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Les choses de la vie : un chef d’oeuvre à redécouvrir

Pierre, la quarantaine, roule à toute vitesse sur une route de campagne. Il tombe dans le bas-côté en voulant éviter un camion dans un virage. Ejecté de sa voiture, allongé sur l’herbe et inconscient,  il revoit défiler  les moments importants de sa vie, et repense aux deux femmes qui l’ont marqué : son ex-femme Catherine, et sa compagne Hélène, qu’il envisage de quitter.

Claude Sautet (1924-2000) n’est pas un cinéaste très populaire, ni très connu, auprès des jeunes générations. A raison, peut-être, ses films restant particulièrement ancrés dans les années 1970 : les voitures, la cigarette omniprésente, les bistrots enfumés,  la moyenne bourgeoisie confrontée à la crise économique qui s’annonce…  Il n’était pas non plus un réalisateur révolutionnaire, transgressif, comme a pu l’être Jean-Luc Godard. Au contraire, on l’a souvent dépeint comme un conservateur, rejetant la critique idéologique, à contre-courant de la Nouvelle Vague. Un procès pourtant injuste pour ce réalisateur majeur et beaucoup plus complexe qu’il n’en a l’air.

SautetBio

Les choses de la vie, sorti en 1970, constitue la deuxième étape de la carrière de Sautet, surtout connu auparavant pour ses policiers honorables avec Lino Ventura (Classe tout-risque, L’arme à gauche). De bons films, très influencés par les polars américains, mais pas géniaux non plus. L’échec de L’arme à gauche en 1965 le plonge d’ailleurs dans une période de doute : il s’éloigne du cinéma, et ne réalisera plus pendant quatre ans, « dépannant » surtout comme script doctor,  pour améliorer des scénarios défaillants. Mais lorsque qu’il lit ce scénario adapté d’un livre de Paul Guimard, sa décision est prise : personne d’autre ne réalisera le film ! C’est dans les choses de la vie qu’on découvre ce qui constituera la « patte Sautet » : une interprétation léchée, des dialogues au millimètre près écrits avec Jean-Loup Dabadie, l’importance accordée à la musique, des personnages forts et complexes…  Enfin, une réalisation sobre mais incroyablement précise. Le tout forme un mélange inoubliable.

Sautet parvient à transcender une histoire qui aurait pu être banale dans d’autres mains : après tout , ce n’est que l’histoire d’un homme, en pleine crise de la quarantaine, bourgeois typique de l’époque pompidolienne, tiraillé entre deux femmes, empêtré dans les soucis du quotidien et confronté à des choix de vie existentiels, qui trouve dans son accident de voiture une forme d’échappatoire. Cette fameuse scène de l’accident, ouverture choc du film, reste particulièrement impressionnante compte tenu des moyens techniques de l’époque, nécessitant près de dix jours de tournage.  Pierre est constamment dans un entre-deux : il envisage de s’installer à Tunis avec sa compagne Hélène (magnifique Romy Schneider), mais il reste aussi attachée à sa vie passée, avec sa femme (Lea Massari), qu’il semble encore aimer, son fils qu’il ne voit plus souvent, leurs parties de voilier à l’Ile de Ré …  Malgré sa réussite matérielle, sa situation de vie confortable, les projets d’avenir, d’engagement, l’effraient. Dans une scène restée célèbre, il décide enfin de s’engager avec Hélène: ils savourent leur bonheur lors d’une promenade à vélo, on voit leur mariage au cours d’une cérémonie champêtre, presque irréelle. Mais tout ceci n’est en fait qu’une vision fantasmée de Pierre, qui réalise alors qu’il est allongé, gravement blessé, au milieu d’une foule qui l’observe. Un grand moment d’émotion, où l’on est véritablement en empathie avec la douleur physique et morale du personnage. Gilles Jacob (ancien président du festival de Cannes et à l’époque critique aux Nouvelles littéraires) dira très justement: « Et ce choc, le plus intense dans le cinéma français depuis Hiroshima mon amour, nous le ressentons avec lui en qui nous nous reconnaissons ».

accident piccoli  mariage

L’interprétation est magistrale : le grand Michel Piccoli, bien sûr, avec cette voix grave si reconnaissable. On a souvent dit que son personnage fiévreux, tourmenté, était aussi un double de Sautet lui même.  Mais c’est bien Romy Schneider qui illumine littéralement l’écran. Le film sonne d’ailleurs aussi pour elle comme une renaissance artistique, entamée avec le sulfureux La Piscine en 1968. Elle qui peinait jusque-là à se détacher de son rôle de Sissi l’impératrice, va s’affirmer dans les années 1970 comme une actrice majeure du cinéma français et européen, avec Sautet (César et Rosalie, Max et les Ferrailleurs, Une vie), mais aussi Zulawski, Costa Gavras, Visconti … Ici, elle est tout simplement radieuse, au sommet de sa beauté. Elle n’a qu’à adresser un simple regard, un simple sourire,  à la caméra, et tout le film s’en trouve bouleversé. Chaque soupir, chaque réplique, chaque éclat de rire est d’une justesse incroyable (« Tu m’aimes parce que je suis là. Mais s’il faut traverser la rue pour me rejoindre tu es perdu »). Une scène emblématique au début du film : Hélène tape sur sa machine, se tourne vers Pierre, lui sourit. C’est bref, c’est simple, mais c’est inoubliable. C’est aussi ça le cinéma de Sautet, outre la qualité de ses dialogues, cette importance accordées aux silences suggestifs, aux regards, qu’il annotait d’ailleurs lui-même sur ses scénarios. Ce sont ces « petits riens », presque insignifiants, qui constituent le cœur du film.

romy choses

Comment enfin ne pas parler de la célèbre musique de Philippe Sarde, la première d’une longue collaboration ? Sa partition, à la fois lyrique et mélancolique, fait partie intégrante de l’ADN du  film. En bon mélomane, Sautet accordait énormément d’attention à ses musiques, qui selon lui pouvaient aussi bien que les mots exprimer les sentiments de ses personnages.

Les choses de la vie ouvre le début d’une période remarquable pour Sautet, qui va aligner coup sur coup trois chefs d’œuvre, Max et les Ferrailleurs (1971), César et Rosalie (1972), Vincent, François, Paul et les autres (1974). Ce n’est peut-être pas le plus accessible, ni même le plus réussi, mais il reste encore aujourd’hui d’une beauté incroyable, et même très actuel, au vu des émotions viscérales qu’il procure.

Si ce petit article vous a donné envie de découvrir l’univers de Sautet, je vous conseille, en plus de vous procurer de toute urgence ses autres films, de regarder le document très instructif de N.T. Binh, Claude Sautet ou la magie invisible, une série d’entretiens dans lesquels il revient sur sa riche carrière.

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