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Démantèlement du camp de roms de 4 Cantons : l’angoisse avant la tempête

Ce mercredi 23 octobre 2013, j’ai bu le meilleur café ma vie. La jeune fille qui me l’a servi l’a apporté avec un grand sourire, on a discuté longuement de tout et de rien, de son quotidien. Le courant passait si bien qu’elle m’a offert ma consommation. Mais ceci n’est pas une critique gastronomique d’un restaurant trendy du Vieux-Lille. La scène avait lieu à Villeneuve d’Ascq, près de la faculté de Lille I, terminus 4 Cantons – camp de roms. Et la jeune fille s’appelle Elena, elle a dix ans, elle est Roumaine et elle vit en France depuis quatre ans.

Six heures du matin, une dizaine de personnes se regroupent devant l’entrée du camp : c’est le collectif Solidarité Roms, composé essentiellement de membres du syndicat Sud Étudiant et des Jeunes Écologistes, mais aussi de personnes indépendantes. Du côté des caravanes, noir complet, pas un bruit, on y dort encore. Mais les militants guettent : les expulsions peuvent avoir lieu dès 6 heures du matin, jusqu’à 19 heures. Et la police a fait savoir que l’expulsion de cette communauté, implantée ici depuis un peu plus d’un an, aura lieu cette semaine.

Les militants discutent. Il fait froid, le réveil a été rude et la journée le sera aussi. On essaie de tuer le temps en parlant d’autre chose, mais l’angoisse est présente. On entend parfois un « Si les flics arrivent, on fait quoi concrètement ? ». Parfois le « Si » devient un « Quand ». À chaque lueur de phares que l’on aperçoit, les têtes se tournent : et si c’était la police ? À un moment, les étudiants se relèvent tous et observent un silence religieux : un camion de convoi exceptionnel arrive, chargé de deux bulldozers. Ils se préparent psychologiquement, soupirent soulagés : le convoi ne s’arrête pas, ce n’était pas encore pour eux.

Des chiens courent au milieu du camp, on aperçoit quelques lumières, du mouvement. Deux femmes sortent d’une caravane et viennent tenir compagnie au collectif. On se salue, on échange quelques paroles et des filtres à cigarettes, on les informe des dernières avancées. L’une d’elles vient me voir, me dit qu’elle ne parle pratiquement pas le français ; mais les quelques mots qu’elle utilise et son regard ne laissent aucun doute sur la détresse qui l’habite. Dimanche, son bébé, André, est mort. La journée, elle essaie de s’occuper pour oublier, mais la nuit elle ne dort plus.

Le soleil se lève, d’autres habitants viennent nous rejoindre. L’un d’eux salue les femmes d’un baisemain et les hommes d’une poignée ferme, parle longuement avec les militants : son épouse a le cancer du col de l’utérus et sa fille doit être hospitalisée toutes les semaines pour des dialyses. L’expulsion les privera de leur accès aux soins médicaux, ce qui signifie pour elles une mort assurée.

L'école-caravane, une initiative du collectif au sein du camp de 4 Cantons. © Marie-Clémence David.
L’école-caravane, une initiative du collectif au sein du camp de 4 Cantons. © Marie-Clémence David.

Les enfants commencent à sortir à leur tour. Gigantesques sourires et yeux tendres. Ils courent, jouent, viennent nous voir, ravis. Une mère les gronde en les voyant s’approcher trop près de la route. Une fillette s’approche, enlace une militante qu’elle connaît bien, parle avec tout le monde. C’est Elena, dix ans, gueule d’ange. Quelques minutes plus tard, elle me propose du café.

Elle me prend par la main et m’emmène à la caravane de sa famille. Sa mère y fait chauffer de l’eau, son père range ce qui semble faire office de salon. L’un de ses frères joue dehors, un autre somnole. On me salue très cordialement, les enfants se jettent sur moi. Elena et sa mère se disent quelques mots en roumain, la gamine m’explique alors que le café n’est pas encore prêt. En attendant, on ressort discuter avec d’autres. Sa mère me lance : « Surveillez-la, c’est ma vie ! » On repense à André.

Quand on retourne à la caravane d’Elena, le café est prêt, délicieux. On essaie de parler avec la maîtresse de maison, mais sa fille doit souvent intervenir pour traduire. De toute la communauté, c’est l’une de celles qui parle le mieux le français. Elle est ici depuis quatre ans nous dit-elle, mais elle n’a pas été scolarisée : « Il n’y a pas assez de place pour que j’y aille ». Pas d’école, pas de cours, elle a appris notre langue sur le tas.

La mère d’Elena me ressert du café, souriante ; comme beaucoup de membres du campement, elle est heureuse de voir des gens de l’extérieur, de comprendre qu’elle n’est pas seule, oubliée et complètement abandonnée. A côté, deux femmes chantent auprès des militants pour les encourager, une autre danse avec les chiens du camp. Mais les moments de convivialité sont obscurcis par une question récurrente : « Est-ce que vous avez appelé la police pour leur dire de ne pas venir ? » me demande-t-on. Si seulement la situation était aussi simple.

Une manifestation s'est tenue le mardi 22 contre l'expulsion. © Marie-Clémence David.
Une manifestation s’est tenue le mardi 22 contre l’expulsion. © Marie-Clémence David.

Le 17 octobre, un recours a été déposé contre la dernière décision du Tribunal administratif, demandant un délai de six mois. Cependant, le recours ne suspend pas la procédure d’expulsion et il est peu probable qu’il aboutisse à une amélioration. La seule solution selon les militants serait de saisir la Cour Européenne des Droits de l’Homme ; mais il faudrait pour ce faire avoir déjà perdu en Cassation, et les délais d’attente sont longs.

Le collectif se dirige vers l’administration de Lille 1 : c’est son président, Philippe Rollet, qui a envoyé les avis d’expulsion, tout en reconnaissant qu’il peut retarder la destruction du campement. Les militants attendent longtemps, on leur explique que le président n’est pas disponible. Au bout de deux heures, une délégation est enfin reçue. En son sein, on retrouve Elena qui a insisté pour venir. « De toute façon, on est forcément obligés de revenir sur le parking, on n’a rien d’autre, sauf que cette fois-ci on n’aura plus les caravanes, on devra dormir par terre, et on le fera ! » lance-t-elle, en colère, martelant du poing sur la table, elle qui s’était montrée si douce plus tôt dans la matinée. L’entretien ne donnera rien.

Dans l’après-midi, la police passe au camp et confirme l’imminence du démantèlement.

Souvent la presse nous parle de masses immenses et anonymes, donc informes et abstraites, incompréhensibles. Ou alors, on prend un individu, on le caricature, on choisit une Leonarda parmi des centaines, on en extrait toutes ses caractéristiques pour en dresser un profil sociologique type, on la fait passer pour un ange ou un diable et on instrumentalise l’histoire comme on le souhaite. Leonarda est devenu un écran, une chose sur laquelle chacun projette une opinion politique préconçue sur le sujet. Et cet écran masque une réalité beaucoup plus nuancée. Oui, certains roms sont des délinquants, les membres de la communauté eux-mêmes sont conscients des problèmes de délinquance : Elena explique à une militante qu’elle peut poser son vélo près de la caravane de sa famille, « il n’y a pas de vols ici, c’est pas comme par-là où il y en a parfois » précise-t-elle en pointant du doigt une autre partie du camp. Mais non, ils ne sont pas des dégénérés dangereux impossibles à intégrer.

Seulement, l’intégration n’est pas des plus faciles. Une femme témoigne : quand il y a un problème au camp, quand quelqu’un de l’extérieur vient les voler ou quand l’un d’eux se fait agresser à l’extérieur, la police réagit à peine. Ils se sentent totalement abandonnés. On s’apprête à les expulser, mais on ne leur propose pas d’autre solution de relogement – plus de place dans les campements actuels selon la mairie. La plupart des enfants ne sont pas scolarisés et risquent donc de s’enfoncer dans la précarité,  alors que l’envie d’apprendre est là ! « Il y a des réticences au niveau des parents, des questions, des peurs, mais au final on accepte. Cela fait maintenant la 2ème année scolaire pour elles à l’école et cela se passe très bien. De la part des enfants, des enseignants, des parents, du personnel de mairie elles font l’unanimité tant leur bonheur de venir à l’école est grand. Elles ont été très régulières et leur progrès à l’oral est surprenant, elles ont envie d’apprendre » explique une enseignante à l’école où sont scolarisées deux fillettes, menacées de déscolarisation.

À cela s’ajoutent les conditions de vie pratiquement insalubres, la misère et surtout les problèmes de santé qui se multiplient dans cet environnement précaire. La mort est présente dans les paroles de tous les adultes du camp : tous ont un ami, un parent ou un enfant décédé dans ce camp. André n’était pas un cas isolé. Et si le camp de 4 Cantons est effectivement démantelé, les personnes frappées de problèmes de santé lourds ne pourront plus avoir accès aux soins dont ils bénéficient actuellement. L’expulsion revient à les abandonner face à la maladie, et l’État ne fait rien, bien au contraire, il encourage actuellement les expulsions sans comprendre qu’il ne fait que déplacer le problème, sans apporter de solution. On pourra débattre autant que l’on veut sur l’intégration des Roms et sur l’hypothétique menace qu’ils représentent, sur leur niveau d’intégration, sur l’illégalité de leur situation, sur l’identité nationale et sur l’immigration ; mais un autre drame surplombe ces débats : dans quelques jours, deux femmes vont être privées de soins, deux femmes vont être condamnées à mort par la République Française.

Diane Berger

Un grand merci à Marie-Clémence David qui nous a donné l’autorisation d’utiliser ses photographies.

  1. bibi bibi

    Merci pour ce témoignage. HUMAIN. Enfin. Ca change de la mélasse habituelle et fait du bien. We shall overcome

  2. J J

    Il y a probablement des gens biens parmi les Roms, mais je pense que c’est une minorité. Bcp d’agressions, bcp de vols sont relatés. Et personnellement, quand je suis dans le métro avec eux, je ne me sens pas rassurée, pas du tout.
    Cependant très bel article !

    • Diane Berger Diane Berger

      Donc ce n’est pas grave si on bafoue actuellement les droits de l’homme puisque vous avez peur dans le métro (sans doute simplement en raison de la surmédiatisation de quelques faits divers) ?

  3. Madeleine T Madeleine T

    Hey Diane,

    Il est génial cet article, je suis vraiment impressionnée. On en voit pas souvent sur le sujet, des articles engagés mais dans la nuance. J’espère que tu vas continuer à en écrire… Et s’il te plait, quand tu le fais, envoie les moi en inbox parce que j’aimerais bien en lire d’autres!

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