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Au coeur du désert, Yom. Profession : clarinettiste de l’extrême

Fin août 2014. Pour beaucoup, ça sentait la fin du stage, des vacances, du tube de crème solaire et de la vadrouille. Mais ça sonnait surtout le retour au boulot, à la fac, à l’amphi A. Pour Yom, clarinettiste français, génie de la musique klezmer qui multiplie depuis son départ de l’Orient Express Moving Shnorers (devenu Klezmer Nova) les projets insolites, c’était le début d’une nouvelle aventure. Sortait alors son septième opus, Le Silence de l’Exode, évolution d’un projet de commande pour le festival d’Ile-de-France 2012.

Cet exode, c’est celui historique du peuple Juif dans le désert du Sinaï à la suite de sa sortie de l’Egypte. C’est l’histoire d’errances, de parcours solitaires, de cheminements aux points de départ et d’arrivée flous, incertains. Accompagné de Farid D. au violoncelle, de Claude Tchamitchian à la contrebasse et du spécialiste des percussions iraniennes Bijan Chemirani, qui manie pour l’occasion le zarb, le daf et le bendir, Yom nous entraîne dans une traversée mystique, un grand voyage musical et spirituel qui se construit au fur et à mesure que les notes et les influences s’égrènent et s’entrelacent. La clarinette de Yom s’envole, s’élance librement et majestueusement, elle-même porteuse de l’idée d’exode qui sert de fil rouge à cette grande aventure musicale. Elle semble s’arracher au néant pour montrer la richesse qui réside dans l’immensité du désert et la persistance de l’errance, envahissant le vide de mélodies dont la rapidité n’a d’égale que l’élégance et la virtuosité. L’album monte en puissance progressivement et les moments plus calmes, épurés, voire méditatifs ne sont qu’annonciateurs de nouveaux rebondissements, de nouvelles surprises. Progressivement, la crainte cède le pas à l’espoir, le calme à la ferveur, la tradition à l’expérimentation. C’est de la haute voltige instrumentale, une prouesse saisissante de créativité et de technique artistique.

 « J’ai toujours aimé le désert. On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence », décrivait Saint-Exupéry dans Le Petit Prince. Yom et ses acolytes apprivoisent le silence de manière saisissante. D’une terre aride jaillissent mille et une trouvailles instrumentales. Les musiciens rayonnent, et nous, on ne peut en ressortir qu’ébloui.

De ville en ville et jusque fin mai, Yom et ses acolytes présentent actuellement leur Silence de l’Exode. Entre deux concerts, l’artiste revient -pour La Manufacture- sur cet album et son parcours. Rencontre.

En sept albums, vous avez réussi à bâtir sept univers très distincts les uns des autres, en quoi celui du Silence de l’Exode est-il différent ?

Il est pensé différemment, surtout dans la manière dont on le joue sur scène. Le concert n’est pas une suite de titres mais plutôt un seul grand morceau, sans vraiment d’intervention ni d’interruption. Je présente le tout au début, puis on joue. Le moment d’échange avec le public vient à la toute fin. L’idée derrière ce projet, c’est celle d’arriver à bâtir un univers le temps d’un concert, de faire voyager le spectateur. Dans ce sens, je m’éloigne vraiment plus de la musique klezmer que sur mes albums précédents. On n’est pas dans un moment de fête, ni d’animation, de danse, au contraire. Sur certains concerts, comme celui de Paris, je joue dans des salles sans micro, sans sono, tout est à l’acoustique. On revient vers une écoute plus « classique » en un sens.

Le voyage, l’aventure nomade, ce sont là des thèmes qui vous inspirent, vous passionnent ?

J’avoue que j’ai toujours eu cette fascination du déplacement, du voyage. Je ne sais pas si vous voyez cette vieille photo où on a quatre musiciens avec leurs instruments sur des vélos, qui partent dans la neige ? Ça, ça m’a toujours attiré ! Aujourd’hui, j’ai toujours ce besoin, peut-être un peu bizarre, tous les deux-trois ans, de virer tout ce que j’ai dans mon appartement, de prendre une valise et ma clarinette et de partir pendant six mois, avant de me poser à nouveau.

Cet  « exode » qui prend vie avec votre dernier album correspondrait en un sens aussi à votre éloignement de la musique klezmer ?

Depuis mon premier album, New King of Klezmer Clarinet, qui, pour le coup, était un album de klezmer traditionnel, j’effectue des allers-retours constants avec la tradition, je m’en dédouane, je ne cherche pas à la reproduire au premier degré, mais au contraire j’ai cette envie de m’ouvrir à plein d’influences, des musiques de l’est à d’autres plus orientales. Aujourd’hui, je me considère d’ailleurs plus comme un clarinettiste d’origine klezmer que comme un clarinettiste klezmer !

Un « clarinettiste klezmer », ça existe encore aujourd’hui ? Y a-t-il des similarités entre ceux qui jouent le klezmer aujourd’hui et les musiciens Juifs d’Europe de l’Est du début du XXème siècle ?

Je crois qu’il ne faut pas idéaliser les moments historiques, que ce soit il y a un siècle ou maintenant. Il y a un siècle, la musique klezmer était un moyen de survie, on partait jouer dans des shtetl [petite ville ou quartier juif d’Europe de l’Est avant la Seconde Guerre mondiale, ndlr] à quarante kilomètres les uns des autres, à pied ou à vélo, et en parallèle de cela, il fallait avoir un autre métier, sinon c’était impossible de vivre. De nos jours, je ne pense pas qu’il soit possible d’établir une comparaison, ni dans le déplacement, ni dans la mission sociale. Avant, c’était totalement inenvisageable de ne pas avoir de musiciens pour les fêtes communautaires et villageoises. Aujourd’hui, tout se passe dans les théâtres, les salles de concert, et la plupart du temps, tout cela a un prix. Mais malgré cela, je pense que la sensibilité musicale est restée la même. Ce qui a perduré ne dépend finalement que très peu de la musique klezmer ou juive : c’est la sincérité, l’émotion avec lesquelles la musique est faite. C’est une musique qui cherche le sacré en quelque sorte, et qui est fascinante, en ceci qu’elle peut se jouer à plein de degrés.

Une musique protéiforme, en un sens ?

Exactement ! Pour moi, la musique klezmer est intéressante parce qu’elle peut être réinventée, et je crois qu’il faut se laisser aller sans chercher à savoir si ce que l’on fait est toujours « purement » du klezmer ou non. Les projets où je compose m’affranchissent de plus en plus du klezmer, j’intègre à ma musique des influences multiples. Sur Le Silence de l’Exode, on a des influences turques, mais aussi classiques, je suis allé chercher des ornements qui ne touchent pas au klezmer, notamment des airs macédoniens, grecs, hongrois et roumains. Je crois qu’il y a aujourd’hui dans mon travail, et plus généralement dans la musique prise au sens large, un éclatement des styles, une grande variété d’influences et de genres qu’il ne faut pas forcément essayer de définir. C’est en un sens le marché qui labelle les créations musicales. Ça m’amuse d’inventer des étiquettes à chaque projet. Pour Empire of Love, je disais que je faisais du « cyberklezmer », ça me faisait marrer, et là sur Le Silence de l’Exode, j’ai parlé de « projet orientalo-classique porté par un clarinettiste d’origine klezmer » ! [Rires] Je ne peux absolument pas définir ma musique par une étiquette, un terme. Je crois qu’il faudrait soit étiqueter chaque projet, soit ne rien étiqueter du tout et n’y accorder aucune importance. Personnellement, l’étiquette m’importe peu, elle ne veut pas dire grand-chose, alors que la musique, elle, porte quelque chose.

Propos recueillis par Chloé Perceval


Album complet disponible à l’écoute sur Deezer : http://www.deezer.com/album/8166062

Plus d’infos sur l’album et les dates de la tournée :  http://www.yom.fr/ 

  1. Domi Domi

    Bel article qui nous donne envie de découvrir l’album

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