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ÉDITO – Le Populiste voilà l’ennemi !

Il existe en politique une sorte de créature particulièrement redoutable, crainte et détestée par tous : c’est “le populiste” (syn. “cancrelat“, “charognard“, “heures les plus sombres etc.”, “danger pour la démocratie“). Charitablement, les médias défenseurs des citoyens et de la démocratie ne cessent de le dénoncer avec raison : oui, mes braves gens, le populisme rampe, le couteau entre les dents et la démagogogie comme étendard, ouhla kilélaid, le populisme, voilà l’ennemi !

On le sait, on le voit, on le lit, d’éditoriaux condescendants en articles de haute volée intellectuelle, le poison du “populisme” ne cesse de gagner des voix parmi les “petites gens”, les “peu diplômés”, les “déclassés”, bref, tout ces gratte-petit qui vivent au jour le jour sans même lire les éditos de Christophe Barbier, les cons, sans quoi bien sûr, ils arrêteraient de voter pour un méchant populiste qui leur fait prendre des vessies pour des lanternes. Le populiste ment, le populiste n’aime pas les Allemands quand Angela Merkel impose à Chypre un traitement qui accessoirement remet en cause les fondements même de l’idéologie libérale qu’elle est censée défendre, le populiste est méchant, le populiste est infâme, le populiste est populiste, et c’est son crime.

On ne sait jamais vraiment, cependant, ce qu’est réellement le populiste. Le mot contient en lui-même toute sa signification dégradante, semble-t-il, et il est inutile d’expliciter ce qui fait du populiste un populiste. Force nous est alors à l’Apostrophe de nous remonter les manches et de plonger dans les méandres du dictionnaire.

Selon l’étymologie, le “populisme” est un “mode d’expression politique qui entend s’adresser prioritairement au peuple, prétend s’en faire le porte-parole, et revendique une défiance envers les élites au pouvoir“. Hum hum.

C’est-à-dire que je ne sais pas pour vous, mais je n’entends pas souvent de discours politiques dans lequel le candidat explique qu’il cocufie le peuple à sec avec des graviers et qu’il va uniquement s’adresser aux élites apatrides, non ? Évidemment, je peux avoir mauvais esprit, mais il me revient à l’esprit certain homme politique candidat à deux présidentielles, encensé par les éditorialistes – ainsi que par des professeurs de sciences politiques, d’ailleurs – pour sa capacité à “être comme les vrais gens” c’est-à-dire à “aimer les amis, les barbecues, le vélo, le tour de France, Aznavour et Drucker“, proclamant sa volonté de faire la “rupture” avec le gouvernement corrompu et mollasson (dont il avait été successivement ministre du Budget et ministre de l’Intérieur) précédent ? On voit ici que dans l’idée de l’éditorialiste, les “vrais gens” sont aussi et d’abord surtout des gros beaufs tendance Bidochon.

Dans l’idée de “populiste”, il y a aussi celle du menteur : le populiste, contrairement à ses “victimes”, c’est-à-dire ses électeurs, fait bel et bien partie de l’élite qu’il dénonce brutalement. Mais par refus de la complexité du vrai monde, pour avoir sa gloriole ou pour prendre le pouvoir par des moyens peu démocratiques, le populiste fait semblant de faire siennes les caractéristiques fantasmées du peuple (en l’occurrence, sa beaufitude et sa nullité en macro-économie). Ainsi arrivera-t-il plus sûrement au pouvoir, en marchant sur les cadavres de la Frâââânce et des petitesgensqu’ilruine. Car le populiste n’a pas de cœur, Dieu qu’il est vil. Il méprise avant tout ceux dont il se sert, au contraire des non-populistes, qui eux aiment bien les petites gens, la preuve, c’est qu’ils le disent, d’un amour vraiment paternel, de cet amour un peu fâché que l’on réserve à ce chiot attachant mais indiscipliné qui persiste à faire pipi sur le tapis persan alors même qu’on a écrit un édito pour lui dire qu’il devrait vraiment pas, avec des mots comme “conjecture”, “flexisécurité” et “modèle allemand” dedans.

Ceci nous pose tant de questions qu’un seul édito ne pourrait pas suffire à toutes les traiter. Ce qui explique sans doute pourquoi on se donne rarement la peine, une fois le crime populiste déploré, de s’interroger sur les raisons qui poussent les petites gens à suivre un type qui leur veut si manifestement du mal, alors même que le système en place va assurer, c’est promis leur bonheur, bon, peut-être pas demain, mais après-demain, c’est sûr, dès que les réformes nécessaires auront été enfin prises pour redresser le bilan économique de la France.

C’est aussi peut-être se demander, au sens de la définition même du “populisme” telle qu’on nous le décrit, qui est le plus populiste du lot…

Le fils de grand bourgeois né à Neuilly-sur-Seine, commune la plus riche de France, éduqué dans les meilleures écoles de France au sein de l’élite, et qui serait au niveau des “vrégens” parce qu’il fait plus de fautes de syntaxe et de barbarismes grossiers (et assurément volontaires) en une seule phrase qu’il n’est supportable d’entendre ou parce qu”[il] n’a jamais ouvert un roman de sa vie”, ce qui l’éloigne évidemment de ces “bobos socialistes hautains et efféminés qui n’ont jamais fait un travail honnête (entendre “un Vrai Travail pour les Vraies Gens”) de leur vie d’assistés parasites” ? Qui méprise réellement les classes populaires, à les considérer ainsi comme des analphabètes demeurés, homophobes et racistes ?

Le président qui, après avoir passé un quinquennat à ratifier les plans de rigueur européens, et quelques jours après avoir signé le Traité de Stabilité et de Gestion européen explique en meeting, le 11 mars, à Villepinte, que son ennemi à lui, c’est “[cette] Europe technocratique bismarckienne contre laquelle il se bat” pour protéger un fameux “modèle français” qui pourtant “bloquait la France, nous mettait en retard, nécessitait le courage des réformes” depuis cinq ans ?

Est-ce qu’un énarque, Major d’HEC, sorti de l’IEP de Paris, hiérarchique du parti d’opposition officiel, conseiller de président et de ministre, candidat à la présidentielle, est réellement un “type normal”, qui roule en Scénic comme le Roger, là, avec sa bourgeoise et ses enfants ?

Mais non ! C’est le Jean-Luc Mélenchon, et son programme absurde, digne de la “Gauche contre le Réel”, le livre édifiant d’Élizabeth Lévy, de la Droite Zemmourienne, qui jouit d’enfoncer des portes ouvertes avec le sentiment de la résistance contre le totalitarisme culturel des homosexuels de gauche (l’Empire bobo-trotskiste contre-attaque…).

D’ailleurs, le populiste n’a jamais vraiment de programme : ainsi, l’italien Beppe Grillo est-il unanimement traité, de Libé jusqu’au Figaro, de “bouffon“, voire de “Coluche italien” durant six paragraphes qui expliquent en long et en large comment il a bloqué la politique italienne en disant que les politiques en place en Italie sont des profiteurs, corrompus et inefficaces, ce qui est bien entendu faux, comme chacun peut aisément le constater rien qu’en pensant deux secondes à Silvio Berlusconi ou à l’état de l’Italie, pays si bien géré par les majorités précédentes qu’elle ne connaît absolument pas la crise. Une fois arrivé là, c’est dommage, il ne reste plus assez de place pour parler du programme du mouvement Cinq Étoiles, mais c’est pas grave, puisqu’un programme de populiste n’a aucun intérêt ; il est ontologiquement mauvais, et les millions d’Italiens qui ont voté pour lui ne sont que de sombres demeurés (là encore, c’est sans doute parce qu’ils ne lisent pas assez l’Express.).

Brr, tout ce rouge !

En fait, le populisme est omniprésent : Beppe Grillo ? Populiste. Hugo Chávez ? Seigneur Dieu, vous n’y pensez pas ?! Le bougre a nationalisé l’argent du pétrole vénézuélien, et en prime, il s’en servait pour créer des programmes sociaux envers les classes les plus pauvres ; évidemment, ce sournois populiste joufflu se créait une clientèle à sa botte pour favoriser sa réélection face à ces grands démocrates de libéraux, qui n’hésitaient pas sur le coup d’état à l’occase, tellement qu’ils aiment le droit de vote, c’était rien qu’un sale populiste : s’il avait gardé l’argent tout pour lui et ses potes au pouvoir, comme la clique libérale précédente, alors là, il n’aurait pas été populiste, donc fréquentable, comme M. Pinochet, “un dictateur comme il en faudrait plus“. Mais ne craignez rien, la France aussi dispose de son comptant d’infectes pourritures populistes, et en premier lieu, rien de moins que le pire : Jean-Luc Mélenchon lui-même.

JLM, c’est le populisme à l’état pur, la quintessence de l’horreur, le fascisme brun-rouge en marche, les heures les plus sombres de l’histoire. Car au-delà du “populisme”, il existe un autre genre d’anathème, “je dirais même plusse” comme qui dirait : l’antisémitisme. Rien que d’en parler, un frisson vous saisit tout entier, et on se sent l’envie compulsive de relire un édito offensé de Françoise-Fresnoz-du-Monde pour se rasséréner ; les monstres sont sous bonne garde politique et médiatique, aucune chance que leurs idées déviantes ne puissent passer le limes, hormis dans des feuilles de choux à peine médiatiques comme Médiapart, Marianne, le Monde Diplomatique, ce qui achève bien sûr de décrédibiliser le discours du populiste.

En effet, le populiste n’a bien entendu pas le droit à sa tribune dans le Monde, ce qui prouve bien que c’est un populiste, parce que s’il était crédible, ben, il pourrait parler dans le quotidien-de-référence. CQFD. Ainsi durant la dernière présidentielle, le quotidien-de-référence s’est livré à une fort complexe et pointue opération de journalisme de données (2) sur les programmes du Parti Socialiste, de l’UMP, du MoDem, et des Verts. Furent comme par magie oubliés le Front de Gauche et le Front National (à mettre dans le même panier, comme tous les extrêmes) ; “comme ces deux partis ne pensent pas le système économique tel qu’il existe, nous ne pouvons hélas analyser leurs programmes”. Ah bon ? Un peu d’imagination, c’est si compliqué que ça ?

Parce que ce qui est absolument magique avec le mot “populisme“, c’est qu’il permet avant toute chose de détruire totalement et irrémédiablement toute argumentation émise par l’adversaire ; regardez le cas Mélenchon, puisque c’est le plus récent. Durant trois jours, le parti de Gauche, dont il est le co-président, a travaillé, devant les journalistes spécialistes de la gauche de la France entière, sur la fabrication et la présentation d’un discours et de propositions concrètes, réelles, ne faisant pas la part belle à l’imprécation, à l’encontre du plan européen d’austérité, en particulier autour de Chypre. Dans une longue intervention à Sud-Ouest, le leader du Front de Gauche a expliqué, de façon incontestable semble-t-il, que son parti n’a aucunement l’intention de “sortir la France de l’euro”, alors même que c’est le principal reproche de “fnisation” qui a pu lui être fait. On peut, on doit même, ne pas être d’accord avec les propositions du PG, on peut mener un débat d’idées, une bataille idéologique. C’est le jeu normal, et sain, d’une démocratie en bonne santé. Après tout, les tenants de l’austérité ont forcément une argumentation, eux aussi, qu’ils pourraient avec joie confronter à celle du PG, dans une émulation de bon aloi, n’est-ce pas ?

Et bien non, rien. Pas un mot. Puisque c’est un populiste, pourquoi se fatiguer à lui répondre ? Il n’a aucun espèce d’intérêt, ce n’est qu’un roquet proto-fasciste qui aboie, un menteur, un salaud, un irréaliste, un bolcho-trotskiste qui vit dans un monde de rêves, il n’est pas dans le système, comment ça, comment on peut ne pas être dans le système ??

Car le vrai point commun à tous ces populismes, c’est pourtant bel et bien d’avoir un programme : on le trouve même assez facilement dans chaque cas (le site du M5S n’est-il pas le deuxième plus consulté d’Europe ?), et d’ailleurs, beaucoup de gens ont l’air de l’avoir consulté, ce qui prouve bien que le populisme rend aveugle. Il y a un programme, il y a une idée, et même bien souvent, une cohérence derrière ces programmes populistes. Une cohérence en soi mais qu’on ne peut pourtant nier : elle est là, elle existe, il y a une argumentation, il y a des chiffres, il y a un discours politique concret. Mais voilà, cette cohérence tend bien souvent à questionner, voire, suprême insulte !!, à remettre en cause le système idéologique actuel, c’est-à-dire, pour ceux qui ne suivent pas au fond, le libéralisme.

Et ça, c’est le drame. On ne peut pas. C’est le tabou, l’interdit suprême, la “ligne rouge” dont le franchissement vous envoie directement au purgatoire du populisme irréaliste. On peut tout faire, on peut tout dire, on peut se présenter sous n’importe quelle étiquette, mais sans franchir les limites, sans toucher au saint Graal qui est : il n’y a d’autre système que l’idéologie libérale. Il n’y en a pas d’autre, il n’y en a jamais eu, il n’y en aura jamais. Le Libéralisme, une idéologie qui, comme toutes ses camarades, a ses bons, ses mauvais côtés et une application défectueuse dans la réalité par apport à la théorie, devient au fil du temps et de ses défenseurs non plus “une” idéologie ou “L’Idéologie Dominante” mais, contre tout bon sens et vérité historique, simplement LE système naturel dans lequel vivraient logiquement les hommes, de leur naissance à leur mort, et ce, depuis que le premier australopithèque dans la brousse subsaharienne décida d’échanger des bifaces contre des cornes de gazelles, ou pour parler comme Jean-Jacques Rousseau “du jour où le premier homme s’avisa d’enclore un terrain et de dire ceci est à moi”.

Alors même qu’on parle d’un système de pensée qui n’existe que depuis quelques deux cents, trois cents ans, et qui n’a triomphé de son grand opposant que vingt à trente ans auparavant, il n’y aurait désormais, il n’y a jamais eu en réalité, rien d’autre que que le libéralisme de possible, de pensable, et toute pensée qui dirait ou prétendrait le contraire est par nature, ontologiquement, fausse : elle doit être niée, elle ne mérite pas la discussion. “La lutte des classes n’existe pas.” affirmait feu le ministre du Budget irréprochable. Prétendre le contraire est faux, dangereux, suspect, irréaliste, populiste. Mais pourquoi la lutte des classes n’existe pas, alors ?? Pourquoi ?? Expliquez-le nous, prouvez-le nous ?! Il ne le dira pas. Il n’y a pas de débat, pas d’explication, pas de confrontation d’idées, rien que le silence, le silence total, absolu, qui suit l’insulte disqualifiante suprême, ce “populisme”, cet “irréalisme”, cette “a-normalité”. Le populiste est hors-norme, il est monstrueux, il est fou, en somme. On ne parle pas aux fous : ils ne pensent pas comme nous.  Où est la démocratie, là-dedans ?

Là est le péché de jeunesse du populiste, la raison pour laquelle son discours tout entier passera toujours à la trappe du silence médiatique, et que sur l’ensemble du discours de Jean-Luc Mélenchon au congrès national du Parti de Gauche (12 000 militants sur toute la France, 11% des voix à la présidentielle au sein du Front de Gauche) sur la situation chypriote, on ne retiendra qu’un bout de phrase tronqué (maj : et de plus faux), à condition d’être soi-même particulièrement tordu et d’assimiler tout seul finance internationale et judaïsme, ce qui soit dit en passant, rappelle un peu les années trente susnommées. Comme pour le populiste, Marcel Déat n’est pas forcément celui qu’on croit

HAHA que c’est subtil.

On ne peut que le constater ici : dans cet article modèle du Monde.fr, Chypre (le vrai sujet, donc) est expédié en passant, dans le dernier paragraphe, en trois phrases qui n’apportent aucune information en plus, tandis que tout le reste de l’article explique que au choix :

1) Jean-Luc Mélenchon est “très intelligent” (notez le compliment en accroche que suit un coup de pied de l’âne), il n’a donc pas pu dire ça “sans le savoir” : donc JLM est un nazi, donc il ne faut pas l’écouter et l’envoyer aux poubelles de l’histoire, parce qu’il ne veut rien d’autre qu’on parle de lui.

2) Jean-Luc Mélenchon ne savait pas (comme tout le monde) que Moscovici était de confession judaïque et de toute façon, comme 99,99% des gens, il n’en avait strictement rien à battre, d’ailleurs “la phrase” n’avait aucun rapport avec ça, et il faut être un sacré tordu pour y voir de l’antisémitisme . JLM est donc nazi et stupide, ce qui donne deux raisons de ne pas l’écouter du tout.

Et Chypre dans tout ça ? Mais puisqu’on vous dit qu’on s’en fout.

MAJ : entre le moment de la rédaction de notre article et la publication de celui-ci, l’arrivée coup sur coup d’un enregistrement effectué par un journaliste de Politis.fr et d’une confirmation via l’AFP de son erreur dans la retranscription de “la frâse” de JLM a provoqué une assez réjouissante épidémie de retour en arrière précipité et d’excuses piteuses, sur le thème “noann, mais on aurait jamais cru qu’il était vraiment antisémite, c’est l’AFP, là…”.

Laissons donc la parole à Didier Porte, qui sait répondre savoureusement aux pontes du populisme militant.

Axel Devaux.

(1) : ou Data Journalism, ou comment trouver un nouveau mot pour parler de ce que les journalistes sont de toute manière déjà censés faire, à savoir enquêter pour informer les citoyens si les hommes politiques leur bourrent ou non le mou, ce qui permettrait ensuite aux citoyens de voter de manière informée (oui, non, les arabes provoquent-ils la crise et vont-ils faire tomber le ciel sur nos têtes, oui, non, M. Cahuzac dispose-t-il d’un plantureux compte en banque en Suisse contenant de l’argent versé moult par des lobbys pharmaceutiques pendant qu’il bossait au cabinet du ministre de la santé du gouvernement Jospin ?). Bref, le b.a.-ba de la démocratie.

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