Skip to content

Stranger Things saison 2 : la magie opère-t-elle toujours ?

Joséphine Coadou • 16 novembre 2017

Anne-Lyvia Tollinchi • 15 novembre 2017

Trump, un an plus tard

Gwendoline Morel • 9 novembre 2017

Arrow
Arrow
PlayPause
Slider

Ecotaxe : la Bretagne se trompe-t-elle d’ennemi ?

L’Ecotaxe – en réalité la « taxe poids lourd » badigeonnée de vert – embrase la Bretagne profonde. Terre d’implantation socialiste, baignant par endroits dans un communisme rural encore vivace, la Bretagne est en crise. Dans une région où l’industrie agroalimentaire représente encore 11 % des emplois (près du double des autres régions), l’effondrement simultané de deux des trois piliers (1) du fameux « modèle breton » se traduit par des milliers de pertes d’emploi sèches et ne peut avoir qu’une cause, une seule : les maudits jacobins toujours là pour taxer les courageux petits producteurs et humbles industriels.

Pour le mouvement des « bonnets rouges » qui estime à bon droit que la Bretagne n’est pas visible à Paris, avec seulement 37 députés, 19 sénateurs et pas moins de quatre ministres (Jean-Yves Le Drian, Benoît Hamon, Marilyse Lebranchu et Stéphane Le Foll), l’ennemi, c’est l’écotaxe dont on brûle les portiques avant de saccager les sous-préfectures et les radars automatiques, parce que ça vient manifestement de l’Etat.

D’où une alliance rare : Medef et FNSEA (2) main dans la main (ça, c’est normal) marchant derrière le NPA et les « autonomistes bretons ».

Union sacrée des forces vives de la Bretagne, creuset du sauvetage du reste de la France de ses mauvais génies, juge le sociologue Emmanuel Todd dans le dernier Marianne. Esclave serviles du capital, accuse Jean-Luc Mélenchon. « … » tonne Manuel Valls. Mais, finalement, qui est réellement responsable de la situation bretonne ? Faut-il croire qu’une petite écotaxe même pas encore en vigueur serait parvenue avec ses petits bras à détruire le si flatté modèle breton : la volaille Doux, les cochons Gad, victimes de l’écotaxe républicaine et fasciste ? Restons crédibles deux minutes, voulez-vous : l’écotaxe est mal foutue, mal conçue, mal expliquée, on est d’accord. Mais le premier responsable de la faillite du modèle breton, c’est le modèle lui-même. Les premiers coupables de la crise bretonne, ce sont tous ceux qui ont conspiré depuis tant d’années pour réduire la Bretagne en élevage industriel géant. Coïncidence ? Ce sont les mêmes qui appellent les Bretons à la révolte contre l’Etat. Probablement pour faire oublier leur propre rôle dans la crise qui est là.

Un modèle breton productiviste qui s’effondre

L’agroalimentaire breton, c’est le roductivisme à outrance, fondé sur la production de viande de la plus faible qualité possible dans la plus grande quantité faisable, jouant le grand rôle international de la « compétitivité » pour un chantage à l’emploi des plus classiques envers des employés payés au lance-pierre pour avoir le plaisir de s’empoisonner chaque jour dans de monstrueuses fosses à purin remplies de milliers de porcs engraissés de force, malades du premier au dernier jour de leur misérables vies, gavés de médicaments, et dont le lisier, gaillardement déversé par milliers de tonnes dans les rivières, ravage à coup de nitrates les cours d’eau et couvre les plages d’une hideuse plaie verte. Le modèle breton, c’est aussi les entreprises Doux, dont les poulets en batterie sont de si piètre qualité que même McDonald’s n’en fait pas de nuggets : tous ces bons poulets, sympathiques nids de virus sur pattes, gavés d’anxiolitiques (!) parce que rendus au trois quart fous par une vie de prison, sont tranquillement exportés en direction de l’Afrique et du Moyen-Orient, en vertu du bon vieux principe du « si ce n’est pas assez bon pour nous, ça l’est toujours bien assez pour eux, n’est-ce pas ? » Pendant ce temps, pour répondre à la demande – la volaille est la viande la plus consommée en France, devant le porc -, on importe à grand frais 44 % de notre consommation annuelle, d’une qualité largement supérieure.

Mais rassurons-nous : si les animaux sont traités de cette aimable façon, il ne faut pas s’en faire pour les ouvriers, libres de « vivre et travailler » (pour rien) en Bretagne, et de profiter de la verte nature. verte, comme ces algues vertes que l’Etat – et donc nous finalement – est sommé d’enlever pendant que les pollueurs poursuivent joyeusement leur petit bonhomme de chemin. Le Canard Enchaîné, citant la Cour des Comptes, rapporte d’ailleurs que neufs des onze points de captation d’eau de Bretagne sont si chargés en nitrates qu’ils sont déclarés peu sûrs (c’est un euphémisme) pour la consommation humaine – sans d’ailleurs que l’État n’ait pris la décision de fermer lesdits points. En plus de favoriser l’apparition des tristement célèbres algues vertes et de détruire la biodiversité aquatique, le nitrate serait aussi en cause dans divers cancers, en particulier de l’estomac. Bon appétit bien sûr.

C’est cela le « glorieux modèle breton » que prétendent défendre contre les vilains parisiens jacobins centralisateurs la FNSEA et le MEDEF breton. Un attachement intéréssé à un modèle productiviste à outrance, largement dépassé depuis la fin des Trente Glorieuses, qui, fatalement, craque. Toujours moins bon, toujours moins cher, toujours plus grand : il y a un moment, forcément, où ça coince. La Bretagne ne veux pas payer de taxes sur sa pollution. Soit. Mais ça ne la gêne pas, à l’inverse, de percevoir 2,5 milliards de subventions par an de l’Europe, 3 milliards de l’État et des collectivités territoriales, tout cet argent de la part du contribuable pour pouvoir continuer à vous bercer d’illusions depuis longtemps fanées. Il s’agissait de compenser les pertes face à des pays comme le Brésil. Comme si l’Europe pouvait faire assaut de « compétitivité » avec les pays tout juste émergés. On ne peut pas payer un ouvrier en France comme au Brésil. C’est pas faute d’avoir essayé. 

Et puis voilà, c’est fini. A bout de souffle depuis si longtemps, le précieux modèle breton semble définitivement à l’arrêt, sans que, cette fois, rien ni personne n’y puisse quelque chose. Du coup, il est confortable de pouvoir accuser une taxe qui n’est même pas encore entrée en vigueur. C’est pour 0,16 euros le kilomètre, avec un abattement de 50 % que l’on fait tout ce chambard ?

Faites le calcul.

Pourquoi ça coûte si cher ? Peut-être parce que, par hasard, les entreprises agroalimentaires envoient tranquillement leurs cochons se faire abattre en Basse-Saxe par des travailleurs roumains dans des abattoirs à moindre coût (on imagine l’état des malheureuses bêtes après 1200 kilomètres de route à cinq cents dans un semi-remorque, sans pause et sans eau – parce qu’il faut bien être compétitif) avant de les faire revenir, une fois morts, se faire conditionner en Bretagne, puis envoyer au diable vauvert ? Prolétariat animal pour prolétaires humains, une vie enviable pour les uns et les autres et des bénéfices corrects pour l’entreprise.

Alors oui, une écotaxe sanctionnerait ces transports, d’un autre côté, c’est quand même un peu le but d’une écotaxe, en fait. Tu pollues, donc tu payes pour nettoyer. C’est quand même simple à comprendre, et fichtrement logique. Et les industries agroalimentaires, en Bretagne, ça pollue. Beaucoup. Sortez respirer un bon coup le bon air du large sur une plage, par exemple. En plein été de préférence. La nécessité d’introduire un principe du pollueur payeur en France semble difficilement réfutable sous le vent d’un élevage de porc.

Mais, soyons honnêtes : le fiasco de l’écotaxe n’est pas imputable à la seule volonté d’une minorité de Bretons de l’accuser de sa propre incurie.

La taxe « poids lourd », un fardeau que les gouvernements successifs se passent de main en main

Les raisons qui font que cette écotaxe poids lourd est un boulet économique et politique ne sont pas difficiles à découvrir. Ça prend environ 2,4 secondes dans google. Il suffit de taper « rapport éco-taxe assemblée nationale ».

La lecture du rapport numéro 844 est particulièrement instructive. Il présente clairement et avec pertinence, les tenants et les aboutissants de la taxe, et surtout les raisons de cette conception bâtarde, incompréhensible et tenant tout de l’usine à gaz : portiques comptes-camions, GPS spécialisés. Tout vient en réalité de la nécessité pour l’Etat de se conformer à deux directives, Eurovignette I (Directive 1999/62/CE du Parlement européen et du Conseil du 17 juin 1999, relative à la taxation des poids lourds pour l’utilisation de certaines infrastructures pour ceux que ça amuse) et Eurovignette III (Directive 2011/76/UE du Parlement européen et du Conseil du 27 septembre 2011 modifiant la directive 1999/62/CE du Parlement européen et du Conseil relative à la taxation des poids lourds pour l’utilisation de certaines infrastructures, à vos souhaits), dans le cadre d’une troisième, répondant au nom d’Interopérabilité. Toutes ces directives ne visent pas spécialement à taxer les pollueurs en réalité. L’Europe, semble-t-il, s’intéresse moins à ces choses là qu’à la perspective d’ouvrir à la concurrence un nouveau marché potentiel pour des opérateurs privés. Il parait capital d’encadrer au plus vite les Etats qui pourraient faire le choix de taxer les poids lourds pour rembourser la destruction du bien public par le passage régulier des transports routiers.

Selon un (autre) rapport de la Rue de Cambon, à destination du Sénat, le coût d’entretien des voies, de la compétence des départements depuis les grandes lois de transfert de 1972 et 2004, coûtent précisément 1,2 milliard d’euros à l’état au titre de la compensation. Cet ensemble de directives contraint ou du moins suggère fortement aux Etats désireux de taxer les poids lourds sur leur territoire de prendre pour modèle le voisin allemand (et autrichien). Les autoroutes allemandes étant comme chacun le sait propriété de la Bundesrepublik, chaque camion qui circule sur les routes outre-Rhin doit s’acquitter d’une somme forfaitaire. Le système est en vigueur depuis 2005, et fonctionne plutôt bien, sous la forme, toutefois, Europe oblige, d’un partenariat public-privé. A l’inverse de la France, toutefois, pas de portiques, pas de GPS compliqués, juste une vignette semblable vignettes d’assurance françaises. A comparer avec les 175 millions d’euros nécessaires à la mise en place des portiques (de toute façon remboursé par l’Etat).

Il faut noter qu’il n’y a pas de préoccupations écologiques directement exprimées dans cette taxation ; c’est clairement juste pour réparer les routes défoncées par les 33 tonnes. La taxation commence d’ailleurs à partir de 12 tonnes, contre 3,5 tonnes chez nous. Autant dire qu’en France, tous les camions passent sous les portiques caudins, y compris ceux des petits producteurs se rendant au marché du village voisin. Disons-le tout de suite, c’est pas génial. (mais on entend jamais les petits producteurs sur France3).

Le contrat, de 5000 pages, approuvé par Nathalie Kosciusko-Morizet et Jean-Louis Borloo du temps où ils collaboraient tant bien que mal au ministère de l’Ecologie stipule que l’Etat doit verser 240 millions d’euros, tous les ans pendant les onze ans que durera le contrat à Ecomouv’ (entreprise conçue ad hoc pour soutirer de l’argent au contribuable – puisque c’est finalement de ça dont il s’agit quand on parle de « redevance sur la perception des taxes »). Et que la taxe soit en vigueur ou non, 800 millions d’euros sont dus à l’entreprise. Enfin, il faut pointer du doigt le fait que cette taxe coûte très cher aux contribuables, et particulièrement aux départements et aux régions. Elle va logiquement envoyer beaucoup de camions vers les autoroutes, gratifiant au passage les concessionnaires privées de celles-ci d’une manne supplémentaire de 400 millions d’euros par an sans avoir a bouger le petit doigt. Le résultat d’une logique de privatisation des profits engagé dès 2005 par le gouvernement Dominique de Villepin, qui a presque donné les autoroutes, dont la construction avait été financée par l’impôt, à des entreprises privées. La Cour des Comptes, dès 2008, accusait sans fard un véritable scandale qui a coûté au contribuable une perte sèche de plus de 40 milliards d’euros. On notera que les socialistes ne se sont pas empressé de changer quelque chose à cet accord rentable (mais pas pour nous) lorsque la concession dut être renouvelée en 2012. Notons pour finir que ces dernières informations sont tirées du rapport de M. Hervé Mariton, à priori pas le plus dangereux des communistes.

Enfin, le fiasco de l’écotaxe, c’est aussi au gouvernement actuel qu’on le doit. En persistant dans la voie tracée par l’UMP, en reproduisant toutes les erreurs déjà prévues par les rapports préliminaires, en présentant la taxe non au sein d’une grande rénovation, nécessaire et depuis bien trop longtemps attendue, des finances publiques et de l’imposition, c’est le gouvernement qui a plus que tout autre empoisonné la situation et prêté le flanc au discours tenu par les « bonnets rouges ». En cédant devant les revendications du mouvement des bonnets rouges plutôt qu’en allant expliquer sur le terrain la réalité de l’écotaxe et l’inéluctable chute d’un modèle productiviste néolibéral complètement dépassé et empiriquement contre-productif.

Mais il y a toujours de l’espoir pour la Bretagne. Pendant que les cheptels de Prim’Holstein (cette vache frisonne sans doute bien sympathique mais aussi bien adaptée aux pâtures bretonnes qu’un panzer dans dans la campagne française) décroissent à mesure que les coopératives monstrueuses font faillite, la bonne vieille pie noire de Bretagne, elle, revient tranquillement reprendre possession de ses terres ancestrales, grâce au courage de nombreux agriculteurs, d’Armorique et d’ailleurs, qui se battent pour une agriculture qui respecte la terre, la bête et les hommes. Le voilà le vrai modèle breton, celui qu’on veut voir exister et perdurer, parce que c’est un vrai espoir de développement, et non une façon de payer le présent avec la monnaie de l’avenir.

Axel Devaux

(1) Il y a longtemps que la pêche, le premier pilier traditionnel de l’économie bretonne, périclite, prise en tenaille par le dumping des supermarchés pour la baisse des coûts et les impératifs des quota européens.

(2) Fédération Nationale des Syndicats d’Eleveurs et d’Agriculteurs, la FNSEA est le plus puissant lobby français en matière d’agriculture. Classé très à droite, il représente concrètement l’alliance des éleveurs de porc breton et des céréaliers de la Beauce autour d’un modèle de production extensif et rendu compétitif par la baisse des coûts de revient, couplé à une politique agraire très « après moi le déluge » avec pesticides, nitrates et OGM à gogo, s’il vous plaît. Ce même modèle qui s’écroule présentement en Bretagne, périssant par là où il avait péché : la concurrence internationale à outrance. En dépit de la volonté du mouvement bonnet rouge de se présenter comme une alliance de petits paysans et producteurs bretonnants contre les méchants parisiens centralistes, la FNSEA est plutôt (très) bien en cours dans les ministères et à Bruxelles.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *