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Faut-il aller voir Interstellar ?

Éternellement passés de mode, coûteux à produire et difficiles à réaliser par dessus le marché, les films de science-fiction se font plutôt discrets au cinéma. Depuis un petit moment, chaque année apporte son lot d’aventures de super-héros fort rentables (pour Marvel en tout cas), d’adaptation de livres jeunesse à la Hunger Games (Divergente, Le Labyrinthe), mais les studios se risquent rarement à financer de gros projets de SF originaux – et avec une vision.

Dans ce contexte un peu morose, un ou deux films tendent à concentrer les attentes annuelles des amateurs. En 2012 ce poids revenait surtout à Prometheus, porté par un Ridley Scott à l’origine de deux chefs-d’oeuvre du genre, Alien et Blade Runner : le film s’avéra être un navet complet, son esthétique travaillée ne compensant pas la prodigieuse stupidité du script. En 2013 sortait Gravity d’Alfonso Cuarón, réalisateur mexicain qui s’était déjà fait remarquer par la critique avec Les Fils de l’Homme : une réussite, récompensée comme il se doit (7 Oscars tout de même) mais il manquait peut-être quelque chose au film, restreint qu’il était dans ses enjeux.

En 2014, c’est au tour de Christopher Nolan d’essayer d’apporter sa pierre à l’édifice avec un Interstellar aussi ambitieux qu’imparfait.

InterstellarFort du succès d’Inception et de ses adaptations de Batman, Nolan est miraculeusement parvenu à convaincre des investisseurs que son film d’explorateurs spatiaux sorti de nulle part allait fonctionner du tonnerre (et méritait donc un budget de 165 millions de dollars), ce qui paraît déjà un exploit en soi.

Interstellar raconte donc l’histoire (originale mais pas trop) de Cooper (interprété par Matthew McConaughey, cet acteur formidable dont je dois toujours chercher le nom sur Google pour l’écrire correctement, TMTC), ancien pilote prodige de la NASA rappelé par son ancien employeur pour qu’il dirige la plus périlleuse mission jamais entreprise par l’agence : traverser un trou de ver donnant sur une autre galaxie, et trouver une nouvelle planète prête à devenir le nouveau berceau de l’espèce humaine. Le film déploie dès son ouverture une vision assez sombre de l’avenir : se déroulant juste une poignée de décennies après notre ère, il décrit un monde passablement usé, en régression technologique, un monde qui craint la famine et le point de non-retour, un monde poussiéreux qui n’a plus envie de rien. Dans ce contexte, l’expédition menée par Cooper représente alors un dernier espoir, l’ultime sursaut de l’humanité. S’il échoue c’est terminé, cette dernière est condamnée à rester sur Terre jusqu’à ce que la planète bleue soit finalement devenue parfaitement inhabitable. Tout simplement.

Bien qu’ayant son identité propre, le scénario d’Interstellar brasse donc des thèmes déjà vus dans de nombreuses oeuvres de science-fiction : voyage spatial, robots (oui oui), une vision inquiète de notre futur, ainsi qu’une interprétation de certains phénomènes scientifiques que l’on ne peut qu’imaginer et théoriser, faute de les avoir expérimentés par nous-mêmes (notamment en rapport avec le fonctionnement de l’espace-temps, des trous noirs…). Si, sur ce dernier point, la véracité scientifique du film est discutable (lire notamment cet article énervé de Slate sur le sujet), il a le mérite de faire des propositions et de les illustrer de manière totalement époustouflante. A mon humble avis Interstellar ne pourra pas plaire à tout le monde, il a de gros problèmes dans ses dialogues, certaines scènes et son dénouement, ses personnages pourraient être plus fouillés, mais ces défauts indéniables sont gommés par l’incroyable générosité du film.

Faut-il aller voir Interstellar alors, me diriez-vous ? Plutôt, oui. Laissez-moi essayer de vous convaincre.

INTERSTELLAR
De gauche à droite, Cooper (Matthew McConaughey), Brand (Anne Hathaway, étonnamment crédible dans son rôle) et Romilly (David Gyasi).

Ce qui fait toute la force du film, c’est sa “puissance” cinématographique. Déroulant ses plans majestueux sur la musique volontairement énorme et pompeuse de Hans Zimmer, Nolan fait clairement du Nolan et… cela fonctionne à merveille ici. Riche de choix visuels audacieux, Interstellar est l’un de ces rares long-métrages qui arrivent encore à impressionner en 2014 un public habitué aux effets spéciaux les plus sophistiqués. La plupart des scènes sont filmées avec une rare élégance et un sens aigu du cadrage, l’action est toujours fluide et lisible ; on comprend toujours ce qu’il se passe à l’écran malgré une mise en scène fragmentée, non linéaire, qui essaie des choses. Les évènements s’enchaînent de façon limpide, suivant une structure narrative assez intelligente, et on ne s’ennuie pas du tout malgré les 2h50 que dure le film.
Surtout, Nolan voulait visiblement réaliser une oeuvre de science-fiction qui ferait date dans l’histoire du genre, et cela se sent au visionnage. Le pari n’est pas totalement réussi, la faute à quelques détails de fond, mais Interstellar regorge d’idées marquantes qui en font davantage qu’un simple mélange d’influences. L’ombre de 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick plane évidemment sur le film : les deux films partagent de nombreux thèmes et une partie de leur esthétique, du côté purement “industriel” des technologies utilisées à leur représentation de l’espace (comme Gravity, Interstellar en remet au goût du jour une vision plus proche de l’infini oppressant et silencieux que de la mer d’étoiles peuplée de vie à la Star Wars). Ils partagent surtout une même ambition, celle de placer le spectateur face à des situations inédites, de lui montrer des choses qu’il n’aura jamais vues ailleurs.

Tout en s’autorisant quelques fulgurances effrénées à certains moments du film, quelques séquences spatiales particulièrement spectaculaires (dont une qui vous scotchera inévitablement à votre siège), Nolan a le bon goût de rester plutôt sobre dans son style et c’est ce qui permettra sans doute à Interstellar de vieillir admirablement. Le film résiste d’ailleurs à l’envie d’en mettre plein la vue à grand renfort d’écrans tactiles géants, d’hologrammes et d’autres artifices futuristes peu crédibles : il sait identifier la poudre aux yeux, s’en dispense la plupart du temps et génère un émerveillement plus authentique sur bien d’autres plans. Presque purement fonctionnels, loin d’être design mais très inspirés, le vaisseau principal du film (l’Endurance), ses navettes et ses quelques robots blagueurs (tout à fait) intègrent directement le panthéon des objets inoubliables du genre, au même titre que l’ordinateur HAL de 2001 par exemple.

Interstellar n’est pas le film du siècle. Ce n’est même pas le film de l’année (ce titre revenant sans doute à Gone Girl de David Fincher, allez donc le voir si ce n’est pas déjà fait). Néanmoins, il s’aventure (littéralement ET figurativement) là où peu sont allés avant lui et pour cela, il mérite au moins le coup d’oeil. Epique et grandiloquent, un peu mystique sur les bords, Interstellar est surtout un superbe objet de cinéma. Il n’a pas peur de voir grand, ne craint aucunement la démesure et c’est ce qui le rend, au fond, vraiment beau.

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