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CONFÉRENCE – Pinçon-Charlot : grandes phrases et lieux communs

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon sortent un nouveau livre! Le couple de sociologues, connus pour leurs travaux sur la classe supérieure, ont publié en 2013 La Violence des riches, titre qui fut aussi le thème de leur conférence donnée à l’IEP de Lille ce mardi. Voici un petit récap’ pour ceux qui l’ont ratée.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot.
Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot.

La communication autour de cette conférence n’a pas été immense, et pourtant, l’amphithéâtre était plein à craquer. Des étudiants de l’IEP, mais aussi beaucoup de personnes venues de l’extérieur, toutes générations confondues. Mon regard est attiré par, trois rang derrière moi, la douce chevelure blonde de la Femme-Objet, potiche de l’Église de la Très Sainte Consommation.

Si autant de monde a fait le déplacement, c’est pour le couple des Pinçon-Charlot : ces sociologues sont devenus célèbres grâce à leurs recherches sur la haute bourgeoisie, et notamment leur livre paru en 2010 Le Président des riches (et pour leur soutien à Jean-Luc Mélenchon accessoirement). Mais ce mardi 1er avril, c’est du livre La Violence des riches, paru en 2013, dont ils sont venus parler, à travers un dialogue avec l’assemblée, au cours de cette conférence co-organisée par ATTAC, Espace Marx et les Amis du Monde Diplomatique.

Les Pinçon-Charlot se mettent au défi de dresser, en moins de deux heures, un tableau de la violence des riches. Souvent, ce terme de violence est associé aux classes populaires, quand on désire parler de délinquance, d’émeute, d’insécurité… Mais ici, la violence est un système oligarchique très puissant, dans le domaine économique d’abord, mais aussi politique, linguistique et symbolique. Tout est fait pour que les dominés aient honte d’eux mêmes tout en éradiquant tout désir de changement.

Leurs travaux sont le résultat de plus de trente ans de travail sur les dynasties les plus fortunées du pays, dont ils condamnent le contrôle du pouvoir dans un pays dit républicain. Et au cours de leurs recherches, ils distinguent ce que Monique Pinçon-Charlot un passage au « cynisme » de la richesse, dont l’apogée a lieu en 2007 lors du dîner au Fouquet’s de Sarkozy, où le président récemment élu s’affiche avec des patrons du CAC 40. La violence des riches se fait de plus en plus forte, ce qui les pousse à affirmer que l’on est passé d’un système de lutte des classes à celui d’une guerre des classes. Et d’assumer un point de vue très critique : « On les appelle les « riches » et non plus des « bourgeois », car on leur renvoie l’ascenseur de leur violence par ce terme stigmatisant. »

S’ensuivent une série d’anecdotes sur la matérialisation de cette violence. Michel Pinçon développe notamment le cas d’une entreprise d’estampage de 370 ouvriers dans les Ardennes, qui, après avoir fait faillite, a été rachetée par un fonds d’investissement américain qui a pillé ce qu’il y avait à prendre ; « l’enrichissement est devenu le premier but, ce n’est plus la production qui importe mais l’exploitation » précise-t-il, et ce changement dans les rapports économiques et sociaux aboutit à une perte de repères.

Vient ensuite le récit d’une expérience qu’ils ont monté auprès d’une classe de lycéens de Gennevilliers : les Pinçon-Charlot ont emmené ces adolescents issus de milieux très défavorisés avenue Montaigne, à Paris. Là, les gamins ressentent avec force la différence entre les classes et la violence symbolique exercée sur eux par ce mode de vie qu’ils ne connaissaient pas.

Parmi les anecdotes pittoresques, le couple de sociologues nous raconte aussi les réactions des personnes interrogées, la façon dont ils ont parfois été conviés à des dîners de la haute bourgeoisie par les participants à leur recherche pour parler du livre, de la fois où on les a invités au Jockey Club.

Quand arrive le moment de poser les questions, Alessandro di Giuseppe, le PAP 40 de l’Eglise de la Très Sainte Consommation et ancien candidat à la mairie de Lille, se lance dans une grande tirade que votre humble servante a tenté de retranscrire : « Bonsoir, nous étions ravis d’être venus à l’Institut d’Etudes Politiquement Correctes, nous pensions que cette conférence était un poisson d’avril, mais en fait non. On est venus avec mes fidèles, et on pensait être entre nous, entre riches, mais apparemment pas. Ce que j’ai entendu m’a scandalisé, j’ai failli faire cinq attaques cardiaques, ma femme-objet a dû me réanimer. Nous en pincions pour vous avant de venir mais j’ai l’impression que vous êtes jaloux, frustrés, vous rêvez d’avoir notre mode de vie à nous. Ce que je voudrais dire à toute cette salle, c’est que les riches souffrent aussi, et n’oublions pas que dans souffrance il y a « sous » et aussi « la France », les riches souffrent car ils n’ont pas l’habitude, n’oublions pas que bénéfice rime avec sacrifice, que stock-option rime avec émotion. Et ma question, j’y arrive, madame, j’y arrive… je suis politicien, forcément j’ai pas de question, résignez-vous et écoutez-moi. Les riches sont généreux et la taxe de 75 %, on a beaucoup de mal. Je finis. On nous dit, il y a des terroristes intellectuels, des objecteurs de croissance qui nous disent que 85 personnes détiendraient autant que les 3,5 Milliards les plus pauvres de la planète, oui… et alors ? On est dans une jungle économique, le Président l’a bien dit, on est dans une économie de combat. Et je finis, oui, mais ayons une pensée pour ceux qui souffrent, hein, Jean-Marc Ayrault, tu es parti trop tôt et Margaret Thatcher aussi, there is an alternative et… » Son excellence est interrompue par les affreux gôchisants.

Peu après l’intervention de Sa Sainteté, le débat devient plus politique : les Pinçon-Charlot affirment qu’un changement de la situation est possible. Ils proposent alors diverses mesures ; malheureusement, l’un des organisateurs ne cesse de dire qu’on va devoir écourter la conférence car les sociologues sont fatigués en ce moment, on n’a pas vraiment le temps de leur demander en quoi les réformes qu’ils proposent, bien qu’intéressantes, puissent aboutir à une fin de cette « guerre des classes », ni même en quoi la guerre des classes diffère de la lutte. On nous expose longuement un des problèmes majeurs de notre société, puis on nous explique que pour résoudre ça il faut instaurer le vote obligatoire et un statut de l’homme politique. C’est assez frustrant.

C’est d’autant plus frustrant que, dans l’ensemble, les propos tenus lors de cette conférence ont surtout enfoncé des portes ouvertes. Qui a lu ne serait-ce un cours sur Bourdieu sait à quel point l’individu peut être déterminé par son milieu social, à quel point la reproduction des élites est forte. Et soyons lucides : une grande partie des étudiants de l’IEP a déjà conscience de cette violence de la classe supérieure dénoncée ici, soit parce qu’ils en viennent, soit parce qu’ils l’ont subi. Enfin, les Pinçon-Charlot prêchent à des convaincus : ceux qui subissent le plus la « violence des riches » ne sont pas ceux qui lisent des livres de sociologie ou qui assistent à des conférences de ce genre. Au fond, ça ne changera pas le monde, et on ne peut sourire en entendant les fanatiques de la Sainte Eglise de la Très Sainte Consommation soupirer de soulagement en apprenant qu’il y aura une vente de livres et une séance de dédicaces à la fin de la séance.

 Diane Berger

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