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Faut-il aller voir American Sniper ?

Depuis sa sortie aux Etats-Unis le 25 décembre dernier, American Sniper est à l’origine de bien des débats dans la presse internationale. Est-ce un film pro-guerre, justifiant l’intervention américaine en Iraq ? Une oeuvre de propagande patriotique ? Une grossière déformation de la réalité ? Peu importe pour ses producteurs : avec ses 300 millions de dollars de recettes outre-Atlantique, il s’agit de la plus grande réussite commerciale de Clint Eastwood aux Etats-Unis. Et le film démarre aussi très fort en France : avec ses 160.462 entrées lors de son premier jour d’exploitation, il vient de battre le record du réalisateur, détenu auparavant par Gran Torino. Alors, mérite-t-il un tel succès ? Ses 6 nominations aux Oscars* ? Et toutes les petites polémiques qui lui tournent autour ?

American Sniper U.S. Theatrical Poster

American Sniper ne trompe personne sur la marchandise : il raconte l’histoire de Chris Kyle, tireur d’élite de l’armée américaine, reconnu pour son palmarès inégalé de 160 ennemis abattus à lui seul (255 revendiqués). Adapté de son autobiographie, le film se déroule sur quinze années de sa vie, mais se focalise principalement sur ses quatre incursions en Irak, de 2003 à 2009. Avant toute autre remarque, force est de constater qu’à 84 ans, Clint Eastwood est toujours capable de se démarquer de ses derniers longs métrages : Gran Torino, Invictus, Jersey Boys et donc American Sniper ont peu en commun, alors qu’un Woody Allen (de 5 ans son cadet) nous fait grosso modo le même film chaque année. Encore plus étonnant, Eastwood semble témoigner ici d’une compréhension assez correcte du conflit irakien, impressionnante pour un homme qui a vu passer la Seconde Guerre Mondiale, connu (personnellement) la guerre de Corée, la guerre du Vietnam, des guerres de nature bien différente de celle-ci.

De nombreux signes incitaient à se méfier un peu d’American Sniper. Le seul titre du film déjà, du genre à appeler des suites du style American Sniper : Reloaded et American Sniper : Ultime Vengeance, histoire de former un beau coffret DVD The American Trilogy à la Fnac. Ensuite les drapeaux américains, cette douce odeur de patriotisme à l’ancienne (présente jusqu’au générique de fin), ou le succès du film dans l’Amérique profonde (celle de Chuck Norris). Eastwood n’a jamais caché son engagement auprès du Parti Républicain, ce qui lui a notamment valu de passer pour un vieillard sénile en s’adressant à une chaise vide devant des dizaines de milliers de personnes. On pouvait donc craindre d’avoir affaire ici à une défense de la politique extérieure de George Bush Jr., ou du moins à un film politisé. Il l’est, indéniablement. Il ne fait aucun doute que la vision du monde (et des Etats-Unis) dépeinte par American Sniper n’est pas celle d’un démocrate, et cela donne d’ailleurs lieu à un flashback moralisateur et quelques scènes un peu ridicules : “Regarde ce qu’ils nous ont fait“, s’exclame ainsi le personnage principal en voyant les images d’un attentat à la télévision. “Je défends ce pays parce que je trouve que c’est le plus beau pays du monde“, rétorque-t-il lorsqu’on lui demande pourquoi il est entré dans l’armée. On ne voit jamais apparaître de véritable questionnement sur les raisons de l’intervention américaine en Irak. Les personnages doutent rarement et lorsque cela arrive, ils sont souvent confortés dans leurs actions.

L’autobiographie de Chris Kyle dont est tiré le film.

Ce n’est heureusement pas le sujet principal d’American Sniper. Et c’est là que le film se montre le plus controversé, en sa qualité de biopic de Chris Kyle. Brillamment interprété par un Bradley Cooper aux hormones, Kyle est loin d’être un héros. C’est un tueur, un homme fier de son tableau de chasse. Il est “le sniper le plus meurtrier de l’Histoire de l’armée américaine“, et il en est extrêmement fier. Le film est entièrement tourné de son point de vue et il dresse un portrait très flatteur : Chris Kyle le charmeur, Chris Kyle le mari aimant, Chris Kyle le modèle, le NAVY SEAL redoutable qui sauve des vies. La “Légende”.
Eastwood n’en fait pas tout à fait un superhéros – il a ses failles, ses défauts – mais il justifie à tout moment son comportement par le contexte, les évènements. On pourra dire que c’est la faute du récit autobiographique, que chacun raconte sa vie en omettant de parler des épisodes les moins glorieux de celle-ci. Sauf qu’un film comme le Loup de Wall Street de Martin Scorsese par exemple, lui aussi basé sur une autobiographie, parvient malgré tout à décrire un personnage hautement imparfait, égoïste et cynique, parfois magnifique et parfois repoussant. American Sniper n’a pas cette prétention et se cantonne trop souvent à une histoire de “gentils” (américains) et de “méchants” (irakiens). Il est plus manichéen que le dernier Disney.

Le tour de force du film, c’est qu’il accroche le spectateur. American Sniper s’ouvre sur des ALLAH AKHBAR scandés sur fond noir. On craint le pire, mais le pire n’arrive jamais vraiment. Hormis quelques fautes de goût à base de bébé en plastique et d’images de synthèse mal intégrées (un hélicoptère par ici, une tempête de sable par là, un ralenti totalement ringard…), la réalisation est d’un très bon niveau : les acteurs sont bien dirigés, c’est bien filmé, bien monté, relativement bien écrit. Le style d’Eastwood tend clairement vers un certain classicisme formel, qui tranche avec la plupart des films de guerre de ces dernières années – en particulier sur l’Irak. Pas de caméra tremblante, pas de plan étrange, l’action reste limpide à chaque instant et c’est plutôt plaisant. Le rythme est excellent, la structure du film s’efface au profit de l’histoire, et c’est la marque d’un certain talent.

Problème : cette efficacité dans la narration finit par soulever de gros doutes quant à l’authenticité du récit. Eastwood sait raconter une histoire de cinéma et c’est exactement ce qu’il fait ici, et c’est très bien dans un Gran Torino par exemple, mais la réalité n’est pas une histoire de cinéma et on sent ici qu’elle a été travestie pour en devenir une. Les personnages qui gravitent autour de Chris Kyle sont souvent des faire-valoirs : son frère, les autres militaires… Mais le faux pas le plus grossier d’American Sniper, c’est d’avoir donné un antagoniste à son personnage, en la personne de Mustafa. Le vrai Kyle ne consacre que quelques lignes dans son autobiographie à ce mystérieux tireur d’élite irakien, responsable de nombreux trépas dans le camp américain : il devient ici une sorte de rival, une sombre némésis dont l’exécution devient une affaire personnelle pour Kyle – comme si ce n’était qu’une fois Mustafa neutralisé qu’il pouvait rentrer chez lui.

AMERICAN SNIPERLe traitement réservé à la femme de Kyle est également gênant. Passé sa première scène, Taya n’existe plus qu’à travers de Kyle, elle n’est plus que sa gentille petite femme vouée à tomber enceinte, s’occuper des enfants et attendre patiemment son retour. On ne sait rien de sa vie, de ses pensées, de ses amis, de ses projets. Si l’on remarque des femmes en arrière-plan parmi les troupes envoyées en Irak, aucune ne s’exprime jamais ; et la seule fois où l’on voit Taya discuter avec une autre femme, il s’agit du docteur qui lui parle de son échographie. Sienna Miller habite son rôle, elle donne un peu de charme et de vie à son personnage, mais elle ne peut pas cacher que celui-ci existe uniquement dans le film pour montrer que Kyle est un homme doué d’émotions, drôle et sensible.

American Sniper n’est pas un mauvais film dans sa forme, ce qui le rend plutôt agréable à regarder. Malgré quelques bons moments, il est en revanche un peu plus discutable sur le fond, sans verser complètement dans la propagande de bas étage. Ce n’est pas un film à message, pas un film idéologique. Ce qui ne l’excuse pas d’être parfois un peu balourd et idiot.

Charles Carrot

* : le film est finalement rentré bredouille de la cérémonie ou presque. Il n’a remporté qu’une seule statuette, celle du “Meilleur montage de son”.

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