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SYRIZA : le changement attendra.

L’espoir que suscitent en Europe le succès de SYRIZA chez les partis de la gauche radicale et ceux qui refusent l’austérité est à la mesure de l’indifférence des Grecs pour les élections qui auront lieu le 25 janvier.

À Athènes, rien n’indique sur les murs et dans les rues de cette cité hautement politique qu’une élection de la première importance se tiendra dans quelques jours. Si « le monde entier se tourne à nouveau vers la Grèce avant le scrutin de dimanche », écrit le quotidien Le Monde, le pays continue surtout à vaquer à sa principale occupation, c’est-à-dire joindre les deux bouts. On oublie peut-être que la défiance à l’égard des partis politiques dans ce pays est immense : 91 % des Grecs rejettent leur système politique selon le dernier eurobaromètre.

syriza 4( Soupe populaire, Athènes, crédit photo: Tom Joad)

Lorsque Georges Papandréou, leader de la gauche sociale démocrate PASOK est arrivé au pourvoir en octobre 2009, il affirme durant la campagne « qu’il y a de l’argent » alors que la classe politique savait pertinemment que c’était un mensonge et qu’elle était la première à avoir profité des crédits européens et du maquillage des comptes. Ce qu’on a pu qualifier de « miracle grec » doit beaucoup aux précédents gouvernements et à la complaisance de l’Union Européenne. La corruption, la fraude, les affaires en tout genre n’étaient pas l’apanage de la société grecque, elles ont été permises et pratiquées par la classe dirigeante dans son ensemble. Or, celle-ci, en demandant de l’aide à l’Union Européenne, se retourne contre ses électeurs qui payent depuis 5 ans le prix fort. Si bien que la société, qui « a été érigée en ennemi n°1 de la classe politique, (…) a fait de cette dernière la cause principale de son malheur », explique le professeur en sciences politiques Georges Contogeorgis. Les scandales pour corruption ne se sont pas arrêtés avec le déclenchement de la crise grecque, loin de là. La partitocratie, c’est-à-dire le gouvernement des partis, est toujours au pouvoir. Gageons que SYRIZA aura du mal à s’en échapper.

syriza 5(Georges Papandréou, crédit photo: greekreporter)

Il faut donc marcher longtemps avant de repérer une affiche électorale. Pas de scène de liesse, pas de meeting enflammé, on est très loin de la campagne de mai et juin 2012 qui avait suscité tant de passions. Désormais, seuls deux kiosques appartenant à ANTARSYA (gauche anticapitaliste), et la coalition KKE (m-l) + ML KKE (marxistes léninistes) diffusent des tracts devant la plus ancienne et prestigieuse université Kapodistrian d’Athènes, première victime des coupes budgétaires drastiques dans l’enseignement supérieur. SYRIZA a installé une tente non loin de là. Certains préfèrent faire des happenings sur place Syntagma, l’une des plus importantes places d’Athènes, en face du Parlement. Pour le reste, pas grand chose.

 syrziza 3(Place Syntagma, le Parlement, crédit photo: Tom Joad)

Chacun des deux principaux concurrents organisent leurs derniers rassemblements. Antonis Samaras, actuel Premier Ministre et leader du principal parti au pouvoir Nouvelle Démocratie (droite) était le 18 janvier à Kalamata, un fief électoral. Il était mercredi 21 à Thessalonique en présence de Costas Caramanlis, ancien Premier Ministre issu de Nouvelle Démocratie et il sera vendredi 23 janvier place Syntagma, à Athènes. De son côté, Alexis Tsipras s’est rendu le 20 janvier à Thessalonique, puis le mercredi 21 à Patras, jeudi 22 à Athènes (place Omonia) en compagnie de Pablo Iglesias, le leader du parti espagnol PODEMOS. Il terminera vendredi 23 à Héraklion en Crète. Ce sera l’occasion probablement de diffuser de belles images. En effet, l’essentiel de la campagne se fait ailleurs : sur les petits écrans, les médias et les réseaux sociaux car l’argent manque aussi chez les partis politiques. La crise n’épargne personne. Nul doute qu’on sera très loin des campagnes politiques trépidantes comme celle de 1981 lors de la première alternance ou encore lorsque en 1985, Andreas Papandréou, le père de Georges Papandréou, s’était représenté.

La politique en Grèce depuis la chute de la dictature des Colonels en 1974 était caractérisée par un bipartisme et une alternance presque parfaits. Les deux principaux partis en concurrence, le PASOK et Nouvelle Démocratie, totalisaient à chaque fois plus de 80% des suffrages exprimés. Mais la crise de 2009 a provoqué un changement tout à fait exceptionnel dans le choix politique des électeurs et dans le jeu politique en général. Depuis 2012 ces deux partis anciennement concurrents forment une coalition. Ensemble, ils obtiennent désormais moins d’un tiers des intentions de vote selon les derniers sondages. La volatilité électorale est exceptionnelle. En témoignent les transfuges des hommes et femmes politiques de la gauche vers la droite comme de la droite vers la gauche. Aussi, le nombre d’indécis oscille entre 10 et 20% selon les sondages et SYRIZA capte les anciens électeurs du PASOK, et même certains électeurs de droite.

syriza 0(Alexis Tsipras à gauche et Antonis Samaras, crédit photo: greekreporter)

Les quelques Athéniens interrogés expliquent qu’ils n’attendent pas grand chose de SYRIZA. Un jeune Grec affirme qu’il votera pour Alexis Tsipras mais « pas par conviction, seulement pour lui donner une chance ». Une autre, de sensibilité anarchiste, pense que tous les hommes politiques sont les mêmes. D’ailleurs, les rares affiches politiques sont celles des anarchistes du quartier Exarchia qui, traditionnellement à chaque élection, appellent à faire la grève du vote.

SYRIZA, l’espoir ? Le nier serait quand même un peu mentir. Mais le parti, pour prendre le pouvoir, s’est sensiblement éloigné de son discours et ses positions d’origine. Alexis Tsipras a perdu les élections de mai et de juin 2012 malgré de très bons résultats. Son programme économique a été considéré par beaucoup comme étant trop radical. Il n’a pas non plus été aidé par la stratégie de la peur orchestrée à outrance par Antonis Samaras. Celle-ci avait parfaitement fonctionné à l’époque : Alexis Tsipras au pouvoir aurait signifié la sortie de l’euro, la faillite, le chômage, la misère, le communisme. Or, cette année, Antonis Samaras use et abuse du même registre, mais le discours ne passe plus auprès des électeurs. La situation économique ne s’est guère améliorée. Le Premier Ministre, qui avait pourtant promis des mesures sociales, est tombé dans son propre piège. Il fait depuis début janvier une campagne médiocre et tient des propos déroutants. Encore une fois, il cherche à obtenir les voix des électeurs d’Aube Dorée (parti néonazi). Il tente même très maladroitement de récupérer politiquement les attentats contre Charlie Hebdo en affirmant que la politique d’immigration de SYRIZA pourrait conduire à la même chose. Mais même à droite, plus personne n’y croit vraiment. Depuis près d’un an, l’ensemble des sondages donne SYRIZA devant Nouvelle Démocratie.

Parmi les thèmes majeurs développés par Alexis Tsipras lors de ces élections, notons d’abord la restructuration de la dette selon des objectifs réalistes. Cela signifie renégocier cette dette toujours immense (176% du PIB) ainsi que le programme d’austérité imposé par la troïka afin de réformer l’État. Il souhaite aussi empêcher la mise aux enchères des résidences principales pour dettes envers les banques, réintégrer dans la fonction publique les 9.500 fonctionnaires licenciés via les procédures de mise en disponibilité et garantir des soins médicaux et des médicaments gratuits pour les citoyens démunis. Alexis Tsipras a depuis longtemps abandonné l’idée de sortir de l’euro. Pour une raison simple qu’explique Jean Quatremer :

« Un tel départ serait particulièrement lourd, et SYRIZA le sait : au-delà des conséquences économiques et financières d’un retour à la drachme, alors que le pays est dénué de toute ressource et que les marchés refuseraient de lui prêter le moindre kopeck, cela signifierait une sortie du marché unique et donc des transferts financiers organisés par le budget communautaire, des sommes d’argent dont la Grèce a désespérément besoin ».

syriza 1 (crédit photo: Tom Joad)

Les dirigeants européens et commissaires ont rapidement compris que soutenir coûte que coûte Antonis Saramas n’était plus vraiment utile, voire contre-productif. Alexis Tsipras et Yorgos Stathakis, son probable futur ministre des finances, ont passé une année à parcourir le monde et à rassurer les responsables européens en déclarant refuser de suspendre unilatéralement le remboursement de la dette grecque. Alexis Tsipras sait pertinemment que le pays ne peut se passer de l’aide de l’UE et que tout chantage signifierait un « Grexit », comprendre la sortie de la Grèce de l’euro. Même si cette menace paraît très exagérée – quitter l’euro signifierait d’abord quitter l’UE – elle fait office de ligne jaune à ne pas franchir, et les marchés financiers encore fébriles seront toujours là pour faire capoter les initiatives économiques de SYRIZA. D’ailleurs, depuis quelques semaines, le ton change du côté de l’Union Européenne. Le commissaire européen, Pierre Moscovici, a déclaré hier « Pacta sunt servanda » (les accords sont faits pour être respectés), en soulignant que les engagements pris par le gouvernement grec sont des engagements du pays. Mais dans le même temps il a exclu l’éventualité d’un « Grexit » en déclarant : «Quel que soit le choix du peuple grec nous avons des réponses. Il n’y a pas de danger de Grexit ».

C’est comme ci l’Union Européenne et la gauche radicale s’étaient mises d’accord. Alexis Tsipras ne remettra pas fondamentalement en question la macroéconomie du pays car il n’en a pas les moyens – le pays mettra des années pour s’en remettre. De ce fait, l’Europe continuera à verser les tranches d’aide de plusieurs milliards dont le pays a besoin. C’est donc du côté des réformes politiques et sociales que va se jouer l’exercice du pouvoir par SYRIZA : réforme fiscale et réforme de la bureaucratie par exemple. En cela, Alexis Tsipras sera probablement soutenu par la Commission Européenne. C’est ce que nous laisse entendre Jean Quatermer : « la Commission Juncker estime, elle aussi, que cette obsession du chiffre [les licenciements et les coupes budgétaires ndlr] a atteint ses limites ». De plus, il apparaît assez probable que SYRIZA doive choisir un partenaire à sa droite pour former une coalition dans le cas où il ne remporterait pas la majorité absolue des sièges au Parlement, ce qui le pousserait à réduire ses revendications les plus marquées politiquement.

syriza 2 (crédit photo: Tom Joad)

La victoire très probable de SYRIZA aux élections générales de ce dimanche ne sera pas synonyme de la fin de l’austérité dans ce pays, encore moins en Europe. Cependant, Alexis Tsipras fera en sorte d’orienter l’action publique davantage en faveur des classes populaires en voie de prolétarisation et des classes moyennes qui se paupérisent gravement. Mais ses marges de manœuvre étant plus qu’étroites, il ne peut que limiter la casse, aider ceux qui sont le plus en détresse, rendre à son peuple sa dignité. Cela paraît peu, mais c’est déjà beaucoup.

Tom Joad, en correspondance à Athènes.


Aller plus loin : sources et sélection d’articles

http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2015/01/gr%C3%A8ce-syriza-une-gauche-radicale-en-voie-de-normalisation.html

http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/01/20/pourquoi-les-elections-grecques-sont-importantes-pour-l-europe_4559881_3214.html

http://www.mediapart.fr/journal/international/180115/en-grece-la-droite-de-samaras-ne-semble-plus-croire-une-victoire-aux-legislatives?page_article=1

http://www.greekcrisis.fr/

Derniers sondages (source : revue de presse de l’ambassade de France à Athènes)

« Sondages : selon un sondage effectué par l’Université de Macédoine pour le compte de la chaîne de télévision Skaï, l’estimation de vote est la suivante : SYRIZA : 33,5% ; ND : 27% ; La Rivière : 7,5% ; Aube dorée : 5,5% ; KKE : 5,5% ; PASOK : 4,5% ; Grecs indépendants : 3% ; KIDISO [parti de George Papandreou]: 1,5% ; ANTARSYA : 0,5% ; DIMAR/Verts :0,5%; autres partis : 3% ; bulletins blancs, nuls : 2% ; indécis : 8% ; abstention : 4,5%.

D’autre part, selon un sondage effectué par la société GPO pour le compte de la chaîne de télévision Mega Channel, les intentions de vote se répartissent comme suit : SYRIZA : 30,4% ; ND : 26,4% ; La Rivière : 5,2% ; Aube dorée : 5,2% ; PASOK : 5,1% ; KKE : 4,8% ; Grecs indépendants : 3% ; KIDISO : 2,5%, LAOS : 1,2% ; DIMAR/Verts : 1% ; ANTARSYA : 1% ; autres partis : 1,8% ; bulletins blancs, nuls : 0,9% ; indécis : 11,5% ».

Pronostiques:

sondage greèce

  1. Jésus Jésus

    On comprend bien l’esprit de l’article, qui est de faire passer l’ambiance et les attentes sur place au delà des manifestations d’enthousiasme à l’étranger. On voit bien aussi que Tsipras ne prétend pas faire le « grand saut » en sortant de l’UE.

    Mais le coup de force, pour les grecs et pour les autres pays, est justement qu’il ait réussi à persister dans son discours de non remboursement de la dette sans que ce propos ne déclenche plus des menaces (sérieuses) de « grexit » du côté de l’UE.

    Pour rendre un peu justice à Syriza et ce qu’ils représentent, il faut quand même une analyse un peu dynamique dans le temps : ce genre de « compromis » (ou de non-ingérence de l’UE, c’est selon) était encore impossible il y a quelques mois.

    Et s’ils l’emportent, ça créera le précédent en ce sens qu’un gouvernement sera arrivé au pouvoir dans un contexte de crise (d’un degré déjà assez incroyable pour la Grèce) tout en affichant qu’il veut faire passer la réalité sociale avant l’économie, en redonnant à cette dernière une valeur (politique) relative, et plus absolue. C’est déjà un sacré changement.

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