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« A vous garder, nous ne gagnons rien ; à vous perdre, nous ne perdons rien »

Il y a 38 ans, le « glorieux 17 avril » 1975, les Khmers rouges prenaient Phnom Penh, la capitale du Cambodge. Débute alors une des dictatures totalitaires les plus meurtrières ayant jamais existé et pourtant encore trop méconnue : le régime des Khmers rouges. Pendant 3 ans, 8 mois et 20 jours, menés par Saloth Sar, ils vont entrainer leur pays et leur peuple dans une des révolutions les plus insensées et les plus monstrueuses de l’Histoire.

Un chiffre témoigne à lui seul de l’ampleur de la folie totalitaire du régime : 1,7 millions de Cambodgiens ont péri sous la dictature, soit plus de 20% de la population totale (8 millions environ en 1975). Aujourd’hui il semble inconcevable qu’un petit parti comme l’était le parti communiste cambodgien ait pu en quelques années  seulement prendre le pouvoir et imposer son idéologie. Comment expliquer que les Khmers rouges, menés par Saloth Sar alias Pol Pot, aient pu s’emparer si rapidement du pouvoir et plonger le Cambodge dans un tel déchainement de haine et de violence ?

Aux origines de la révolution khmère

Afin de comprendre pourquoi et comment les Khmers rouges sont parvenus à imposer leur révolution marxiste-léniniste, il faut se pencher sur les années précédant leur arrivée au pouvoir. Ancien protectorat français, le Cambodge accède à l’indépendance le 9 novembre 1953. Le pays devient alors une monarchie constitutionnelle. En 1955 le roi Norodom Sihanouk abdique au profit de son père et devient alors chef de l’État. Il parvient à se maintenir au pouvoir sans difficulté majeure jusqu’à la fin des années 1960. Quant à la population, elle est majoritairement paysanne et peu éduquée, deux éléments que sauront mettre à profit les révolutionnaires.

Le mouvement communiste met pour sa part davantage de temps à s’organiser. Comme la quasi-totalité des élites coloniales, les premiers communistes ont fait leurs études à Paris. C’est donc dans la capitale française que se forme le premier cercle communiste, composé des futurs leaders du régime : Ieng Sary, Khieu Thirith, mais aussi, et surtout, Saloth Sar. La plupart d’entre eux revient au Cambodge entre 1954 et 1960. La majorité d’entre eux étant enseignants, ils disposent d’un réseau entre deux écoles privées et l’École royale de pédagogie. En 1960, Saloth Sar crée clandestinement le parti communiste khmer. Ainsi, dès le début des années 1960 est en place un appareil communiste certes restreint mais dont les membres seront les leaders du régime à partir de 1975. Sentant venir une répression, les communistes prennent le maquis à partir de 1963.

Pol-Pot
Saloth Sar, qui prend le nom de Pol Pot en 1976, alias “Frère numéro un”, le dirigeant des Khmers rouges

Entre 1964 et 1966 Saloth Sar voyage à Hanoï, Pékin et Pyongyang. Il tirera deux enseignements de ce voyage. Le premier est qu’il ne faut surtout ne pas compromettre Sihanouk dont le soutien est nécessaire pour lutter contre les Américains. Le second est la conviction que le soutien chinois peut contrebalancer les ambitions Vietnamiennes, grandissantes depuis le début de la guerre de Vietnam. A la même époque le parti communiste abandonne son ancien nom, trop vietnamien, et devient le Parti communiste du Kampuchéa.

Il serait tentant de ne voir dans les Khmers rouges qu’un simple produit du communisme français, influencé par les idéaux de la Révolution française. Si certaines influences sont en effet indéniables, il serait réducteur de limiter les Khmers rouges à un produit d’exportation français. Deux éléments, ou plutôt deux haines caractérisent et particularisent les Khmers rouges : celle de la monarchie et celle du Vietnamien. La première explique la fascination pour la Révolution française. La seconde, motivée par la crainte fondée d’une invasion vietnamienne, expliquera le soutien d’une partie de la population khmère à la révolution (notamment ceux habitants la région frontalière du Kampuchéa Krom).

La guerre du Vietnam  et la contagion révolutionnaire

Comme toutes les révolutions, celle des Khmers rouges va être portée par un contexte de crise, celui de la guerre du Vietnam. Depuis 1964 les Américains luttent contre le Vietminh  dans la péninsule indochinoise afin d’enrayer la progression du communisme en Asie. Cependant la piste de ravitaillement du Viêt Công, la fameuse “piste Ho-Chi-Minh” passe par le Cambodge. Afin de couper le ravitaillement, l’armée américaine va donc bombarder massivement la piste Ho-Chi-Minh : pas moins de 540 000 tonnes de bombes sont déversées sur le Cambodge à partie de 1969, et surtout sur la région frontalière où sont établis les sanctuaires communistes (c’est-à-dire les lieux où s’entrainaient les soldats communistes et où le matériel militaire était entreposé). Ces bombardements ne sont pas seulement importants par leur ampleur mais aussi par leur destination : le Cambodge est officiellement un pays neutre dans la guerre du Vietnam.

Parallèlement à ces évolutions du contexte extérieur, le contexte intérieur va lui aussi favoriser l’ascension des Khmers rouges. En effet les réformes d’inspiration socialistes entreprises par Norodom Sihanouk sont un échec, et les inégalités sociales se font plus que jamais sentir. Éclatent alors les premières révoltes, qui ne sont pas communistes mais paysannes! Celle-ci sont violemment réprimées par le général Lon Nol, pro-américain et anticommuniste, alors Premier Ministre. Lon Nol commet alors l’erreur de destituer Norodom Sihanouk pour établir la République khmère, régime soutenu par les Américains. En exil à Pékin, Sihanouk supporte mal de s’être fait renversé. Il passe alors une alliance avec les Khmers rouges. Pour ces derniers l’opération est une véritable aubaine : Sihanouk reste très populaire aux yeux du peuple et permet ainsi le ralliement de nombreux cambodgiens à la révolution khmère (au moins dans un premier temps).

S’engage donc à partir de 1970 une guérilla entre le régime pro-américain de Lon Nol et l’alliance Khmers rouges/Sihanouk. Au fur et à mesure que Saloth Sar et ses alliés avancent, ils commencent à mettre en œuvre leur programme révolutionnaire, allant jusqu’à effrayer certains communistes vietnamiens, ce qui en dit long sur leur violence et leur extrémisme. Le 17 avril 1975 les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh, sonnant le glas du régime de Lon Nol et le début du terrible règne de Saloth Sar, qui prend l’année suivant le nom de “Pol Pot”.

De l’utopie à l’apocalypse

Lorsqu’on évoque les régimes totalitaires du XXème siècle, on pense souvent au trio gagnant: Italie fasciste, Allemagne nazie, URSS, auquel on rajoute parfois la Chine. Au-delà de la pertinence de cette liste, qui continue de faire débat parmi les historiens, l’important est que le Cambodge des Khmers rouges est rarement évoqué. Et pourtant la dictature de Saloth Sar est peut-être le régime totalitaire qui est allé le plus loin dans l’établissement du totalitarisme. C’ Au premier abord, le Kampuchéa démocratique se présente comme une dictature totalitaire classique : un parti unique, une idéologie totalitaire qui fournit des clés d’interprétation et de compréhension du monde dans une perspective eschatologique, un encadrement des masses par le pouvoir politique, la volonté de créer un homme nouveau, usage de la violence physique et psychique…

Néanmoins cette logique totalitaire va être poussée à son paroxysme par le régime des Khmers rouges. Celui-ci va mettre en application son idéologie sans aucune mesure, sans jamais tenir compte de la réalité, animé par une foi inébranlable. Dans les deux jours qui suivent la prise de la capitale, l’ensemble de la population (soit plus de 2 millions d’habitants) de Phnom Penh va être déportée dans les campagnes afin d’être “rééduquée” par le travail manuel. Des centaines de milliers de cambodgiens, surtout les plus fragiles (enfants, vieillards, femmes enceintes…), meurent pendant cet exil forcé. La quasi totalité des citadins, puis de la population, va subir le même sort. La justification avancée par les dirigeants est la recherche et l’élimination d’espions américains.

En réalité cette déportation massive témoigne de l’essence même de la révolution khmère rouge : c’est une révolution communiste mais aussi, et surtout, paysanne. C’est une révolution qui s’est faite contre les villes, considérées comme des nids de “bourgeois impérialistes”. En effet, dans l’esprit des révolutionnaires,  si les citadins sont restés dans les villes c’est bien parce qu’ils ont rejeté la révolution, ils sont donc des obstacles à éliminer. Un des slogans Khmers rouges illustre particulièrement bien cette réalité: « A vous garder, nous ne gagnons rien ; à vous perdre, nous ne perdons rien ». Cette violence extrême,  à la fois physique et psychologique, force les Cambodgiens à se soumettre au régime: la moindre parole peut être interprétée par l’Angkar Padevat (le noyau dirigeant du Parti Communiste cambodgien) comme une opposition à la révolution méritant la mort. Quelle que soit l’ordre, il faut l’exécuter: l’Angkar est infaillible, l’Angkar a toujours raison, l’Angkar est partout.

Une révolution sans concessions

On ne peut pas comprendre les atrocités perpétrées par les Khmers rouges si l’on n’a pas à l’esprit la foi inébranlable qu’ils avaient en la révolution. Ils sont sincèrement convaincus d’aller dans le sens de l’histoire, de faire table rase du passé afin de créer un homme nouveau, une  société nouvelle et juste, à tel point que certains ont parlé d’ “idéocréatie” pour qualifier le régime. La révolution khmère rouge, par rapport à la révolution russe ou même chinoise, a été la plus loin dans l’affirmation du primat de la volonté sur la réalité. Autrement dit la passion révolutionnaire y fut la plus violente.

Les moines bouddhistes furent ainsi défroqués, les pagodes et les temples souillés ou transformés en prison. Les gens doivent tous s’habiller selon le même modèle : des habits de couleurs foncées, noirs de préférence, des sandales Ho-Chi-Minh taillés dans des vieilles chambres à air. Les cheveux doivent être coupés courts. Toute singularité de l’individu est niée par le régime, l’idéologie prime sur la réalité: il n’existe pas d’individu, seule la volonté de l’Angkar compte.

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Uniforme des Khmers rouges

Les liens familiaux sont aussi la cible d’attaques du régime : on sépare les adolescents de leur parents, les couples sont formés par les responsables communistes qui après avoir choisi arbitrairement un homme et une femme célèbrent des dizaines de mariages forcés simultanément. Les enfants sont endoctrinés et deviennent des espions du régime allant jusqu’à dénoncer leur famille. En 1977 le régime interdit aux familles de manger ensembles : les gens sont rassemblés dans de grands hangars communaux où ils reçoivent une alimentation insuffisante et de mauvaise qualité. Ces attaques contre la famille, l’institution centrale de la société depuis des siècles, sont très mal perçues par la population

Les Khmers Rouges abolissent également la monnaie et les marchés, rétablissent le troc, ferment les ministères, les hôpitaux et les écoles. Ils entreprennent la construction d’infrastructures inutiles, comme un terrain d’aviation militaire qui ne servira jamais, et qui coutent la vie à des milliers de travailleurs.

travaux forcés Khmers rouges
Les Cambodgiens sont exploités par le régime qui les force à travailler dans des conditions proches de l’esclavage, ici sur un canal

En 1976 se met en place le centre de torture S-21 dans un ancien lycée de Phnom Penh. Celui-ci va devenir le symbole de la répression du régime. Les gens n’y sont pas amenés parce qu’ils sont coupables. Ils sont coupables parce qu’ils y sont amenés. Dirigé par Douch, ce centre présente la particularité de n’exécuter quasiment que des Khmers rouges suspectés de trahison. Il participe ainsi à une purge permanente du parti communiste, avec une redoutable efficacité : sur les 13 000 personnes “interrogées” on estime que moins de 10 ont survécu.

Une révolution qui tourne au génocide?

C’est peu dire que les conditions de vie des Cambodgiens furent extrêmement dures pendant cette période. Famine, fatigue et maladie sont le lot commun d’une grande partie de la population. Sur la base des données dont on dispose, on estime à 1,7 million le nombre de victimes du régime des Khmers Rouges. Rapporté à la population totale, environ 8 millions de personnes, cela représente plus de 20% de la population. C’est en pourcentage un des plus grands massacres de l’histoire de l’humanité. Certains sont partis en Thaïlande où ils se sont établis dans des camps, vivant dans des conditions précaires, victimes notamment des mines antipersonnel. C’est dans ces camps qu’est créée l’association Handicap international en 1982.

Néanmoins la question du génocide n’est pas simple, et n’est toujours pas réglée. En effet les exécutions ne furent pas justifiées au nom de la race ou de l’appartenance religieuse, mais au nom de l’idéologie. Or la définition de “génocide” adoptée par l’ONU en 1948 ne tient pas compte du critère idéologique (notamment en raison des pressions de l’URSS). Certains considèrent que les citadins et certaines minorités ethniques furent victimes d’un génocide de la part du régime. D’autres considèrent que les exterminations furent le fruit de dérapages non contrôlés de la part des dirigeants inexpérimentés et préfèrent parler de “crimes contre l’humanité”. Au-delà des termes, tous s’accordent pour reconnaitre la frénésie meurtrière du régime et l’ampleur de ce qui reste comme un des moments les plus sombres de l’histoire du XXème siècle.

Un crime pourtant méconnu et impuni

Le 7 janvier 1979, une coalition vietnamo-cambodgienne prend Phnom Penh et chasse Pol Pot et ses alliés du pouvoir, mettant fin à 3 ans, 8 mois et 20 jours de dictature communiste. Cependant la guérilla continue pendant 20 ans jusqu’en 1999 (Pol Pot meurt en 1997) avec la reddition des derniers bastions Khmers rouges dans le Nord et le Nord-Ouest du pays.

Malgré l’ampleur du désastre qu’a connu le Cambodge, les atrocités commises par les Khmers rouges furent longtemps ignorées, à la fois en raison de la chape de plomb imposée par le régime et par la démesure des évènements. Pendant plusieurs années les témoignages de rescapés ayant fuit le pays en 1975 ne furent pas pris au sérieux. Aujourd’hui encore ces évènements demeurent trop méconnus à la fois au Cambodge (ou 70% des Cambodgiens n’ont pas connus l’ère Pol Pot) et à l’étranger.

Il a fallu attendre 2006 (soit presque 30 ans après la chute du régime) pour que soit mise en place une cour pénale à caractère internationale afin de juger les responsables, encore en vie, du régime. Or pour le moment, seul Douch, l’ancien dirigeant du centre S-21, a été condamné. Les autres responsables sont pour certains morts (Ieng Sary, Ta Mok) ou atteints de démence sénile, d’autres échappent toujours au procès en raison des difficultés administratives et des obstructions de la part des autorités cambodgiennes, notamment les pressions du gouvernement de Hun Sen (qui a par exemple couvert Sou Met, un ancien commandant de division khmer rouge).

Douch
Douch, le dirigeant du centre de torture S-21, en 2009 lors de son procès

De plus ni les Etats-Unis, ni la Chine, ni le roi Norodom Sihanouk (mort en 2012) n’ont eut à répondre de leurs actes, faisant des membres du parti communiste cambodgien les seuls et uniques responsables des massacres. N’oublions pas que jusqu’en 1990, soit 11 ans après la chute officielle du régime de Pol Pot, les Khmers rouges continuent de représenter le Cambodge à l’ONU. Les accords de Paris qui sont signés en 1991 et qui placent le Cambodge sous l’autorité de l’ONU ne reconnaissent les massacres que du bout des lèvres. Et pour cause : les Khmers rouges sont eux aussi signataires des accords. En 1993 l’ONU quitte le pays, sans avoir mis fin au mouvement khmer rouge, qui perdure jusqu’en 1999.

Le procès de Douch risque donc bien d’être le seul procès du régime des Khmers rouges : un procès de façade sous forme de bouc émissaire qui cache mal la culpabilité de nombreux responsables, qui restent à l’abri de toutes poursuites.

  1. Blop Blop

    Bon article sur un sujet souvent ignoré.

  2. Laure Laure

    J’ose suggérer un article anglé au sujet des CETC (fort intéressant c est vrai!) qui reviendrait sur cette forme originale (et pleine de défauts) de juridiction mi cambodgienne mi onusienne (cf le bouquin de Marcel Lemonde, ou celui de Rithy Panh). Les salariés cambodgiens n’ont pas été payés depuis plusieurs mois, c’est récurrent, mais ce serait davantage un article d’actualité.

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