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Déprimants, les Français ? A qui la faute ?

Implacable, le réquisitoire matinal de France Inter, ce mardi 21 janvier. Réunie dans le studio 104, la crème du journalisme radiophonique français se penchait doctement sur l’objet du délit : l’enquête « Fractures françaises », qui démontre, s’il en était encore besoin, que les pauvres Français sont décidément bien réacs, anti-européens, et donc hautement condamnables, mon bon monsieur.

Pour une incompréhensible raison, en effet, l’enquête révèle qu’une majorité non négligeable de Français pensent que la mondialisation n’apporte pas que du bon, que les politiques sont largement corrompus, que l’économie va mal, que la France est sur le déclin, lequel apparaît plus ou moins irréversible, et que par ailleurs, la politique dans ses diverses apparences institutionnelles (Parlement, Ministères, etc.) ne peut plus rien faire. A quoi s’ajoutent quelques données rapidement évacuées par les augustes commentateurs, tel que le fait qu’un « gros tiers » des sondés seraient favorables à la sortie de l’Euro, 45% pour le retour de la peine de mort (ce qui, si on compare aux 81% qui étaient pour son maintien en 1981, reste un score honorable), et symétriquement divisés sur la question de la place de l’État dans l’économie.

Le constat est sans appel pour notre jury du Service Public : le fait que les Français soient « déprimés » est le signe éclatant de la « dépression de la France » et donc la « marque de son déclin », etc, au contraire, par exemple des anglos-saxons qui eux sont fiers, confiants dans l’avenir et ont la truffe humide (1). En clair, les Français sont déprimés, donc déprimants, donc la cause de la dépression qui les déprime. La boucle est un peu spécieuse mais bien troussée : la France et les Français sont à la fois la cause et les responsables de cette dépression qui « fait-le-jeu-du-Front-National », en poussant le prolétaire de base, toujours suspect d’une moindre culture et d’un intellect au rabais, dans les bras de la Bête Immonde ™. Bête dont, par ailleurs, ils n’auraient sans doute jamais entendu parler si tout soudain l’intégralité du PAF ne s’était pas mis à interviewer les énarques estampillés FN et « en rupture avec le système » – il est vrai que les énarques, par nature, n’ont rien à voir avec le Système, le fait est bien connu, surtout quand ils sont passés par HEC, la vraie école de la pensée alternative. Faudrait voir à pas nous prendre pour des lardons quand même.

Pendant la quinzaine de minutes que la matinale consacra ce matin-là à la désastreuse enquête de l’Iflop, toutefois, aucun rapport ne sera effectué entre la perte de confiance des Français dans leurs institutions, et, au pif, le rôle joué par ces mêmes institutions dans cette crise. Qui donc passe son temps à seriner que le Français se doit d’avoir honte de ne pas être Anglais (et donc si délicieusement optimiste), qu’il est franchement « rétrograde » de tenir à sa langue maternelle pour suivre son cursus scolaire, que le fait de ne pas être Allemand (et d’avoir un budget plus serré qu’aucune entreprise « performante » au monde) est passible de la peine de mort économique, et qu’en réalité, en toutes choses, être né en France est un désavantage monstrueux dans le monde réel, dont il faut battre sa coulpe jusqu’à la lie. Si « les Français » sont déprimés, ce n’est pas de leur faute, mais bien celle de ces « élites » qui ne croient, qui ne veulent plus croire en la France, ni en sa capacité à agir de son propre chef, selon son propre agenda. Si les sondés se défient de la capacité du politique à changer les choses en matière économique, n’est-ce pas précisément parce que ce même politique a lui-même en premier lieu renoncé ?

S’il y a « confusion » entre le PS et l’UMP, n’est-ce pas parce que, par exemple, le plus illustre représentant actuel du PS mène une non-politique économique, en dépit des calamiteuses conséquences de l’austérité sur les économies nationales (conclusion émise en particulier par ce repaire de marxistes-léninistes qu’est le FMI de Christine Lagarde) en se vantant de faire « mieux que Sarkozy » ? Je ne parlerai même pas ici du retour de Jean-Baptiste Say, « l’offre crée la demande », tant cette théorie économique a été battue en brèche, empiriquement et théoriquement, un nombre incalculable de fois. Le libéralisme économique a régulièrement été un échec retentissant, et assez curieusement, ce sont rarement les gens qui l’organisent qui en font les frais.

Il est donc quelque peu douloureux d’entendre les mêmes personnes qui se font les apôtres du déclin et de la dépression de la France, s’offusquer ensuite que leurs auditeurs, à la fin, finissent par y croire et par réclamer le retour du Général. Mais oui, que voulez-vous, les Français sont des veaux, c’est bien connu.

C’est la particularité de l’incroyable complexe d’infériorité des élites françaises vis-à-vis du reste du Monde Libre (en gros, l’Allemagne et l’Angleterre), remarquablement bien analysée par l’ancienne directrice de l’ENA, dans cet article que je vous invite vivement à consulter, que de reproduire, dix ans plus tard, les erreurs de leurs modèles, généralement au moment précis où ceux-ci commencent à revenir dessus. Ainsi François Hollande gagnerait-t-il sans doute à interroger les actuels dirigeants du Labour ou du SPD pour vérifier si, finalement, c’était une si bonne idée que ça, de valider les théories économiques libérales.

Christophe Barbant

(1) Étant bien entendu que si un Anglais reproduit partout son drapeau national, y compris sur son sac de course, c’est un rebelz hype, tandis qu’un Français qui se livre aux mêmes bagatelles avec le drapeau tricolore est un suppôt de Satan, voire même un beauf.

 

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