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Conférence de Jean Gadrey : Papy fait de la résistance

Mercredi soir, les cours sont finis mais l’amphi A ne désemplit pas. Ce soir-là, l’IEP attend un invité de marque. Jean Gadrey, célèbre économiste, a répondu présent à l’invitation des Écologistes Paliens pour une conférence intitulée : « Au-delà de la croissance : les voies d’une autre prospérité ». Petit récap’ pour les absents.

Jean Gadrey est un homme atypique. Si vous le croisez dans la rue, vous risquez de le prendre pour un vieux monsieur qui part au marché et certainement pas pour un grand scientifique. Mais surtout, Jean Gadrey est un économiste atypique. Alors que la plupart des élites économiques et politiques, y compris de gauche, ne jurent que par le retour de la croissance au point qu’elle devient presque pour eux une « religion », Jean Gadrey dit « adieu à la croissance » (du nom de son livre paru en 2010) et critique la théorie économique néo-classique dominante. Il souligne sa position hétérodoxe par l’autodérision : « Beaucoup de mes collègues doivent considérer que je suis fou de penser au-delà de la croissance alors que nous sommes actuellement en récession… ». Jean Gadrey est d’ailleurs – et c’est assez rare pour être souligné – un économiste rigolo. C’est lui par exemple qui est à l’origine du BIP40, le Baromètre des Inégalités et de la Pauvreté, un indicateur synthétique dont le nom fait un clin d’œil au PIB (dénoncé parce qu’il ne mesure que la richesse accumulée sans prendre en compte les inégalités) et, bien sûr, au CAC40. Il a aussi formé le groupe FAIR, Forum pour d’Autres Indicateurs de Richesses. Il faut bien s’amuser un peu de temps en temps… « Je suis économiste, personne n’est parfait », conclue-t-il avec un sourire.

Ce soir-là, Jean Gadrey entend analyser les liens entre croissance économique et protection de l’environnement mais aussi montrer qu’on peut envisager une société prospère sans croissance. Il commence son exposé avec humour (encore et toujours), par un florilège de citations d’hommes politiques ou d’économistes qui s’érigent en véritables gourous de la croissance. Pour ne citer que les meilleures, retenons celles de Georges Bush (« En matière d’environnement, la croissance n’est pas le problème, c’est la solution ») ou Laurence Parisot (« Un peu de croissance pollue, beaucoup de croissance dépollue »). Cependant, selon Jean Gadrey, cette puissante croyance en la nécessité de la croissance est en train de s’effilocher. De nombreux indicateurs montrent les effets dévastateurs de la croissance économique sur l’environnement. Jean Gadrey a fait le calcul : en 2100, avec 2% de croissance du PIB par an, nos descendants auraient de quoi acheter six fois plus de biens et quarante fois plus en 2200. « À quoi bon tout cela ? » se demande-t-il. Actuellement, les activités humaines émettraient déjà deux fois plus de gaz à effet de serre que ce que la nature peut supporter.

« Croissance verte », une fausse bonne idée

Cependant, pour Jean Gadrey, « les temps sont en train de changer » en économie. D’abord, grâce aux travaux du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) qui a créé l’IDH (Indicateur de Développement Humain), puis grâce à la commission Stiglitz sur les nouveaux indicateurs de progrès en 2008. « Même Jacques Attali commence à avoir des doutes », s’amuse Jean Gadrey. Certains économistes essaient néanmoins d’allier tous les contraires et de faire une pirouette vertigineuse en prônant toujours  la sainte-croissance… mais une croissance « verte ». Jean Gadrey ne croit pas à cette « formule magique hyper-scientiste » qui tente de rendre compatible la croissance avec les objectifs de régénération de la biodiversité. Il faudrait, pour cela, réduire de 4% par an les émissions de gaz à effet de serre en France d’ici 2050, alors que depuis dix ans elles baissent d’à peine 1% par an. La croissance « verte » est donc une utopie, en bref, une fausse bonne idée.

Point par point, Jean Gadrey s’attache alors à lister les arguments de ceux qu’il appelle les « objecteurs de croissance », ceux qui, comme lui, mettent en garde sur les problèmes écologiques majeurs causés par une croissance économique illimitée.

  • Tout d’abord, Jean Gadrey dit « adieu à la croissance » parce que, comme nous l’avons dit, celle-ci cause des dégâts écologiques considérables.
  • De plus, la croissance ne permet plus d’augmenter le bien-être et n’est plus vecteur de développement et de progrès social. Illustrant son propos par des graphiques, il montre qu’il y a une corrélation forte entre la croissance du PIB et le progrès social, mais seulement en-deça d’un certain seuil de PIB/habitant, dépassé en France depuis les années 1970…
  • Ensuite, Jean Gadrey se demande pour qui se fait cette croissance dont on vante tant les mérites. Il cite alors l’économiste Stiglitz, qui disait en 2008, juste avant la crise : « Nous avons connu aux Etats-Unis une décennie de forte croissance du PIB et de déclin pour la plupart des gens ». Les inégalités ne cessent de se creuser. Le récent rapport Oxfam (janvier 2015) montrait ainsi que les 1% de la population la plus riche possédait 50% de la richesse mondiale.
  • Enfin, Jean Gadrey critique la pertinence des concepts eux-mêmes. Le PIB, par exemple, représente la somme des valeurs ajoutées dans l’ensemble de l’économie. C’est donc une somme de flux qui ne prend pas en compte le patrimoine (naturel, social, environnemental,…) essentiel au bien-être. La déforestation apparaît alors par exemple excellente car c’est une activité économique comme une autre qui grossit le PIB. Le PIB ne comptabilise pas non plus le travail bénévole (estimé à un million d’emplois à temps plein en France) ou le travail domestique.

Et alors, on va où ?

Au bilan, noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir ? Pas du tout. Jean Gadrey est un optimiste, c’est son côté « politiquement correct » comme il s’amuse à le dire. Une autre prospérité serait possible. Pour ne prendre que l’exemple du plein emploi, Jean Gadrey évoque plusieurs pistes sans trop s’étendre, comme la réduction du temps de travail ou le potentiel d’embauche dans les secteurs de la transition écologique et sociale. La clef n’est selon lui pas à chercher chez les politiques, mais dans la société civile. D’ailleurs, la réduction des inégalités est pour lui la condition sine qua non de la transition écologique, car un modèle de développement qui laisserait de côté une partie de la population ne pourrait pas réussir.

Il faut aussi souligner que Jean Gadrey n’est pas un dogmatique : « On m’accuse de vouloir revenir à la bougie, c’est faux », ironise-t-il. Et d’ajouter : « Dans la situation économique actuelle, souhaiter une croissance nulle ou négative est un non-sens. Les Grecs par exemple ont besoin de retrouver de la croissance. Je ne vais pas les emmerder alors qu’ils ont connu une récession terrible. » D’ailleurs, il fait le même constat à propos de la France : pour nous non plus actuellement il ne souhaite pas une croissance nulle. Étrange, me direz-vous ? En fait, il veut dire que tout cela va prendre du temps. Il faut commencer par des mesures concrètes comme augmenter les minima sociaux, par exemple, pour réduire les inégalités. On ne peut pas du jour au lendemain arrêter le nucléaire. À terme, que signifie alors la croissance nulle ? Pour illustrer, il donne l’exemple de l’agriculture. Une croissance nulle signifie garder le même niveau de production. Mais il montre qu’il est possible d’avoir, à niveau de production égal, une création d’emploi, parce que l’agriculture durable et biologique demande plus de temps et de travail que l’agriculture productiviste.

Finalement, pour ceux qui connaissaient déjà vaguement les thèses de Jean Gadrey, cette conférence n’a pas apporté grand-chose dans le fond. Il a sans doute manqué de temps pour approfondir les solutions qu’il propose. Toutefois, Jean Gadrey s’est efforcé de ne pas rester dans les généralités, en illustrant toujours son propos par des chiffres ou des graphiques, ce qui rendait la démonstration plus robuste. Cette conférence a surtout permis de découvrir un personnage atypique, un économiste-militant qui s’acharne à démontrer depuis des décennies que la pensée unique n’a pas lieu d’être en économie.

Marie-Jeanne Delepaul

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