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ÉDITO – La chasse au Cahu est ouverte.

Quand la peur règne sur la Démocratie, que tout espoir semble avoir fui la République, que les rédactions sont plongées dans les ténèbres, quand la terreur du licenciement guette chaque journaliste qui aurait le malheur de faire son métier d’informer, il est là, la lumière dans les ténèbres, le sauveur moustachu, sans peur ni reproche, the Dark Columnist, Edwy Plenel, rises. 

Le lecteur avisé de l’Apostrophe n’aura pas manqué de le remarquer s’il est passé à proximité d’un kiosque à journaux dans la journée : l’Affaire – avec une Majuscule – a explosé telle une bombe au sein des rédactions françaises. L’aveu brutal, bien qu’objectivement prévisible, de forfaiture de feu le ministre de la stricte irréprochabilité budgétaire a provoqué un choc terrible parmi les plumes de France, toutes ébouriffées de vertueuses indignations. Ainsi que le constatait mon confrère, les unes “choc” se sont succédées, toutes plus marquantes les unes que les autres, celle de Libération étant en effet la plus remarquable, mais non la seule, loin de là.

Au point que c’en est trop dans l’outrance offensée : un politique avec un compte en Suisse, approvisionné par de puissants laboratoires pharmaceutiques alors qu’il était membre du cabinet du ministre de la Santé dans le gouvernement Jospin, n’a pas avoué immédiatement qu’il était coupable ? Eh quoi. La belle affaire. Mais ce n’est en rien quelque chose d’inédit, ou même d’exceptionnel non seulement en France, mais dans le monde en général. Aurait-on si vite oublié les noms de Bérégovoy, Starvinsky, Christian Wulff ? Aurait-on oublié aussi les mystérieuses déprédations au siège de Médiapart lors de leur enquête sur Nicolas Sarkozy – où des disques durs disparurent par mystère ? Le vol curieux de documents et d’ordinateurs au domicile parisien de Gérald Davet, journaliste du Monde qui enquêtait, aussi, sur diverses affaires concernant Nicolas Sarkozy ? L’arrestation et la garde de vue, encore inexpliquées à ce jour, d’un journaliste de Libération, par la police, à son propre domicile, après qu’il a commis quelques articles menaçants sur le Prince ? Aurait-on même oublié les Plombiers du Canard ?

Au-delà de la recherche de l’évènement qui fait augmenter les ventes, le niveau de violence déployée dans la condamnation du “Mal”, de la “faillite morale” et autres anathèmes moralisateurs, a fortiori de journaux proches du PS, comme Libé, semble répondre à d’autres raisons, plus profondes, plus dangereuses aussi pour le moral des socialistes ; on perçoit bien entendu la nécessité de montrer Jérôme Cahuzac comme un isolé, un mouton noir, une brebis galeuse, qui aurait abusé autant les journalistes que ses propres camarades à la Rose – autant dire que le citoyen n’a pas lieu de se plaindre, on est tous dans le même bateau, hein ? Pour la même raison, ou presque, les journaux appartenant à soutenant l’opposition font preuve d’une grande retenue. Peut-être sentent-ils qu’au travers de la presse déchaînée l’Affaire Cahuzac pourrait bien n’être que le début d’un scandale bien plus important. De quoi nourrir la réthorique du “Tous pour un, Tous pourri” pendant un sacré bout de temps.

Mais aussi sans doute parce qu’au-dessus du leader spirituel plane la même épée de Damoclès, lancée d’ailleurs par le même journal en ligne, en pire peut-être. Mis en examen par le Juge Gentil après une affaire Bettencourt relevée par Marianne puis rapportée par Médiapart, Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas également aux trousses l’Affaire Karachi, ces millions rapportés par la vente de T-shirt à l’effigie de M. Balladur et surtout pas par des rétrocommissions sur la vente de sous-marins au Pakistan ? Ou encore ce financement occulte de sa propre campagne par un certain Kadhafi, ce qui n’a d’ailleurs pas porté chance à ce dernier. On le comprend : le Figaro a bien raison de se faire petit. La chasse au Cahu est lancée, certes, mais où s’arrêtera-t-elle ?

On peut bien parler de chasse, en effet. A tel point qu’un certain sentiment de malaise nous gagne devant la violence de la réaction, la débauche de Unes et d’articles accusant Cahuzac de tout et du contraire, passant de la dissimulation de compte en Suisse à la participation à de franches ripailles anti-immigrées avec de sympathiques messieurs du GUD. On assiste, vaguement effaré, à un vaste dépouillement aux limites du sordide, une plongée à pleine main dans le linge sale, démolissant d’autant plus violemment l’idole du socialisme gestionnaire qu’ils l’adulaient hier. Un déferlement d’autant plus désagréable qu’il s’apparente à un lynchage médiatique, organisé par ceux-là même qui la veille encor’ défendaient l’innocence de Jérôme Cahuzac jusqu’à la dernière cartouche. Goliath abattu par David, on assiste, presque révulsé, à la destruction méthodique d’un homme. Le feu roulant de calomnies et d’insultes qui s’abattait sur Médiapart depuis six mois tire soudain à front renversé. Ça tombe comme à Gravelines sur Cahuzac – et cela ne profite toujours pas à la grandeur de la profession.

Ainsi : comment croire, sérieusement, que les journalistes du Monde.fr auraient découvert tout soudain, en quelques minutes, que la femme de Cahuzac entretenait une riche collection de relations d’amitiés avec les membres émérites de l’ancienne extrême-droite étudiante ? Soit ils le savaient, et ils l’ont donc délibérément mis sous le boisseau  – pourquoi ? -, soit ils l’ignoraient réellement et n’avaient donc même pas pris la peine d’enquêter sur le ministre du Budget, alors même qu’ils accablaient leurs (ex) collègues de leur mépris.

Dans tout ce tourment, une rédaction en particulier se distingue : celle de Médiapart, dont le compte twitter, une nouvelle fois à rebours de ses confrères, appelle à la modération et à laisser la justice “suivre son cours“. C’est là rappeler la première et la plus fondamentale des réalités : le journaliste n’est pas le juge. Quant au pestiféré d’hier, le voilà soudain auréolé des palmes les plus augustes – hormis il est vrai, par ce grand professionnel qu’est Jean-Marc Apathie, qui comme la Garde, meurt et ne se rend pas.

Le fait est passé quasiment inaperçu. Sans Daniel Schniedermann d’@si, sans doute aurait-il disparu dans les limbes de l’internet pour toujours : et David Pujadas sur Antenne 2 et Jean-Marc Ayrault, dans leur prise de parole sur l’Affaire Cahuzac, dans les toutes premières heures, ont qualifié, comme une sorte de reconnaissance occulte, Médiapart de “journalisme indépendant” et ont reconnu “l’utilité” de ce dernier. Ce qui pose la question suivante, toute la question ; si Médiapart est bel et bien le journalisme indépendant, qu’est-ce que cela signifie pour ses collègues du Monde, du Figaro, de Libé ?

La France est classée 37ème en terme de liberté de la presse. Et ça baisse. Le problème avec les chaînes de l’esclavage, c’est qu’on fini au bout du compte par les trouver confortables…

Axel Devaux

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