dépôts bancaires, associée à un relèvement de l’impôt sur les sociétés, risque de faire fuir les capitaux étrangers et, encore une fois, les capitaux russes. D’autre part, cette ponction sur la richesse des ménages va provoquer une chute de la consommation et, par conséquent, un effet récessif sur le produit intérieur brut. » Pire, « Cette taxe ouvre une boîte de Pandore. Malgré la singularité du cas chypriote, on ne peut exclure un risque de contagion à l’échelle européenne, non seulement du fait d’une panique bancaire, qui pourrait inciter les déposants d’autres pays européens en difficulté à retirer leur argent des banques, mais aussi du fait de la mise en œuvre de mesures similaires ailleurs, même si, pour l’instant, l’Eurogroupe assure que Chypre restera un cas isolé. »

Cependant la première réaction des chypriotes –c’est à dire retirer tout l’argent possible avec leur carte bleue– a inquiété le gouvernement chypriote et les dirigeants européens. Tout d’abord, le vote du parlement a été repoussé pour la seconde fois à mardi après midi (aujourd’hui) et l’ouverture des banques à jeudi. Ensuite, il semble que la peur de la contagion ait infléchi la position inflexible de l’Allemagne:  Chypre pourra modifier les taxes sur les dépôts comme elle le voudra du moment où elle réussit à dégager 6 milliards d’euros. Le projet de loi du parlement prévoit une quasi absence de charges pour les dépôts inférieurs à 20 000 euros et une taxe plus élevée (proche de 15%) pour les dépôts supérieurs à 100 000 euros.

La Russie tient à avoir son mot à dire. Elle trouve la proposition à la fois injuste et dangereuse et menace de revenir sur l’assouplissement des conditions d’obtention du crédit de 2.5 milliards qu’elle a accordé à l’île. Il semble que la république de Chypre soit prise entre deux feux. C’est elle qui a proposé le taux de 6.7% et  10% sur  les dépôts  de plus de 100 000 euros (dont la majorité sont des dépôts russes) afin de ne pas uniquement cibler la Russie.  En effet, Wolfgang Schäuble affirme que l’UE avait proposé uniquement de taxer les gros dépôts étrangers ce qu’a refusé le gouvernement de Chypre. L’Europe se dédouane et ne veut porter sur ses épaules un échec.  Elle est une nouvelle fois suspendue à la décision du parlement et aux réactions de chypriotes.

Tom Joad

ADDENDUM: Le parlement chypriote a rejetté mardi soir le plan de l’UE: 36 contres, 19 abstentions et aucun pour. Peut être que pour la première fois depuis la crise de l’euro, un parlement national rejette un plan d’austérité préconisé par l’UE et le FMI. En fait, le gouvernement chypriote avait plus ou moins anticipé le refus du parlement depuis que le principal parti (droite) a décidé de s’abstenir d’où la tentative de rétropédalage de l’UE et du FMI. Les chypriotes ont donc préféré défendre en connaissance de cause leur modèle économique même s’ils favorisent la fraude et le branchiment. Le chef du parti au pouvoir a conclu la séance par ces mots « que Dieu nous assiste ». Du côté de l’Europe, un autre discours se fait entendre. Wolfgang Schäuble, toujours le même, prévient Chypre et affirme que « Dans une telle situation, avec l’insolvabilité qui guette, alors les créanciers doivent participer  s’ils veulent éviter la faillite. Si vous voulez éviter cela, alors les investisseurs de la banque doivent contribuer. Qu’il s’agisse d’un plan d’aide ou d’une taxe, c’est à Chypre d’en décider. » Deux éléments sont intéressants dans cette déclaration. D’abord, un ministre de l’économie évoque pour la première fois depuis la crise de la Grèce une participation des créanciers ( des banques si vous préférez ) pour le prochain plan « d’aide ». Ensuite, ses propos témoignent d’une condescendante: l’attitude qu’à un médecin qui voit son patient refuser sa potion. C’est donc à Chypre de se débrouiller pour trouver ces milliards. Mais pas un seul instant l’UE ou le FMI a reconnu qu’ils se sont trompés.

  1. Apparemment Chypre abandonne également l’idée de ponctionner les dépots bancaires…

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