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Projection du documentaire « Apprentis utopistes » : l’histoire d’une occupation de l’IEP par des sans-papiers

« C’est l’exemple d’une occupation qui a foiré » résume Yvain Labrousse, laconique. Le documentaire vient de se terminer. Dans la salle, le silence triomphe. La dernière scène marque les esprits : sur un air d’accordéon, les forces de l’ordre – des CRS en tenues accompagnés d’un homme au long imperméable beige – virent, à l’aube, les quelques dizaines d’étudiants de l’IEP agglomérés dans le fond du hall d’entrée. Neuf jours plus tôt, le Collectif des Sans Papiers 59 – un collectif qui lutte notamment pour la régularisation des sans papiers du département et interpelle les politiques sur leurs situations – venait de rentrer dans l’Institution pour s’y installer. Le choix du lieu, tout comme l’occupation, la mobilisation et l’évacuation des étudiants et des 70 sans papiers, sont plus que symboliques. En toile de fond, les paliens font l’expérience du militantisme et du problème de la régularisation des sans papiers – non sans difficultés.

(Ci dessous, premier soir de l’occupation par les sans papiers)

apprentis utopistes3

Mercredi 15 mars 2000, il est 18h lorsqu’une petite centaine de sans papiers et de militants pénètrent dans les locaux de la vénérable Institution. A en croire un compte rendu quotidien des événements, le directeur de l’époque, monsieur Thiebault « a déclaré devant les occupants qu’il ne demanderait pas l’intervention de la police et que les sans papiers pouvaient rester ». Les auteurs le citent : « de ma part, rien ne sera fait pour vous mettre dehors…je ne supporte pas ce type de situation » dit il en parlant des traitements inhumains qu’ont subi les sans papiers. Cependant, dans le documentaire, il déclare un peu plus tard : « je regrette l’attitude adoptée, je pensais qu’il serait possible de sortir de cette occupation et, bien entendu, je serai amené à prendre mes responsabilités ». Déjà, la menace est brandie. Sa position change brusquement : « cela devra être réglé lundi, ça ne passera pas le week end » dit-il jeudi. L’ombre du bâton pointe déjà et il va s’abattre lentement, mais inéluctablement.

L’ancien directeur est épaulé par son secrétaire général, Eric Vanneufville, un binoclard en costard gris tout droit sorti des années 70. Lui, il est clair dès le départ : haussant les épaules à la vue du collectif et des militants occupant l’Institut, abordé par des membres du CSP 59, il répond: « si vous étiez moins nombreux, on vous aurait repoussé … vous êtes restés par la force! ». Dans son bureau, il explique face à la caméra qu’il est « obligé de faire en sorte qu’il n’y ai pas d’incident et d’accident »  puis, que « les droits des uns se heurtent au droit, au Droit au singulier, n’est ce pas ». Il sourit, visiblement content de son trait d’esprit.

L’occupation a mis sur le devant de la scène les discrets rapports de force, de classes et de domination qui traversent la vénérable Institution. Tout d’abord, l’opposition de la direction et la décision d’envoyer les CSR a largement troublé la conscience des étudiants. Un militant de Sciences Po qui soutient les sans papiers explique dans un entretien « qu’au sein de l’IEP, la perception de la direction a volé en éclat ! ». Plusieurs scènes témoignent du conflit entre les militants ou sympathisants de la cause et la direction, représentée par le directeur, mais surtout par Eric Vanneufville. Les avis divergent et ne parviennent par à s’accorder. Ce qui donne lieu à un véritable dialogue de sourd :

– « Nous, on s’écrase pendant cinq ans ! dit un étudiant. – On n’impose pas des gens par la force  explique Eric Vanneufville – Mais les élus ne veulent pas les écouter ! –  Ce que vous dites, c’est du chantage ! – Moi j’essaie d’avoir un coeur. – Vous n’avez pas le monopole du coeur !».

(Ci dessous: monsieur Vanneufville et Thiebault, respectivement secrétaire général et directeur de l’IEP en 2000)

apprentis utopistes2

En situation de crise, la direction dévoile une nature très différente que celle volontiers affichée : C’est une direction sourde, possédant sa propre logique, employant toute sa force pour arriver à ses propres fins. Les étudiants, et ceux qui soutiennent le combat à l’intérieur, en font l’expérience. Comme l’expliquent plusieurs membres du corps enseignant – dont Pierre Mathiot – dans une tribune publiée le 1 avril 2000 dans Libération, la direction a pris une décision « sans concertation avec les instances délibératives de l’établissement et contre l’avis de nombreux enseignants qui avaient proposé en vain leur médiation ». En effet, le tribunal correctionnel de Lille, saisi par le directeur de l’IEP, avait ordonné, le vendredi 24 mars, l’évacuation des lieux. Évacuation qui a lieu le lendemain matin avant 6 heures. D’après des témoignages, il y aurait eu des coups et des insultes. Le soir, le directeur publie un communiqué dans lequel il explique que la direction a été contrainte d’envoyer les forces de l’ordre, car le Comité des Sans Papiers 59 « recherchait l’intervention des forces de police ». La direction «  n’a rencontré en face d’elle que tromperie et manipulation ». On arrive donc à un curieux renversement. La direction, qui avait d’abord fait preuve de bienveillance, rejette la responsabilité de sa décision sur les sans papiers. Mais peu importe celui ou celle qui occupe le poste de directeur, sa fonction l’aurait obligé à prendre cette décision. Dans le petit débat qui a suivi la diffusion, il s’est dit que si Pierre Mathiot avait été directeur à cette époque, il n’aurait pas réagi différemment. Les structures de l’Institut ne permettent pas d’expérimenter des formes nouvelles ou originales d’organisation, ni d’apporter des solutions à un problème qui ne la concerne pas. En effet, son orientation managériale et sa politique d’excellence annihilent toute velléité de transformation. Aussi, permettre à des sans-papiers de rester neuf jours dans cette structure relève de l’exploit…

La détermination de la direction a poussé à la radicalisation d’une partie des militants, qui comprennent rapidement que la cause est perdue. Ils sont une soixantaine à se retrouver quotidiennement le soir, avec les sans papiers, lors de l’Assemblée Générale. Le matin, ils font des rondes. La journée et le soir, ils s’occupent de la collecte des vivres, pétitionnent, interpellent, contactent la presse… L’IEP est en ébullition. Certains étaient déjà des militants de la cause des sans papiers, d’autres se sont engagés au moment de l’occupation. Nous n’avons pas beaucoup de détails sur les relations entre les paliens et les sans-papiers. Les échanges ont souvent lieu lors de l’AG. Certains étudiants dorment avec eux, mais il ne s’agit probablement pas d’étudiants de Sciences Po. Un événement aussi symbolique ne peut que pousser à la politisation – certes, éphémère – des étudiants. Libération, dans un article du 25 mars 2000, raconte une anecdote: « Même l’Epi, le sage mensuel de potaches qui se jurait à la mi-mars «ne prendre en aucune façon position», s’est emballé et pond une édition spéciale par jour. » Pierre, militant palien de la cause des sans papiers, explique ce que tous constatent encore aujourd’hui : les paliens, s’ils ont le cœur à gauche, prennent la position du scientifique ou de l’analyste quand ils font face à une question d’ordre politique. Il précise : « Un professeur a réagi comme cela en mars, il disait : « Les étudiants sont là pour apprendre, pas pour faire de la politique »… A l’IEP, on passe son temps à étudier les modes d’action, de mobilisation, le comportement des hommes politiques, les discours politiques avec une volonté de scientificité ». La positionnement ou la distance critique empêchent beaucoup la réceptivité des discours militants et de l’engagement politique.

Certaines scènes sont cocasses, notamment celles qui témoignent des difficultés de la mobilisation. En effet, il semble que deux logiques se chevauchent. Ceux qui soutiennent le mouvement pour des raisons humanistes, et ceux qui le font pour des raisons politiques. Le premier groupe est majoritaire, mais n’ayant pas d’expérience, il suit le petit noyau d’élèves militants. Puis, face au risque d’expulsion par les CRS, des militants s’interrogent sur le sens à donner à l’action. Certains se radicalisent : de la mobilisation, on passe à la « lutte ». « Au lieu de faire une manif, il faut occuper l’IEP !» dit l’un d’entre eux. Un autre souligne toutefois qu’en cette période de l’année « il y a des gens qui vont faire le crit, maintenant on va rester à 30 ici ». Voilà à quoi tient le destin de dizaines de sans papiers. Dans les couloirs, une étudiante qui soutient ou qui s’engage aux côtés des sans papiers explique qu’elle ne peut pas aller plus loin car sa 3A pour le Canada risque d’être compromise si elle fait un pas de plus dans le mouvement. Inversement, certains militants ne proviennent pas de Sciences Po et sont depuis longtemps engagés aux côtés des sans papiers. Ce capital militant est selon eux suffisant pour orienter la mobilisation vers la lutte. On en arrive à un échange assez étonnant et très symbolique entre les militants de Sciences Po et les autres : « Il faut savoir si tu es pour Thiebault ou pour les sans papiers » dit le premier dans un excès de gauchisme. Le palien, mal à l’aise, répond qu’il est hors de question de bloquer les cours. Deux mondes, deux logiques. Les règles qui peuvent s’appliquer à l’université n’ont pas leur place dans l’Institut de l’entre soi, où les conflits politiques sont abhorrés.

Plus symptomatique est la confusion entre engagement et distance critique pour ceux et celles qui se saisissent de l’opportunité que représente cette mobilisation. Une étudiante tout sourire explique devant la caméra: « on est dans un IEP et on a là une option  »politique et société » : on est en train de vivre un très bon TD ». Sa remarque est d’autant plus cynique que les sans-papiers mènent un combat très difficile, et qu’il ne s’agit donc pas d’un banal TD. Après leur expulsion, ils entameront leur neuvième grève de la faim. Un sans papier, par désespoir et par colère, n’hésite pas à dire lors d’une AG « il faut crever, il faut que ça sente la mort ici !».

Les étudiants doivent aussi faire face à une opposition qu’ils ne soupçonnaient pas : celle de la concierge, qui combine tous les clichés associés au « populo ». Elle donne son opinion franchement, sans manière, (« heureusement qu’il y a leurs parents derrière, avec chauffeur et compagnie ») et gueule lorsqu’on la dérange à 4h du matin pour une question de papier-toilette. Les étudiants sont mal à l’aise devant l’antagonisme de leur classe sociale. Ils découvrent d’autres conditions sociales, que l’occupation a révélé au grand jour. La gène touche aussi les sans-papiers. L’un d’entre eux lui montre ses dessins et lui explique « on n’est pas que des imbéciles ici ». La concierge lui répond : « vous perdez votre temps, ce n’est pas ici que ça va bouger ». Elle dit une vérité simple que les militants refusaient d’entendre ou de croire. L’IEP est un symbole, et ce n’est pas le meilleur endroit pour régulariser la situation des sans papiers ou pour trouver une solution d’urgence d’hébergement. D’une certaine manière, le documentaire porte bien son titre. Les utopistes font face à des réalités multiples puis sont dépassés par celles-ci.

Dans la tribune de Mathiot et Villalba est écrit en conclusion que « la politique est entrée à l’IEP de Lille. Gageons qu’il faudra bien plus qu’une compagnie de CRS pour l’en déloger ». Que s’est-il passé ensuite dans notre vénérable Institut? D’après les acteurs étudiants de l’époque, de nombreuses associations se sont créées, notamment culturelles, mais les subventions que leur accorde la direction est un moyen indirect d’exercer son contrôle sur celles-ci. Et si les étudiants qui sont entrés l’année suivante savaient très bien ce qu’il s’était passé, au final « vis-à-vis de la politisation officielle, ils n’ont pas bougé d’un pouce. Énormément même s’en sont encore plus éloignés ». Et maintenant? Cette occupation relève d’un vague souvenir, d’une anecdote. Retour à la normale, l’ordre règne à l’IEP. Les étudiants ne s’identifient toujours pas à un discours politique précis, encore moins à un parti politique. Il ne s’agit pas de blâmer ou de se réjouir mais simplement de faire un constat : la politique a pris le même chemin que les pérégrinations des sans papiers, elle est entrée dans le vénérable Institut pour en repartir par la même porte.

Tom Joad

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Sources :

Libération : Sciences-Po Lille occupé et mobilisé. Les étudiants se battent aux côtés des sans-papiers qui ont investi les locaux.

http://www.liberation.fr/societe/2000/03/25/sciences-po-lille-occupe-et-mobilise-les-etudiants-se-battent-aux-cotes-des-sans-papiers-qui-ont-inv_320191

Libération : La politique expulsée de Sciences-Po Lille. Tribune de F. Desage et L. Matejko (doctorants en science politique), P. Mathiot et F. Sawicki (professeurs en science politique), B. Villalba (maître de conférences en science politique, université de Lille-II).

http://www.liberation.fr/tribune/2000/04/01/la-politique-expulsee-de-sciences-po-lille_323679

Interview de deux militants de sciences po de la cause des sans papies, en décembre 2000.

http://interdits.net/interdits/index.php/Lille-les-sans-papiers-face-aux-etudiants-de-Sciences-Po.html

zpajol@rezo.net, archives du 15 mars au 26 mars.
 

Communiqué de Jean Louis Thiébault, le 25 mars 2000:

« Communiqué du directeur de l’Institut d’Etudes politiques de Lille,

Le mercredi 15 mars au soir, des « sans papiers » occupaient une partie des locaux de l’Institut d’Etude politique de Lille. Depuis le jeudi 16 mars, la direction de l’IEP a demandé régulièrement au CSP59 d’évacuer les lieux. A chaque fois, le CSP a refusé. Il ne voulait pas terminer cette occupation et recherchait l’intervention des forces de police. Dans ce contexte, l’évacuation des « sans papiers » par la police a eu lieu ce samedi 25 mars, mettant fin à 9 jours d’occupation. La direction de l’Institut d’Etude Politique de lille a joué l’apaisement et la transparence pendant toute cette période. Elle a laissé les « sans papiers » s’exprimer librement. Elle n’a rencontré en face d’elle que tromperie et manipulation. En manipulant les étudiants comme les « sans papiers », le CSP59 a jeté la perturbation et a provoqué inquiétude et la crainte de l’incident sérieux.

Jean Louis Thiébault, professeur des universités, directeur de l’Institut d’Etude politique de Lille ».

  1. Alizée Alizée

    Bonjour,
    Est il possible d’avoir accès libre au documentaire? merci

    • TomJoad TomJoad

      Bonjour,

      Malheureusement le documentaire n’est pas en accès libre, je ne l’ai pas retrouvé ni sur youtube ni sur dailymotion. On peut seulement trouver une sorte de bande d’annonce de plus de 3 minutes sur dailymotion.

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