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Timbuktu – L’Art de résister

Film sélectionné au Festival de Cannes 2014, Timbuktu ou le chagrin des Oiseaux, qui avait fait sensation sur la Croisette, nous plonge dans le quotidien d’un village malien tombé sous le joug de troupes djihadistes. Mais c’est en ce début d’année, avec l’écho tragique des barbaries perpétrées par Boko Haram, que l’oeuvre d’Abderrahmane Sissako prend une ampleur différente.

Non loin de là, au cœur des plaines désertiques, le foyer de l’éleveur Kidane, composé de sa femme, sa fille Toya et son jeune berger Issan, semble un temps bénéficier de son éloignement. Pourtant, tout semble déjà en place pour que le drame se déroule, inéluctablement. N’est-ce pas justement le propre de la tragédie que cette fatalité ? On sent l’avenir de cette famille s’obscurcir à chaque visite des djihadistes. Leurs voisins sont déjà tous partis.

Entre deux courses, le silence

Timbuktu s’ouvre sur la course effrénée d’une gazelle poursuivie par des djihadistes et s’achève par deux autres, celles d’enfants, perdus. Ce ne sont finalement là que des ruptures dans le silence global, dans la lente progression du récit. L’arrivée des djihadistes en ville n’est pas racontée, leur départ non plus – partiront-ils un jour ?

La résistance et l’oppression se font toutes les deux silencieuses. Les djihadistes affermissent leur emprise sur la vie des habitants par des « lois » toujours plus nombreuses. Les exécutions arrivent après des accusations qui n’ont de procès que le nom. L’oppression n’est finalement jamais plus forte que lorsqu’elle est, comme ici, lente et insidieuse. L’occupation est totale et n’en devient alors que plus violente : la femme est ombre, le loisir proscrit. De la musique au football, toute liberté est condamnée.

L’image au cœur du film

« La musique est une petite flamme placée sous l’écran pour l’aider à s’embraser ». Cette citation du compositeur Aaron Copland s’appliquerait parfaitement à Timbuktu où la musique – et son absence – savent se mettre au service de l’image, de la « photo » comme disent les puristes, car c’est bien l’image pure qui est au cœur du film. La traversée de la rivière de Kidane, douloureusement longue, laissant une trace sur toute la largeur de l’écran, est un des moments de grâce du film. La beauté brute, visuelle, de l’image est alors quasiment picturale, dans un instant de communion entre le sens et l’esthétique de cette scène. Par ailleurs, comment ne pas évoquer cette partie de football jouée par les jeunes du village ? Authentique acte de résistance face à sa prohibition, ce ballet sans ballon, un des points d’orgue du récit, témoigne de la supériorité de l’esprit libre sur ceux qui pensent pouvoir le restreindre.

Tout au long du film, Abderrahmane Sissako pioche parmi les genres et les arts, faisant de ces emprunts l’identité de son oeuvre : des scènes de danse et de chants aux images picturales, en passant par le football (qui doute encore que c’est un art ?) mais aussi par le western, genre dans lequel excella, il n’y a pas si longtemps, un certain Quentin Tarantino…

 Un anti-Tarantino ?

Un tel lien entre les réalisateurs mauritanien et américain peut étonner. Pourtant, l’un et l’autre se retrouvent confrontés au défi d’exprimer la brutalité, voire la barbarie, à l’écran. Certes, leurs objectifs – si tant est que Tarantino en ait vraiment – sont bien différents, mais force est de constater que leurs traductions de cette violence diffèrent, et c’est un euphémisme.

Dans un entretien à Première, Abderrahmane Sissako raconte que l’envie de réaliser Timbuktu lui était venue de l’histoire réelle de la lapidation d’un couple non marié par des djihadistes. Mais comment exprimer l’indicible, rendre à l’écran cette violence finalement surréaliste ? Pour raconter des événements si atroces, une prise de distance semblait nécessaire. Après avoir hésité entre le muet et le film d’animation, c’est finalement par l’ellipse et l’allusion que Sissako parviendra à nous frapper avec autant de force. L’exacerbation de la violence dans les films de Tarantino la rend finalement irréelle, presque comique. Inversement, dans Timbuktu, c’est bien cette omission, cette minimalisation qui nous atteint. En adoptant la démarche inverse de celle du réalisateur de Kill Bill ou Django Unchained, Sissako arrive finalement à exprimer un degré de violence bien supérieur, car bien plus réaliste.

Le film s’achève donc sur de nouvelles courses. Et si l’on souhaite à Issan et Toya de s’envoler – à l’image des oiseaux du sous-titre – vers un plus bel horizon que celui qui leur est promis, l’avenir de l’oeuvre semble bien plus radieux. Sélectionné dans 8 catégories aux Césars (dont meilleur film, meilleur réalisateur ou encore meilleur son), Timbuktu est également nommé dans la catégorie meilleur film étranger aux Oscars.

Info pratique : A Lille, il est encore diffusé au Métropole à raison de deux séances par jour.

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