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L’Exoconférence : Alexandre Astier contre les cons (chronique d’un spectacle étoilé)

Vous le connaissez sans doute à travers sa série Kaamelott, en six saisons, diffusées sur M6 de 2005 à 2009. Auteur, réalisateur, acteur, monteur, compositeur, ce gaillard aux multiples facettes a su développer une marque de fabrique inédite dans le paysage audiovisuel et théâtral français. Oui, Alexandre Astier est un OVNI. Ou plutôt, un AFNI (Artiste Français Non Identifié). Au-delà de mon admiration non dissimulée pour le bonhomme, c’est à une critique personnelle de son dernier spectacle que je vais essayer de m’adonner. L’Exoconférence est le fruit du travail passionné d’un type qui nous parle de ce qui le botte, de rêves de gamins portés sur scène avec la sagesse rétrospective d’un adulte vraiment talentueux.

Ce n’est pas une conférence classique, académique, à la française, à laquelle on pourrait assister le soir, dans un amphi plus ou moins bondé, donnée par un spécialiste qui, au pire, nous récite sa dernière thèse trop pointue les yeux rivés sur ses notes, ou, au mieux, debout avec l’aide de quelques slides d’un Powerpoint. L’Exoconférence est un spectacle dingue, futuriste, excentrique, dont le propos est appuyé d’un pupitre mouvant, d’un écran géant qui illumine la scène d’images parfois quasi-épileptiques, d’effets spéciaux qui feraient pâlir de jalousie Peter Jackson ou d’une musique qui rappelle les sons envoûtants de Vangelis dans Blade Runner. Ça parle de physique quantique, de vie extraterrestre et de notre rapport aux étoiles. Et pourtant, il faut vraiment le vouloir pour s’emmerder tellement le dynamisme et l’humour, mêlés à des réflexions émouvantes et provocantes, nous transportent dans le monde de cet « ecoxonférencier » de l’extrême. C’est de l’excentricité propre aux grosses productions américaines mélangée à un esprit bien franchouillard, une recette qui ne peut que détonner et, en effet, ça détonne.

Astier ou la thérapie de la connerie

Une des marques de fabrique d’Astier, c’est la confrontation systématique d’un type intelligent, qui cherche et se pose des questions, face à un monde de crétins. Dans Kaamelott, le roi Arthur doit se démener comme il peut pour expliquer une chose aussi conceptuellement intangible que la quête du Graal à des chevaliers à peine convertis et « vu la bande de romanos qu’il se promène, ils sont pas sortis des ronces ». Dans Que ma Joie demeure, Jean Sébastien Bach doit se débattre dans un monde qui ne comprend pas son génie et dans lequel il est obligé d’enseigner les fondamentaux de la musique à un parterre de petites gens (soyons politiquement corrects) pour arrondir ses fins de mois.

La physique quantique, la vie extraterrestre arrivée sur Terre et autres théories du complot constituent ainsi un terreau fertile pour développer cette thématique. Astier s’y donne donc à cœur joie, démontant les idées reçues, les spéculations idiotes et les croyances obscurantistes. Ainsi, il effectue un remarquable et virevoltant jeu d’aller-retours entre un propos absurde et son illustration en scénettes hilarantes qui révèlent au grand jour toute son absurdité. Il ramène les théories et croyances trop tirées par les cheveux à un essentiel sans cesse présent tout le long du spectacle : il faut prendre conscience de notre place dans l’Univers. Et, selon lui, les cons sont ceux qui croient qu’une race extraterrestre se casserait la tête à développer une technologie pour parcourir des années lumières plus vite que la lumière (ce qui est physiquement impossible, rappelons-le) et écraser lamentablement leurs soucoupes volantes dans le désert du Nevada, ou enlever un couple d’Américains dans leur voiture pendant trois heures pour étudier leurs parties intimes. Qu’elles viennent des citoyens ordinaires ou de scientifiques sur-diplômés (avec l’exemple de la plaque de Pioneer), ces bêtises sont mises au grand jour par un conférencier qui, certes, n’y connaît pas grand-chose, mais qui démontre qu’il suffit d’un peu de bon sens pour remettre en cause les imbécillités ambiantes. Et c’est hilarant.

Non, ce n’est pas un One-man-show

La gangrène qui infecte le monde théâtral aujourd’hui, en renflouant les programmes des salles à grands coups de One Man Shows sous la catégorie « Humour », Astier n’en veut pas. Il fait du théâtre à sa façon, ni classique, ni contemporain. Le problème de l’humour, c’est que c’est devenu une composante centrale du propos tenu par les spectacles, au détriment de la profondeur de leurs discours. C’est comme si, plutôt que de présenter une peinture, on exposait le pinceau. Pour Astier, l’humour doit rester un outil, un procédé, qui ne doit en aucun cas être à l’origine du travail d’écriture. Et on le ressent à travers ce spectacle.

Il n’a donc pas hésité à se documenter des mois sur les thèmes qu’il comptait aborder ou à rendre visite aux chercheurs du CNRS (notamment Etienne Klein). En soignant autant le fond, il permet à l’humour de rester en dehors des caractéristiques centrales de l’écriture. Il est issu d’un décalage entre le fond et la forme, entre le propos et la manière de l’exprimer. Ainsi, on se fend la poire à le voir jouer une scénette de dialogue entre des extraterrestres qui se demandent si ça vaut vraiment le coup de venir sur Terre, ou d’expliquer des paradoxes scientifiques à grands coups de scènes de ménage. Ensuite, à l’instar de Kaamelott, qui n’est pas qu’une série humoristique et dans laquelle l’histoire s’alourdit au fil des saisons, L’Exoconférence traite de problèmes véritablement sérieux, avec des personnes qui se prennent véritablement au sérieux, mais dont Astier se moque. Comme il le dit, l’humour qui se dégage de son travail est comme un film fin qui viendrait se poser sur son spectacle, une sorte de dommage collatéral, non recherché, mais intrinsèquement présent dans son écriture et sa mise en scène. Une mise en scène effectuée d’ailleurs par Jean-Christophe Hembert, ami de longue date d’Alexandre Astier et interprète du fameux morfale Karadoc dans Kaamelott.

Alexandre Astier, face à des gens qui en ont dans le cigare.

Ce travail colossal est résumé en deux cruelles heures à la fin desquelles on aimerait en savoir plus. Et c’est exactement ce qu’Astier recherche. Certes, il s’attaque aux cons, mais surtout au con qu’il y a en chacun de nous, pour le réduire et lui foutre quelques baffes dont il a grandement besoin. On arrive avec nos idées reçues, nos ignorances, nos amalgames et le spectacle nous fait plonger dans une intelligence bienfaisante qui nous rend, malgré nous, bien modestes. Astier se fait un plaisir de placer son personnage du côté des imbéciles par moments, luttant pour comprendre du Pascal ou s’adonnant à des moments de misogynie bêtas. C’est la conscience de nos crédulités et de notre flemme de chercher qui transparaît alors.

Ce spectacle ne nous laisse donc pas simplement repartir avec les zygomatiques biens échauffés, mais avec des réflexions dans le cigare. On repart tout couillon, tout benêt, face à cet AFNI déconcertant, pas parfait bien sûr (je pourrais m’étaler sur le caractère un peu décousu du spectacle ou une fin un peu trop WTF), mais assez pour nous apporter quelque chose de réel et tangible. Ces réflexions n’ont rien de prétentieux, de métaphysiquement indéchiffrable ou de mystérieux. Tout simplement, elles nous renvoient à notre place dans l’Univers.

Être face à un tel vide a toujours été une angoisse partagée par toutes les cultures de l’Humanité depuis qu’elle a acquis la conscience d’elle-même. Le spectacle nous rappelle les réponses apportées à ces questions, à travers les religions, les croyances diverses au surnaturel et plus récemment les spéculations sur les races extraterrestres qui auraient établi contact avec nous. Ce besoin de réponse face à l’immensité silencieuse à laquelle on est confronté a pris des formes diverses au fil du temps que ce soit par les religions, autres sectes ou plus récemment la croyance en le surnaturel. Notre désir d’imaginaire doit être constamment nourri, mais ceci nous enferme dans un refus de voir l’essentiel : au fond, qu’est-ce qu’on s’en fout ! Franchement, à quoi bon se demander si le monde a été créé en six jours et congé le septième, ou si une race d’êtres extraterrestres omniscients nous a insufflé les bases de nos savoirs et continue de nous observer aujourd’hui ? Ces réponses auraient pu avoir un sens à un moment donné, mais c’était sans compter sur l’arrivée d’une véritable recherche, par la science, qui ne s’est pas adonnée à l’explication de l’inexplicable, mais à la compréhension de comment ça marche tout ça.

Ce spectacle m’a bien remué, parce qu’il m’a fait comprendre que certes, on aime bien regarder les étoiles, et on regarde au bon endroit, mais pas pour les bonnes raisons. Cet esprit de curiosité qui enveloppe l’Exoconférence nous est transmis et ce n’est pas un simple moment de divertissement, mais une œuvre avec un propos. Pascal écrivait que le silence éternel de ces espaces infinis l’effrayait, et mon dieu que ça fout les chocottes. Mais ce ne serait peut-être pas avec des dogmes et croyances absolues qu’il faudrait le faire taire. À nous de trouver, dans l’art sans doute, ce qui peut essayer de le combler.

En bref, cette exoconférence a su produire en moi des exopensées afin de trouver des réponses à des exoproblèmes : peut-être faudrait-il arrêter de se regarder les chaussures pour se plonger un peu plus dans les étoiles…

Vladimir Pouradier Duteil

Pour plus d’infos

En l’absence du teaser de son spectacle, voici un extrait de son sketch « La physique Quantique »

https://www.youtube.com/watch?v=8mSed9Du0kU

  1. Trés bel article Vlad, une formidable éloge de ce grand artiste si peu reconnu par rapport au talent qu’il contient.
    Vivons pour la culture, la vraie, celle qui fait réfléchir!

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