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Assemblée Nationale de l’IEP : le Groupe Socialiste en perd son Républicain.

19h28 au Palais Furet. La séance de l’Assemblée Nationale s’ouvre sur la lecture par le président du groupe SRC, Socialiste, Républicain et Citoyen (PS et Radicaux de Gauche) de la motion que le groupe a présentée : « Islam, Laïcité, République ». Il y dénonce « l’échec » de notre modèle républicain à « intégrer l’ensemble de la communauté musulmane » à la société française, car cette communauté subirait une « exclusion économique et sociale » qui l’amènerait à « substituer à la nation l’Islam comme fondement de leur identité ». Or ce problème pose selon le SRC un problème de « laïcité », dans le cadre du respect de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat votée en 1905, de notre République : pour résoudre ce problème, le groupe propose de façon très surprenante une « refonte de la conception du citoyen dans le modèle républicain » : loin de réaffirmer l’existence d’une universalité de la citoyenneté républicaine, par delà les différences partisanes ou religieuses, le Parti Socialiste prône dans sa motion l’abandon « [de] sa dimension universelle » pour « prendre en compte nos différences ». Le modèle républicain doit-il cesser d’être universel – autrement dit, doit-il cesser d’exister ?

Le président du groupe UDI-l’Alternative, le premier à s’exprimer sur cette motion, n’avait pas saisi son micro que, déjà, toute l’Assemblée vibrait de mécontentement. Il dénonce la « stigmatisation » latente de l’Islam que révèle la motion proposée par les socialistes : il est vrai que déjà la séparation récurrente entre les termes de « citoyens » et de « musulmans » provoque un certain malaise. Mais surtout, l’UDI, et plus tard le groupe communiste, voient dans cette motion un amalgame direct entre extrémisme et islam, car le SRC indiquait « qu’il n’est pas question des minorités radicales voire extrémistes ». La session était ainsi à peine lancée que déjà s’ouvrait une longue série d’interventions qui consistait à dresser la liste, certes bien trop longue, des maladresses dont a fait preuve le SRC en rédigeant sa motion. Très critique, le Groupe Démocrate et Républicain du Front de Gauche (PCF et PG) se montre féroce dans son « indignation » : il dénonce notamment l’extrême confusion qui règne dans le discours du SRC : confusion entre « immigration » et « musulmans », puis entre jeunes « Algériens » ; forcément tous « musulmans ». L’UMP ira même jusqu’à condamner une confusion certes très grave entre « musulmans des banlieues d’Ile de France » et ceux de la France entière. Nicolas Duval, député de l’Essonne et président du groupe Europe Ecologie-Les Verts dénonce quant à lui la non-pertinence de l’idée selon laquelle l’Islam menacerait la laïcité. Il rappelle que « la laïcité n’est pas antireligieuse », mais consiste justement à accepter toutes les religions, sans en favoriser aucune. Finalement, on assiste à une indéniable alliance pour la défense de l’universalisme républicain entre les groupes centristes, de la gauche républicaine et des écologistes, pourtant alliés du gouvernement.

Face à des attaques aussi nombreuses et virulentes qu’il n’avait sûrement pas anticipé, le SRC reste coi, abasourdi pour un certain temps, et aura bien du mal à se défendre pendant tout le reste de la session. Manque de conviction (ou de charisme ) ? Leurs interventions peinent à convaincre, d’autant qu’ils restent dans une posture défensive, avant de s’abriter en vain derrière un catalogue de chiffres aussi impressionnants que vides de sens. Assez de chiffres, donnez-nous du réel ! « C’est pas possible, ils ont cloné Jean-Marc Ayrault ou quoi ? » ricane-t-on sur les bancs des non-inscrits.

A droite, le groupe SRC s'effondre
A droite, le groupe SRC s’effondre

A partir de ce moment, alors que déjà la question de l’exclusion de la communauté musulmane en France était finalement peu traitée, l’Assemblée étant occupée à décortiquer les nombreuses maladresses de la motion du groupe Socialiste, Républicain et Citoyen. Le débat a alors changé : c’est finalement la notion de « laïcité » qui a été discutée, chacun y allant de son interprétation à coup de propos souvent assez vides, comme les jolies phrases des partis du centre du type : « la laïcité, c’est faire coexister les religions ». Certes, personne ne le niera, mais la question est justement : comment les faire coexister ? Car sous ses indéniables maladresses, c’est tout de même ce que tentait de mettre en exergue le groupe socialiste : il existe aujourd’hui en France une ghettoïsation et une stigmatisation des citoyens musulmans depuis que le pays a fait appel à la main d’œuvre étrangère durant les Trente Glorieuses qu’il est difficile de ne pas voir, même si bien sûr cette ghettoïsation ne se limite pas aux citoyens musulmans. Il est bien facile de vouloir faire coexister les religions, mais que répondre quand des questions concrètes se posent :  celle du port du voile dans un travail privé dans l’affaire « crèche Babyloup » ou le nombre largement inférieur de mosquées par rapport aux églises, allant contre le principe d’égalité des religions ? Finalement, même s’il est certain que la motion du SRC était assez mal écrite, la session se transforme en attaques de forme sur cette motion, en oubliant de traiter la question de l’Islam en France. Il est difficile de ne pas penser, au bout d’une heure de répétitions des différents amalgames qu’a fait le SRC, que les autres groupes n’ont en fait aucune proposition concrète à soumettre. Aucun débat de fond n’a lieu. Finalement, après la lecture à haute voix d’une note d’interpellation par le président de l’Assemblée, la simulation politique prend des tours assez réalistes : les partis se bagarrent sans aucun réel débat sur la question posée. Il est bientôt 20h30 et tous les groupes en sont encore à condamner le SRC pour la motion qu’il a proposée.

A ce sujet, il faut souligner la remarquable mauvaise foi dont font preuve les groupes UMP et Bleu Marine sur cette question. L’UMP accuse en effet lui aussi le groupe socialiste de « stigmatiser » (décidément, on l’aura entendu) les musulmans, de les présenter comme s’ils n’avaient pas leur place en France. Il est ainsi assez drôle de voir la droite plaider la nécessaire différenciation entre les extrémistes et les musulmans, et leur injuste stigmatisation. Elle semble avoir, de façon franchement pas très habile, tenté de récupérer des arguments plutôt propre à la gauche que le groupe socialiste n’a pas su exprimer. On se demande comment le groupe UMP a-t-il pu tenir de tels propos sans éclater de rire, tant cette position est hypocrite…

Et alors qu’on attendait du groupe Bleu Marine (FN) un habituel rappel des thèmes de la communautarisation de la France et de la menace que ce phénomène représente pour l’identité française, ses deux représentants évoquent la nécessité « d’intégrer les migrants sans distinction de religion », rappelant au passage les principes « d’égalité, laïcité, nation ». Mais attendez une minute, le mot que vous cherchez ne serait pas plutôt « fraternité » ? Cette substitution donne l’impression désagréable que si une « intégration » des musulmans est apparemment envisageable pour respecter leur principe de « la même loi pour tous », il n’est cependant pas question d’être « frères ». Peut-on vraiment imaginer Marine Le Pen nous expliquer que les valeurs et cultures musulmanes et chrétiennes sont égales, et qu’il faut abandonner les revendications religieuses pour servir la laïcité républicaine ? Le Président du groupe Bleu Marine, Yvan Burel, déclare que la religion relève de la sphère privée, à ne pas confondre avec la sphère publique. Mais alors que penser de l’indéniable immixtion dans le débat public sur le Mariage pour tous des valeurs traditionnelles chrétiennes chères au Front National, qui auraient alors dû rester dans la sphère privée ?

Le temps passe et les esprits s’échauffent : Nicolas Duval déclare « s’adresser au groupe UMP car il ne veut plus parler aux socialistes », se moque de l’UMP en déclarant « je comprends que vous vouliez des résultats à court terme, c’est dans votre culture de ne pas voir loin », et revendique sa volonté « d’exprimer librement sa religion végétarienne » ; les centristes félicitent l’UMP pour « le premier point de Godwin du débat » ; le groupe socialiste se dit être « d’une structure intellectuelle inférieure » donc incapable de comprendre les arguments de l’UMP, et le ton monte particulièrement entre le Groupe Démocratique et Républicain et le rassemblement SRC. Le Président rappelle à l’ordre, les centristes demandent que soit recentré le débat en mettant fin à « un affrontement stupide et facile » qui dure depuis deux heures et ne proposent aucune solution, et enfin une remarque pertinente est formulée par la GDR : si on passe outre les maladresses de formulation du SRC dans la rédaction de sa motion, le représentant rappelle que le problème de fond est le dernier paragraphe de la motion, l’idée de « refonte du citoyen ». Comment faire adhérer à un modèle républicain des individus qui s’y sentent étrangers ? Voilà la réponse des socialistes : on supprime le « républicain », on abandonne « l’universel », on divise sciemment, au lieu d’unir. Terrifiante perspective! Mais jamais les groupes ne débattront vraiment sur cette proposition, revenant sans cesse aux maladresses de forme du SRC.

Nicolas Duval au micro, pour EELV
Nicolas Duval au micro, pour EELV

Il faut en tout cas souligner les efforts de l’Arène pour encadrer cette session. A chaque fois qu’un groupe a interpellé trop agressivement un autre, les membres de l’Arène les ont enjoint à se tempérer. Le Président de l’Assemblée a rappelé que chaque groupe bénéficiait d’un temps de parole de dix minutes, à répartir par son président au sein des membres du groupe, et qu’au bout de deux rappels au règlement, une minute de temps de parole serait supprimée, puisque ces interpellations nuisent au bon déroulement du débat.

Finalement, on reprendra l’expression du GDR qui évoque un « débat mort-né » : effectivement, dès la lecture de la motion, les nombreuses maladresses – le groupe SRC reconnaissant avoir « lamentablement échoué » à s’exprimer – ont fait converger le débat vers des questions purement formelles. Un membre du groupe socialiste soupire sur le fait que « pendant près de deux heures, nous sommes tous passés à côté du débat », déplorant une « incompréhension » ou une « caricature » des propos du SRC. Moins diplomate (ou plus réaliste), un éléphant du PS au fort accent toulousain confie, désabusé, à notre éditorialiste : « mais franchement, c’est quoi, cette motion, c’est de la merde! ». Même sentiment, ou presque, chez les alliés écologistes du gouvernement. Diane Berger, vice-présidente du groupe EELV et députée-maire de Chatou accuse « une motion parfaitement inutile et incohérente ». Les groupes ont cherché sans cesse la petite bête dans la motion du groupe socialiste, qui était certes dérangeante, et ont passé leur session à critiquer ces maladresses : mais qui a proposé une seule solution concrète ? Cela révèle un manque cruel d’idées et de propositions précises de la part de certains groupes, qui recourent à ce procédé puéril de valorisation par un rabaissement de ses concurrents. Et c’est seulement à la toute fin de la session que la vraie bizarrerie que constituait cette proposition de « refonte » de la conception républicaine du citoyen est évoquée par le Front de Gauche. Plutôt que de revendiquer un citoyen exaltant ses différences, ne fallait-il pas mieux défendre l’universalité de la notion de citoyen, seul moyen de mettre tous les citoyens français sur le même plan, en évitant qu’un beau matin, des citoyens musulmans découvrent deux têtes de cochon jetées sur le terrain où devait bientôt s’élever une nouvelle mosquée ?

Elisa Sombart, avec Anais Dudout et Axel Devaux

 Note de la Rédaction : Suite à cet article, le groupe SRC a répondu aux critiques sur sa motion dans nos colonnes. 

  1. Antoine Antoine

    Bravo pour ce bel article qui retrace bien le déroulement de la séance avec les émotions qu’elle a suscité. Mais j’aimerais revenir sur la fin de l’article. Il est normal que l’on est parlé que de cette motion sans faire d’autres propositions. C’est la forme du débat qui veut ça. Le but du débat est de voter pour ou contre la motion proposée.

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