Skip to content

Anne Tollinchi • 22 janvier 2018

Tribune d'étudiants • 15 janvier 2018

Alice Galopin • 11 janvier 2018

Arrow
Arrow
PlayPause
Slider

En finir avec Eddy Bellegueulle – Edouard Louis

En finir avec Eddy Bellegueulle est le succès littéraire de ce début d’année. Impossible de le manquer, il est en tête de gondole dans tous les magasins. Largement autobiographique, ce roman raconte l’adolescence d’Eddy Bellegueulle (jusqu’à son entrée au lycée), un garçon né dans un petit village de Picardie au début des années 1990, dans une famille extrêmement pauvre. Bien vite Eddy se rend compte qu’il est homosexuel. Or dans son milieu – une sorte de lumpenprolétariat sordide – être homosexuel c’est être différent, c’est être anormal. La vie d’Eddy, jusqu’à son entrée au lycée, va ainsi être marquée par des humiliations, par la violence, par le rejet et la haine. La première phrase du roman donne le ton du livre : « De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux ».

CouvEdouardLouis

Un roman sociologique

La dédicace à Didier Eribon – sociologue spécialiste de la sociologie du genre et auteur de Retour à Reims, roman dans lequel il décrit une trajectoire semblable à celle d’Édouard Louis – est significative. La lecture de Bourdieu – et la découverte de la sociologie en général – a profondément marqué Édouard Louis. Il est ici impossible de ne pas faire la comparaison avec d’autres romanciers comme Annie Ernaux ou Olivier Adam dont l’écriture se caractérise par un sous-texte sociologique omniprésent. L’écriture d’Édouard Louis est attentive aux relations de domination qui existent entre les classes sociales (comme lorsque Eddy frappe une fille qui lui fait sentir la différence de milieu social qui existe entre eux), entre les hommes et les femmes, entre les homosexuels et les hétérosexuels. Elle fait ressortir les mécanismes de cette domination mécanismes dont personne ou presque n’a conscience.

La sociologie se fait clairement sentir dans l’analyse des regards que portent les individus les uns sur les autres. Une des forces du roman est la mise en évidence du caractère construit de ces regards. Le problème d’Eddy n’est pas qu’il soit homosexuel. Le problème, c’est que dans le milieu populaire dont il vient être homosexuel est une caractéristique qui a été construite comme différence, et même comme différence méprisable, haïssable. Être un homme, c’est être un dur. C’est manger en quantité. C’est jouer au football. C’est sortir avec des filles. Ce n’est qu’en arrivant au lycée à Amiens, où des garçons hétérosexuels se font la bise pour se dire bonjour, qu’Eddy se rend compte à quel point les identités sexuelles (masculin/féminin) sont construites socialement.

On sent aussi l’influence de Michel Foucault dans l’analyse des rapports entre le corps et l’identité. Le corps définit en grande partie l’identité de l’individu aux yeux des autres. Pour les autres on n’est que ce que l’on semble être, nous n’existons que dans le regard d’autrui. A propos des femmes de son villages Eddy raconte qu’on a l’impression qu’elles ne sont pas des femmes tant qu’elles n’ont pas d’enfants. Une femme sans enfants est une « mal-baisée », ou pire, une « gouine ». En réalité Eddy n’est même pas maltraité et frappé par les autres parce qu’il est homosexuel mais parce qu’il à l’air d’être homosexuel. Au fond peut importe qui il est. Aux yeux des autres il est homosexuel, et cela suffit pour provoquer insultes, crachats et coups.

C’est en raison de l’importance du corps et du regard des autres qu’Eddy va tenter de changer, « d’être un dur ». Car un homme doit être un dur. Il va se mettre à manger en quasi permanence, surtout du gras – des chips – afin de prendre du poids. Il va sortir avec des filles, sa sœur va lui arranger un coup avec une de ses amies (qui a 18 ans alors que lui n’en a que 13). Cependant tous ces efforts échoueront. Même quand il sort avec un fille au collège il reste le « pédé ». Dès lors Eddy n’a plus qu’une envie : partir. Quitter ce milieu qui ne le comprend pas – même si ses parents, au fond, l’aiment. La dynamique d’attraction/répulsion vis-à-vis du modèle masculin qu’est son père (ou que sont les hommes du village en général) joue à plein : conscient qu’il ne pourra pas – en l’état actuel des choses – être ce qu’on attend d’un homme dans son village, dans sa famille, il décide de partir, de fuir ce modèle qu’il ne veut pas être, qu’il ne veut plus être.

Écrire la violence

Édouard Louis l’a dit, avec son roman il a voulu faire de la violence un espace littéraire. Celle-ci est en effet omniprésente. Le roman s’ouvre sur Eddy se faisant insulter, frapper et cracher au visage par deux autres collégiens. La violence est ici physique. A la fin du roman, alors qu’il rentre au lycée en internat à Amiens – la promesse d’échapper aux coups et aux insultes quotidiennes – Eddy se rend compte que la veste de sport Airness que sa mère lui a acheté pour l’occasion – une dépense importante – ne fait pas partie de ce que les jeunes portent à Amiens, qu’elle lui rappelle ses origines populaires et qu’elle le marque socialement. Honteux, il jette sa veste à la poubelle et ment à sa mère en disant qu’il se l’est faite volée. La violence est ici une violence de classe, une violence symbolique pour utiliser un terme bourdieusien. D’un bout à l’autre du roman, la violence se fait donc sentir, sous des formes variées.

L’écriture d’Édouard Louis se fait elle aussi violente quand il fait parler ses personnages (sa famille, les jeunes de son âge…) : le langage est violent à la fois dans les termes employés mais aussi dans la syntaxe, brisée. Le « parler populaire » – pour autant que cette expression ait un sens – est rendu avec une précision minutieuse. Les phrases prononcées directement par les personnages sont de plus écrites en italique, soulignant ainsi leur violence et leur décalage avec la langue « correcte »: violence à la fois verbale et symbolique.

Fiction ou réalité? 

Le roman d’Édouard Louis repose la sempiternelle question de la véracité du roman et de la fiction. Quel crédit faut-il accorder à cette œuvre – par ailleurs largement autobiographique et revendiquée comme telle? La référence à Didier Eribon nous invite à considérer ce témoignage comme une restitution fidèle de la réalité. Cependant la violence et la pauvreté décrites sont parfois telle qu’il est difficile de croire que ce qu’on nous décrit s’est passé dans les années 1990/2000. A ce propos, le livre n’a pas été très bien accueilli par la famille d’Édouard Louis ( voir cet article du Courrier Picard). Ses proches lui reprochent une attitude misérabiliste, une exagération de la pauvreté qu’il décrit. Un débat semblable avait eu lieu après la sortie de Retour à Reims, ce qui avait poussé Eribon à écrire Retours sur Retour à Reims.

La famille d’Édouard Louis ne se reconnait pas dans son roman
La famille d’Édouard Louis dit ne pas se reconnaitre dans ce que décrit le roman

 Il faut garder à l’esprit que ce roman n’est « qu’un » témoignage et qu’il ne faut pas généraliser de manière trop rapide. On ne peut pas titrer une analyse globale de la Picardie uniquement à partir de ce roman. Tous les Picards ne sont pas forcément homophobes, racistes, alcooliques… Néanmoins il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse et nier la réalité de ce que décrit Édouard Louis : malheureusement son histoire – au moins sur certains point – n’est pas un cas isolé. Des jeunes homosexuels qui ont honte de ce qu’ils sont il y en a partout en France. C’est à chacun d’essayer de faire la part des choses entre réalité et fiction.

 Antoine Tournié

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *