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Aveux de Cahuzac: un peu de mesure ne ferait pas de mal

C’est donc confirmé, désormais tout le monde le sait, Jérôme Cahuzac cachait un compte à l’étranger. Après avoir nié avec aplomb pendant des mois, il s’est fendu d’une déclaration sobre et directe sur son blog (déclaration qui contraste étrangement avec son portrait sur le dit blog d’ailleurs, allez donc voir), où il avoue tout. Branle-bas de combat dans les médias et le monde politique: les réactions ne se sont pas faites attendre, l’onde de choc est suffisante pour que ce mercredi 3 avril, François Hollande se soit senti obligé de faire une déclaration à ce sujet.

Avant toute chose, je tiens à défoncer des portes ouvertes et à préciser que je pense que les actes de Cahuzac sont effectivement intolérables, le problème n’étant pas tant le fait qu’il ait eu un compte à l’étranger (ce qui est déjà embêtant en soi) mais le fait qu’il ait menti, dissimulé sans ciller pendant des mois voire des années. Le problème est résumé par la photo ci-dessus: Cahuzac était Ministre délégué au Budget, censé lutter contre la fraude fiscale, alors qu’il était pro dans la discipline.
A l’heure où les extrêmes montent un peu partout en Europe, où les clivages se cristallisent et alors que Hollande promettait une République exemplaire, avouez que ça la fout un peu mal; pire, cela donne surtout du grain tout frais à moudre aux partisans du “tous pourris”, et l’image de l’ensemble du monde politique risque d’en prendre encore un coup.

C’est ce qui explique la virulence des réactions aux aveux de Cahuzac: personne ne veut être accusé de complicité, de corruption. Personne ne veut être associé avec Jérôme le vil mythomane, en particulier au sein de son propre parti; donc tous tiennent à préciser (peut-être un peu trop fort) qu’ils ne savaient rien du tout, qu’il s’agit là d’une surprise totale et que vraiment, Cahuzac est le dernier des salauds.
A l’origine, cet article avait pour objectif principal d’établir des comparaisons entre notre ex-ministre-devenu-paria et d’autres fieffés menteurs (politiques) d’un passé plus ou moins récent. J’aurais parlé de Woerth et de ses problèmes avec la première actionnaire de L’Oréal (alors qu’il n’avait pas de cheveux et donc pas de shampoing); j’aurais parlé de Chirac et du joker Alzheimer; j’aurais même mentionné Christian Wulff, ancien président fédéral d’Allemagne ayant démissionné à cause d’un scandale financier, ou Bill Clinton (dans l’hillaryté générale). Le but était un peu de faire du Slate.fr, d’écrire un article très peu politisé, au ton badin et léger.

Seulement après réflexion, l’idée ne me semble plus si bonne, et ce pour au moins deux raisons. La première, c’est que l’affaire est terriblement sérieuse et qu’elle a un potentiel dévastateur important – il est peut-être un peu tôt pour faire de l’humour, ce n’est peut-être pas de très bon goût pour l’instant. La deuxième raison, c’est qu’au-delà de l’affaire en elle-même, je me suis rendu compte que les réactions à celle-ci (leur ampleur et leur force) me gênaient quelque peu. Je me suis rendu compte que c’est de cela dont je voulais vous parler.
Les aveux de Cahuzac ont eu des conséquences immédiates assez impressionnantes. Elles ont déclenché un torrent de gros titres, d’articles, de déclarations diverses et variées, de commentaires acides, déçus ou quasi-triomphants. Voici, dans le désordre, pourquoi je trouve que la comédie va un peu trop loin:

Les réactions de certains médias “classiques”

Extrait de la Une de Libération du 3 avril 2013
Extrait de la Une de Libération du 3 avril 2013

Comme d’autres scandales avant elle, l’affaire Cahuzac fait vendre du papier. Et pourquoi pas ? Il y a une demande, un public qui cherche à s’informer, à savoir le fin mot d’une histoire somme toute assez dramatique, et assez importante. Néanmoins, il s’agit peut-être de garder une certaine mesure dans la manière de présenter les choses. Avec son titre immense en lettres capitales (visible ci-dessus), Libération par exemple n’hésite pas à donner dans le racoleur, au risque de se rapprocher dangereusement d’un tabloid anglais – dans la forme du moins. Le journal ne mâche pas ses mots pour qualifier l’affaire, une “ignominie” d’après lui. Il n’hésite pas à souffler sur les braises d’un feu déjà bien alimenté; et il est difficile de ne pas penser que “Libé” n’en fait pas un peu beaucoup afin de ne pas être accusée de rouler pour la majorité, pour le PS. Cette Une crie “On est de gauche mais on condamne très très fort. Regardez comme on fait les gros yeux”.

Etonnamment, la Une du Figaro paraît soudain bien gentillette...
En comparaison, la Une du Figaro paraît bien gentillette.

Dans l’ombre de cette Une “INDIGNE”, les journaux régionaux s’en donnent parfois à cœur joie, la Voix du Nord comparant Jérôme Cahuzac à Lance Armstrong (oui oui) quand le Midi Libre ressort carrément DSK du placard et parle d’une “classe politique sonnée, humiliée, trahie”. Mais si un journal critique aussi durement une affaire comme celle-ci, le cas d’un seul homme (jusqu’à preuve du contraire), quels mots utilisera-t-il pour un scandale encore plus grave ? Cahuzac a commis un délit, il sera jugé pour celui-ci, néanmoins (et sans le dédouaner le moins du monde) il convient de ne pas glisser doucement dans l’acharnement pur et simple.

Le triomphalisme d’Edwy Plenel et de Médiapart

Si les aveux de Cahuzac permettent désormais aux journaux “traditionnels” de donner un avis tranché sur la question, ils ont également validé les informations de Médiapart, qui avait été le premier média à mentionner l’existence du compte suisse de l’ex-ministre. Le scoop, basé sur un enregistrement vieux d’une décennie, pouvait sembler initialement un peu gros, un peu douteux; il avait alors été longuement critiqué, jusqu’à ce que la voix de Cahuzac soit identifiée et que les preuves commencent à s’accumuler.
Médiapart avait donc raison: of course, évidemment, vous dira Edwy Plenel, son président et co-fondateur. Moins d’un mois plus tôt, Plenel jubilait déjà lors de la convocation de Sarkozy au sujet de l’affaire Bettencourt; les aveux de Cahuzac, il les voit comme un nouvelle consécration pour son journal. Ils sont de nouveau pour lui l’occasion d’activer le mode “Je vous l’avais bien dit”.

Alors oui, Médiapart confirme encore son rôle primordial dans le paysage médiatique. Toutefois je (me) pose la question: quel autre journal se regarde autant le nombril ? Il est possible de trouver le triomphalisme permanent de Médiapart un peu fatiguant à la longue. Médiapart, c’est quelque part le Schtroumpf à lunettes des médias : il parle beaucoup, a sans doute raison la plupart du temps, et c’est bien, mais comme il le fait remarquer en permanence, il peut rapidement saouler son monde.

La chaos au Parti Socialiste

Vous avez peut-être déjà vu cette vidéo, où Gérard Filloche, membre du bureau du Parti Socialiste, semble s’émouvoir sincèrement du comportement de Cahuzac. Il semble surpris, choqué, presque au bord des larmes. Vous avez peut-être également suivi la déclaration de Hollande, qui parle d’un “choc” et annonce des mesures, histoire de montrer que ça n’arrivera plus, promis. Le PS et par extension la majorité parlementaire sont logiquement embarrassés par cette affaire, qui risque d’entacher la réputation des politiques en général, et des socialistes en particulier. Il n’est donc pas surprenant que Harlem Désir annonce (un peu vite, techniquement) que Cahuzac est exclu du parti, par exemple.
Attention de ne pas en faire trop cependant: maintenant que les mensonges de Cahuzac scandalisent un peu partout, ce n’est pas le moment d’en produire de nouveaux, semi-mensonges et vérités partielles compris. Najat Vallaud-Belkacem, porte-parole du gouvernement, ainsi que d’autres, clament un peu fort que le Président de la République et son Premier Ministre ne savaient rien, rien du tout. C’est peut-être du cynisme, mais imaginant la tambouille interne des partis, du pouvoir et de la formation d’un gouvernement, cela semble difficile à croire.
La bonne réaction pour la majorité, c’est désormais de montrer patte blanche en matière de fiscalité, de prouver aux électeurs par des actes et des politiques qu’il est possible de lutter contre la fraude fiscale, chiffres à l’appui. La mauvaise réaction serait de se justifier pendant des jours et des semaines, en ne faisant rien.

L’opposition qui en fait des caisses

 Le dernier type de réactions parfois discutables aux aveux de Cahuzac, et sans doute le plus évident (c’est pour cela que je finis par celui-ci, ma logique est irréprochable), ce sont bien sûr les commentaires des grandes figures de l’opposition. Pour une fois, François Fillon et Jean-François Copé se sont mis d’accord et parlent tous deux de moralité, l’un de “faute morale”, l’autre de “fin de la gauche morale et donneuse de leçons” (citations visibles sur leurs comptes Twitter). Sur le fond, eux comme d’autres cadres de l’UMP ou de l’UDI sont bien dans leur rôle, critiquent des faits terribles, seulement ils ont également une fâcheuse tendance (très classique, ça arrivait également au PS quand il était dans l’opposition) à lier l’affaire Cahuzac à toute la majorité, toute la politique gouvernementale.

On peut condamner les agissements de Cahuzac, mais lier son nom au chômage (Nadine Morano mentionne, elle, les allocations familiales, pour donner un autre exemple), c’est peut-être un peu facile.
Dans un registre différent, Christine Boutin en profite pour redemander la démission de Hollande et de son gouvernement, ce qu’elle répète en vérité depuis la dernière manifestation contre le mariage gay. Elle n’est pas la seule:

…une réaction disproportionnée parmi d’autres, en fin de compte (d’autant qu’apparemment le FN devrait balayer devant sa porte).

L’affaire Cahuzac, si elle est symbolique, est encore une fois surtout l’affaire d’un homme, qui sera jugé pour ses actes. Elle ne justifie peut-être pas tout le brouhaha produit depuis deux jours.

Charles Carrot

  1. Les mecs, je sais que mon créneau est généralement le dimanche, mais là l’article est vraiment sorti un peu tard… :/

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