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Ils auraient mérité qu’on en parle : quelques oubliés de 2013

Le mois de décembre est toujours le moment des bilans et des tops divers et variés dans les médias, le temps de recenser les oeuvres qui ont marqué l’année écoulée avant de passer à la suivante. L’Apostrophe a publié de nombreuses critiques en 2013 et il pourrait être intéressant de voir ce que l’on en retient aujourd’hui – j’ai trouvé néanmoins plus judicieux de vous parler ici de trois produits culturels qui n’ont pas été traités sur le site, et qui selon moi méritent pourtant qu’on leur porte une certaine attention.

Un film : Shokuzai de Kiyoshi Kurosawa

Shokuzai

Je me permets de tricher un peu dans mes catégories : Shokuzai (bande-annonce ici) est à l’origine non pas un long métrage mais une mini-série en cinq épisodes produite pour une chaîne de télévision japonaise, artificiellement découpée par la suite en deux films pour être diffusée en salles sur le marché français. De par son format et sa structure narrative, ce n’est clairement pas une oeuvre conçue pour être diffusée dans un cinéma, cela dit peu importe – en une, deux ou cinq prises, le contenu reste bon.

Shokuzai s’ouvre sur un drame atroce : la toute jeune Emili, fraîchement arrivée dans un village nippon apparemment sans histoire, est assassinée dans le gymnase de son école primaire. Quatre fillettes jouaient avec elle jusqu’à quelques minutes avant le crime ; elles ont toutes vu le tueur mais, traumatisées par l’évènement, elles se découvrent incapables de se souvenir de son visage. Le coupable n’est pas retrouvé, la mère d’Emili, Asaka, leur en veut profondément et les condamne alors à la pénitence (Shokuzai donc, en japonais). Quinze ans plus tard, chacune se voit rappeler d’une manière différente cet épisode douloureux, aux ramifications plus profondes qu’elles n’y paraissent au premier abord.

Réalisateur prolifique, Kiyoshi Kurosawa n’est malheureusement pas très connu hors des frontières de son pays et tout comme Tokyo Sonata, son (très beau) précédent film sorti en 2008, Shokuzai n’a pas fait beaucoup de bruit lors de sa sortie au printemps dernier. C’est dommage, car loin des grosses productions policées  et des films français chiants, il s’agit d’une oeuvre assez fascinante, qui interpelle et dérange un peu. Le film distille intelligemment son ambiance triste et mélancolique, ses coups de théâtre, ses fausses pistes et surtout frappe de par son économie de moyens : la mise en scène est élégante et épurée, toujours cadrée comme il faut et ne cherchant jamais l’effet de style superflu. Tout repose ici en fait sur le talent des cinq actrices principales, épatantes de justesse et de retenue, dont certaines habitent réellement leur personnage dans toutes les nuances de sa personnalité – jusqu’à la folie pure.

Alors bien sûr, Shokuzai n’est pas parfait : il souffre de quelques baisses de rythme et de quelques moments vraiment étranges, certains de ses « épisodes » sont plus mémorables que d’autres. Mais c’est aussi la démonstration éclatante d’un savoir-faire et d’une vision d’un cinéma qui ne ménage pas le spectateur, qui le secoue psychologiquement et le laisse pantois quand le générique arrive.

Un disque : Death on Wheels de Christine

Death on Wheels

Preuve que Rouen a bien davantage à montrer que ses berges et son Gros Horloge, Christine commence à faire son trou et à se produire à Paris, mais gagnerait toujours à être plus connu. Hommage appuyé à l’oeuvre du réalisateur-compositeur John Carpenter – jusque dans son nom  – le groupe a néanmoins son style à lui, un dévastateur mélange de genres entre électro sans concession, rock brut, hip hop et… accords façon musique classique. Il y a du Justice, il y a du C2C, du Sebastian, du Kavinsky dans Christine, mais il y a aussi plein d’autres choses. Et voilà qu’après un premier EP au début de l’année, le déjà très bon Catharsis, le duo normand a remis le couvert il y a quelques semaines avec un Death on Wheels encore plus furieux et abouti.

Premier morceau du disque, Death on Wheels Part I fera fuir vos voisins et vos colocataires avec ses beats répétitifs et angoissants ; si cela ne suffit pas, l’excellent Too Much Not Enough les achèvera à grands coups de paroles énervées, scandées sur un rythme frénétique, parfait, impitoyable. Vous pourrez alors écouter tranquillement Burial, et ainsi cacher à tous vos proches le fait que vous appréciez la piste en dépit de sa brutalité et de son orientation dubstep assez prononcée. Death on Wheels Part II est en revanche le morceau de bravoure de l’EP, une pépite d’électro sombre au son saturé, pleine de rage et de violence contenue – un monstre d’efficacité qui se renouvelle sans arrêt pendant cinq minutes, avant de s’éteindre juste comme il faut. Il vous restera ensuite l’agréable mais assez conventionnel Dying Kings, et surtout l’énorme No Way qui conclut de manière admirable le disque, sur un feu d’artifice ambitieux et cinématographique, à la progression minutieusement calculée.

Christine, c’est du brutal, c’est de l’affreux, sale et méchant. Death on Wheels n’a pas de pitié pour vos oreilles, il les chatouille contre le sens du poil mais il le fait extrêmement bien. On peut en ressortir exténué comme on peut en ressortir ravi : essayez donc, voyez-par vous même.

Un jeu : Papers, Please de Lucas Pope

Papers, Please

Je m’étais d’abord dit que j’allais vous parler de The Legend of Zelda : A Link Between Worlds, dernier opus d’une série bien connue et suite de l’éternel classique de 1992 A Link to the Past. Mais je n’ai qu’une chose à vous dire sur ce jeu en vérité : c’est votre enfance en mieux. Achetez-le. Jouez-y. Vous n’avez pas de 3DS ? Je vous prête la mienne.

Cela étant fait et parce qu’il ne bénéficiera jamais de la même publicité, je vais donc plutôt vous conseiller Papers, Please, jeu indépendant qui ne paie pas de mine mais frappe là où ça fait mal. Le titre vous met dans la peau d’un fonctionnaire de l’état soviétique fictif d’Arstotzka, au milieu des années 1980 : vous voilà garde-frontière, dernier rempart humain chargé de décider de l’entrée sur le territoire national des individus qui se présentent à vous. Vos seules armes – ou peu s’en faut – sont vos tampons (« Approuvé » et « Refusé », comme illustré ci-dessus) et le règlement, qu’il faut impérativement appliquer à la lettre. Chaque individu entrant légalement en Arstotzka vous apportera 5 crédits, et vous avez le droit à deux erreurs par jour avant pénalité financière mais attention, il faut payer le loyer, le chauffage et de quoi manger pour toute la famille à la fin de la journée.

Le premier jour est un jeu d’enfant ; et puis les choses se gâtent. Le règlement devient de plus en plus complexe, les documents à vérifier se multiplient, les fraudeurs rivalisent de techniques pour vous tromper. La foule impatiente s’amasse devant votre cabine, vous devez être rapide si vous voulez joindre les deux bouts mais le monde s’acharne contre vous. Vous commettez des erreurs d’inattention, des fautes de jugement – seulement aviez-vous vraiment le choix ?

Un homme se présente à vous, sa femme est derrière lui mais son passeport est périmé ? Vous la recalez : vous ne voulez pas perdre votre job.

Un vieillard à l’air sympathique débarque avec des faux papiers, puis revient quelques jours plus tard miraculeusement en règle ? Vous savez que c’est trop beau pour être vrai. Vous le laissez entrer. Il se fait sauter une poignée de mètres plus tard, tuant trois de vos collègues.

Un journaliste demande à entrer avec son pass de reporter ? Ce n’est pas prévu dans le règlement. Vous le refusez, il écrit une tribune assassine dans un grand journal du pays voisin. Le lendemain, vous devez donner des raisons plus évidentes à vos refus, vous perdez un temps précieux, votre salaire diminue.

Un criminel international est attendu à la frontière, un père de famille vous aborde en vous donnant la photo de sa fille qu’il a assassinée, il vous demande de l’aider dans ses projets de vengeance ? Vous ne pouvez pas l’aider.

Votre pays se voit boycotté économiquement par la nation d’en face ? Vous devez désormais refuser tous les ressortissants de cette dernière.

C’est le règlement.

Les exemples sont encore nombreux. Il n’y a pas toujours de bonne solution, les problèmes surgissent sans prévenir et parfois vous n’y pouvez pas grand chose. Vous n’êtes rien et on vous le fait bien savoir : Papers, Please est de ces titres qui font la preuve du potentiel inexploité du jeu vidéo, du pouvoir de l’interactivité à des fins autres que l’amusement pur et simple. Vous n’assistez pas au drame, vous le vivez et il arrive même que vous le provoquiez sans le vouloir. Vous ne faites que votre travail, vous ne faites « qu’obéir aux ordres » comme tant l’ont fait au cours du XXème siècle et comme tant le font toujours aujourd’hui – et quand vous essayez d’avoir un coeur, vous finissez souvent par le regretter.

C’est idiot à dire mais Papers, Please est une expérience digne d’être vécue. Et vous n’avez pas d’excuse, car le jeu coûte moins de 10 euros et tourne sur n’importe quel ordinateur, même un Macbook de bourgeois*.

*: j’ai un Macbook de bourgeois.

Charles Carrot

PS : Joyeux Noël et bonne année 2014.

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