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Présidentielle 2017 : Il n'est pas trop tard

Philippine Malloggia • 3 Mai 2017

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Et si on arrêtait l’absentionniste-shaming ?

Combien de fois nous a-t-on répété la phrase « voter est un droit, c’est aussi un devoir » ? Cette figure rhétorique que l’on retrouve souvent a pour conséquence la condamnation de l’abstention, la caricature et la stigmatisation de l’abstentionniste. C’est toujours un choix à justifier, comme s’il ne s’agissait pas réellement d’un acte politique.

« Vous faites monter le FN », entend-on parfois. Ce ne serait donc pas les électeurs du FN qui améliorent directement leur score, mais ceux qui ne votent pas. Ou bien, un classique : « des gens se sont battus pour que vous ayez ce droit». L’abstentionniste serait un citoyen désintéressé, passif, irresponsable et surtout, qui bafoue l’héritage glorieux de l’acquisition du suffrage universel.

Quand le gouvernement s’y met aussi

La communication du gouvernement lors des dernières départementales est particulièrement révélatrice. Une infographie, dont vous pouvez voir le début plus haut, est publiée dans le cadre de la campagne gouvernementale avec le hashtag « #OuiJeVote ». Le tweet la précédent sur le compte du gouvernement annonce « on vous aide à décider ». C’est rudement gentil. Cette infographie envisage différents motifs de l’abstention, tels que « j’habite Paris», « je ne veux pas voter pour un homme », « je ne veux pas voter pour une femme », « mon poisson rouge a mangé ma carte d’électeur », « les départements ça ne sert à rien ». Chaque motif mène à des arguments menant, eux, à « oui je vote ».

« Je ne crois plus au jeu politique » qui n’apparaît pas dans les « excuses » de l’infographie, ne pourrait en effet pas orienter le lecteur vers une bulle « oui, je vote ».

Dans sa campagne, le gouvernement ne se refuse pas non plus à « parler jeune » : « vous tweetez vous likez ? Pensez aussi à voter » peut-on lire, ou encore « voter c’est tweeter en vrai ». Et n’oublions pas, pour clore cette liste édifiante, ce support de communication reprenant The Voice, une initiative qui selon le politologue Arnaud Mercier, « emprunte parfaitement aux codes de l’expressivité et aux moyens de communication des jeunes ».

L’abstention, traité comme oubli ou fainéantise, est tournée au ridicule. Le choix n’est pas vu comme politique et les abstentionnistes sont présentés comme des idiots à qu’il faut expliquer pourquoi ils devraient voter. Cette idée se retrouve lorsque certains, comme Thierry Mariani, député UMP, appellent à mettre en place le vote obligatoire. Ces élites politiques montrent toute leur condescendance vis-à-vis des abstentionnistes, particulièrement les jeunes et participent ainsi à l’accroissement d’une distance et d’une méfiance déjà existantes.

Et si on s’intéressait aux raisons plutôt ?

Ce discours entretient seulement l’image qui circule déjà à propos des Français ne voulant pas voter et ne peut aboutir à aucun changement. Donner à l’abstentionniste une image de jeune je-m’en-foutiste ayant la flemme, en sus de décrédibiliser ce choix, rend invisible les populations les plus à même de s’abstenir.

Prenons le temps, comme cette rare initiative du Monde, une enquête parue le 22 mars, de comprendre les raisons de ce choix. Y sont évoqués des conditions de vie très difficile et un sentiment de trahison des représentants (« les élus font souvent comme bon leur semble après la victoire »). Une des personnes interrogées montre le poids de l’injonction récurrente à voter : « il vaut encore mieux dire qu’on vote FN. On sera moins regardé de travers. Après tout, voter FN, c’est encore voter ».

Aujourd’hui, l’abstention est le premier comportement électoral. Si des sentiments de trahison, d’éloignement, d’opposition entre représentants et citoyens, et surtout de manque d’information, se font ressentir, c’est bien qu’il y a un problème. Pourtant, dans les déclarations suivant le premier tour, les hommes politiques font état de leurs résultats et le sujet de l’abstention est peu traité ou alors dans une perspective alarmiste. En ne se souciant pas de le comprendre, en caricaturant l’abstention, les hommes politiques de tout bord font preuve d’un réel manque d’effort.

Information insuffisante, visibilité nulle

La communication du gouvernement n’est pas qu’infantilisation, heureusement. En ce qui concerne les élections départementales, l’abstention pourrait être expliquée par un manque d’information. Et c’est aussi ainsi que le gouvernement l’a traitée.

CE QUI CHANGE

Ce schéma fournit quelques informations, évoquant seulement que les départements auront les mêmes compétences ou qu’ils s’attacheront à la « solidarité » et la « proximité ». Force est de constater que ces explications sont floues et insuffisantes.

Ce n’est pas là le seul problème. Toute la campagne du gouvernement autour de l’information relative aux départementales, dont de petites vidéos faisant le point sur des éléments précis, n’ont pu être très visibles. La communication est axée sur le net pour attirer l’attention des moins de trente ans. Seulement, le schéma circule peu sur Twitter, et encore une fois, a sans doute été vu surtout par les personnes très politisées, investies dans un parti, ou proches du gouvernement. Le lendemain du premier tour, le tweet contenant le hashtag du gouvernement le plus retweeté l’a été 185 fois. Les comptes twitter des départements, des préfets, les régions sont ceux qui ont le plus retweeté et posté à propos du sujet. À l’heure où j’écris cet article, le ministère de l’intérieur a 163 000 followers, le gouvernement , 138 000. Sur Facebook, la situation n’est pas meilleure : 30 630 mentions j’aime sur la page du ministère de l’intérieur, avec au plus 690 j’aime et 321 partages pour un post incitant au vote. On est bien loin de la moitié de la population, d’autant plus que le nombre des utilisateurs français de Facebook s’élève à 26 millions et ceux de Twitter à 6,6 millions .

« Abstentionniste-shaming »

Évidemment, l’abstention est une mauvaise nouvelle pour certains partis (notamment le PS qui voit son électorat se déliter). Mais au lieu d’informer des enjeux de façon accessible, c’est la culpabilisation qui est choisie. Manuel Valls, lors d’un discours le 19 mars, a dit :

« Il ne s’agit par pour moi de culpabiliser ceux qui s’abstiennent. Mais après ce qui s’est passé à Paris, nous devons continuer à être exemplaires. Votez dimanche prochain parce que c’est la démocratie qui est aujourd’hui en cause ».

Le Premier Ministre, annonçant qu’il ne part pas avec une intention de condamnation morale, finit par entonner l’éternel refrain définissant ce qu’est un bon citoyen.

Soit le gouvernement prend l’abstention au sérieux, et souhaite la réduire de façon efficace ; soit il veut l’ériger en comportement honteux. Faire les deux à la fois, ça n’a pas de sens.

Un autre argument évoqué par les anti-abstentionnistes, si l’on peut les appeler comme ça, est qu’il serait inutile de ne pas voter dans la mesure où le vote blanc est comptabilisé. Cette mesure est évidemment un progrès. Il est difficile d’imaginer les hommes politiques appeler à voter blanc, comme il est difficile d’imaginer une conception du vote blanc n’étant pas, à tort, assimilée à l’abstention.

La « bonne surprise » du taux d’abstention

Lors des premiers résultats des élections départementales, le taux d’abstention s’est finalement révélé moins élevé que ce qui était annoncé dans les sondages. C’est vu comme une bonne nouvelle, surtout que le taux de 55% d’abstention annoncé pour le premier tour avait fait couler beaucoup d’encre. Ceci prouve bien que l’abstention est un comportement condamné, que ce soit par les hommes politiques ou les médias.

Il est impossible de faire le catalogue de toutes les raisons individuelles motivant l’abstention. Peut-être qu’il existe des gens je-m’en-foutistes ne voulant pas participer à la vie politique : à ce moment-là, rien ne sert de les faire culpabiliser. J’ajouterais que, si une partie de la population est indifférente, il faudrait non seulement s’intéresser aux raisons, mais reconnaître leur liberté d’être indifférents, sans traiter cette indifférence comme l’attitude de quelqu’un ne pouvant pas raisonner seul.

De même, le débat autour du fait de voter ou non rejoint la croyance que son vote sert à quelque chose, et la croyance opposée n’est pas acceptée comme point de vue électoral.

Les abstentionnistes n’auraient plus leur mot à dire

En plus d’une campagne accentuant la stigmatisation des abstentionnistes, « je vote et je le dis », leur sont attribuées un certain nombre de fautes. Au premier chef, l’idée que s’« ils » ne sont pas contents, ils n’ont qu’à l’exprimer. C’est donc dans un cadre restreint qu’il est possible de s’exprimer, et c’est seulement à travers le vote que l’on imagine, en tant que société, pouvoir changer quelque chose.

Notre culture électorale demeure très imprégnée du discours officiel, de l’éducation : on entend assez souvent « alors, tu as fait ton devoir de citoyen » ? Que nous reste-t-il de cette « éducation civique, juridique et sociale » somme toute assez sommaire ? Si une part croissante de la population est indifférente, cela doit être révélateur. Sans même parler du fait que l’éducation civique n’est pas enseignée de la même façon par tous les professeurs, la politisation des parents joue un rôle non négligeable. Ainsi se créent des fossés entre les citoyens. Et, plutôt que de chercher à comprendre les multiples causes de l’indifférence ou du manque de connaissances, on simplifie les comportements. On en donne une impression sommaire : l’abstentionniste s’en fout.

Le but de cet article n’est pas de dire que l’abstention est une bonne ou une mauvaise chose, mais de plaider pour sa reconnaissance comme un positionnement politique, ou, tout du moins, de chercher plus souvent à en comprendre les raisons. Un bon citoyen, ce n’est pas toujours celui qui vote.

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