Skip to content
Slider

Retour sur une construction historique : ni la république, ni la démocratie, ni les droits de l’Homme ne vont de soi

Depuis le début de l’année, nous sommes amenés à questionner plus que jamais les notions de « droits de l’Homme », de « démocratie » et de « république ». Le détour, par le contexte historique de leur apparition dans le langage usuel, permet de comprendre comment ces concepts peuvent aujourd’hui passer pour « universels ».

Les valeurs américaines et françaises sont liées aux deux révolutions du XVIIIè siècle. Les analyser revient donc à entrevoir ce que la France et les États-Unis ont en commun à l’heure actuelle. Et, puisque les Révolutions passent pour les exemples-mêmes de phénomènes historiques inattendus, il est évident que les valeurs qu’elles ont porté étaient relatives à l’époque. On en vient alors à analyser les deux modèles politiques qui se sont imposés au XVIIIè siècle : l’État militaire et l’État commercial. Ces modèles étatiques ont vraisemblablement survécu au XVIIIè siècle avec des pays comme la Russie pour ce qui est de l’archétype de l’État militaire et les États-Unis en ce qui concerne l’État commercial. Déconstruction d’une construction historique. 

L’absolutisme prussien à mi-chemin entre l’État militaire et le despotisme éclairé

La Prusse passait pour le modèle de l’État-guerrier depuis sa création en 1701. Malgré sa très faible superficie, cet État n’en possédait pas moins l’armée d’une grande puissance européenne. Les structures militaires se retrouvaient dans la hiérarchie sociale (les officiers de l’armée ayant toujours été les « Junckers », c’est-à-dire les propriétaires terriens), et l’État contrôlait l’économie pour mettre l’accent sur l’industrie lourde. À partir de 1740, Frédéric II a néanmoins marqué une rupture par rapport à son père Frédéric-Guillaume, le « roi-sergent ». Aux yeux de Voltaire et de nombreux autres philosophes des Lumières, Frédéric le Grand était l’exemple-même du « despote éclairé ». Il aimait s’entourer d’écrivains, de penseurs, de musiciens et d’artistes, et il voulait devenir le premier mécène de son pays. Mais il faut noter qu’il avait toujours le dernier mot quand il s’agissait de prendre une décision politique importante et qu’il était un chef de guerre de très grande envergure. N’oublions pas que les philosophes des Lumières étaient sans doute de grands démocrates, ils ne voulaient pas pour autant que le pouvoir appartienne au peuple : il devait reposer dans les mains d’un souverain unique qui écoute la voix de la raison et renonce à ses prérogatives de roi-absolu et de monarque autoritaire. C’est pour cela que les philosophes français s’invitaient aux cours du roi de Prusse ou de la Tsarine Élisabeth quand ils étaient chassés de leur pays par la censure.

L’Empire colonial anglais en tant qu’État commercial

L’État commercial se construit en opposition au modèle militaire. La force et la coercition étaient les instruments de la politique étrangère chez la Prusse, la Russie et l’Autriche. Dans le cas d’un État commercial, c’est plutôt le rayonnement culturel qui importe : d’un côté le « hard power », de l’autre le « soft power » dont parlent Nye et Keohane. Ce libéralisme commençait à s’esquisser au XVIIIè siècle et ne concernait qu’un seul pays : la Grande-Bretagne. C’est ce modèle qui a servi de source d’inspiration aux États-Unis dès le siècle suivant. De même que pour ces derniers au XXè siècle, la Grande-Bretagne a pu s’imposer comme première puissance mondiale grâce à son dynamisme industriel, économique, financier etc. Bien avant le reste de l’Europe, l’Angleterre connaissait en effet les prémisses de la première industrialisation et profitait d’une révolution bancaire sans précédent. Dans le même temps, le libéralisme concernait tous les pans de la société et laissait les mains libres aux acteurs privés, a fortiori s’ils évoluaient dans le domaine économique. La Grande-Bretagne est allée jusqu’à inventer la doctrine de non-intervention dans les affaires européennes pour se focaliser exclusivement sur ses intérêts mondiaux, a fortiori américains : c’est la première source d’inspiration de la politique étrangère des États-Unis depuis la déclaration Monroe de 1823. Pourtant, cet isolationnisme volontaire était également une manière pour Londres de se concentrer sur ses intérêts coloniaux, c’est-à-dire de commercer avec ses possessions indiennes et nord-américaines.

Création de la République américaine, des Droits de l’Homme et renaissance de la démocratie

L’indépendance américaine vient rappeler que la Grande-Bretagne était avant toute chose la première puissance coloniale de l’époque. Londres n’avait pas hésité à imposer des mesures fiscales aux colons, ce qui avait débouché sur un évident problème de légitimité. La guerre, a priori déséquilibrée, s’est cependant terminée par la victoire des révoltés. L’indépendance de 1783 marque l’avènement des droits de l’Homme en relations internationales. Les États-Unis sont le premier pays à inscrire ces droits individuels dans les textes fondateurs, que sont la Déclaration d’Indépendance et la Constitution. De plus, c’est l’État qui garantissait toutes ces libertés humaines. Le système créé était absolument démocratique et représentatif, un peu comme pour l’Angleterre, mais sans hérédité monarchique. George Washington devenait bien en 1789 le premier président de l’Histoire des États-Unis. Naissait alors la première république de l’ère contemporaine.

La Ière République française et l’anarchie révolutionnaire

L’Ancien Régime passait bel et bien pour l’exemple-même du système archaïque. Il avait mal survécu au Roi Soleil, décédé en 1715. Sous Louis XV et Louis XVI, il était apparu au grand jour que le monarque ne pouvait décider seul, qu’il était mal entouré, que les inégalités sociales étaient trop fortes et que le désordre régnait au niveau de l’administration non seulement fiscale, mais aussi économique et financière.

Les premiers grands événements de la Révolution française s’inspiraient des idéaux démocratiques de la Révolution américaine. Le Serment de la salle du jeu de paume, la Prise de la Bastille, l’Abolition des privilèges, et à plus forte raison la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen soulignent la concomitance des deux événements historiques, ainsi que la détermination originelle des révolutionnaires d’inscrire dans des textes fondamentaux les idéaux de l’époque qui devaient devenir « universels ». Mais la Prise des Tuileries du 10 août 1792 ainsi que l’exécution du Roi Louis XVI le 21 janvier 1793 ont marqué une rupture historique : c’était la fin de la monarchie constitutionnelle. Un nouveau régime politique devait remplacer ce système improvisé en France pour l’occasion. L’exemple américain semblait s’imposer une nouvelle fois. Mais il s’est avéré qu’il était très difficilement transposable à la situation française. À une période de Terreur et de guerre civile a succédé une époque de flottement : le Directoire, pour ne nommer que lui, souffrait d’une instabilité politique chronique. De plus, la victoire de Valmy en 1792 a ouvert la voie à 23 ans de conflits ininterrompus contre l’Europe coalisée : seule la défaite de Waterloo de 1815 a pu mettre fin aux guerres révolutionnaires, les guerres napoléoniennes se plaçant bien évidemment dans leur sillage.

C’est dans la conjonction de tous ces éléments qu’il faut chercher, sans hésiter, les causes de la méfiance qu’a inspirée la République – ou plus précisément la « Ière République » – tout au long du XIXè siècle en France. Ultime preuve, s’il en est, que ni la république, ni la démocratie, ni les droits de l’Homme ne vont de soi, mais sont des constructions de chaque instant.

Benoît Chataignon


Cet article est une contribution à notre partenariat avec l’Association du Master Affaires Publiques (AMAP), relu par la rédaction mais non rédigé par nos soins. Merci à Benoît Chataignon. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *