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Pierre Mathiot : « Je pars avec le sentiment du devoir accompli »

Pierre Mathiot achève sa dernière année à la tête de notre très cher IEP. Avant qu’il ne laisse son poste à Benoît Lengaigne, à la rentrée 2015, nous l’avons rencontré. L’occasion pour Pierre Mathiot de nous dire au revoir et à La Manufacture de clôturer l’année en beauté.

Il y a déjà deux ans, les rumeurs de votre départ pour Sciences Po Paris faisaient débat à l’IEP. Pourquoi avoir finalement décidé de partir cette année et surtout pourquoi avoir quitté votre poste plus tôt que prévu ?

Mon départ cette année n’a rien à voir avec ce qui s’est passé en 2012 avec Sciences Po Paris. A l’époque, j’ai commis une erreur d’appréciation en me disant que ce serait bien de diriger Sciences Po Paris. En réalité, il est clair que mon destin était de continuer à m’occuper de Sciences Po Lille. Je m’en suis rendu compte après avoir déclaré ma candidature, alors je me suis retiré de la course. J’ai bien fait d’arrêter en cours de route.

Mon mandat se terminait officiellement le 31 décembre 2016 et je n’avais de toute façon pas le droit d’aller au-delà de deux mandats de 5 ans. J’ai décidé il y a un an d’anticiper mon départ de seize mois pour plusieurs raisons. D’abord je voulais passer le témoin dans les meilleures conditions possibles en permettant un vrai « tuilage » avec mon successeur afin que l’on garde un bon rythme. Le fait que Benoit Lengaigne ait été élu dans de très bonnes conditions six mois avant que je ne quitte mon poste permet de respecter ce voeu. Il prépare la rentrée 2015 pendant que je m’occupe des questions liées à la fin de cette année. Nous travaillons à deux et cette transition douce que nous avons mise en place depuis février est un bien pour l’école. Ensuite, je pense que sous ma direction l’image de l’école a connu une certaine personnalisation, ce qui est très sympa pour moi, sans doute un peu utile pour elle, mais cela pouvait finir par poser problème. Fondamentalement, le héros doit être Sciences Po Lille et pas Pierre Mathiot, car ce qui fait notre force c’est le collectif et le souci du collectif.

Le déménagement, les 25 ans de l’école, les chantiers importants que nous avons lancés… C’est bien qu’ils soient menés à leur terme par une autre équipe et par un autre directeur. Il faut une autre vision sur le fond et la forme. C’est bien pour l’école et aussi pour moi. Cela fait 11 ans que j’exerce des fonctions de direction et de management, dont presque 9 ans à Sciences Po Lille, il est donc temps de faire autre chose. Ca va me faire du bien de redevenir professeur et d’envisager d’autres challenges.

Qu’allez-vous faire maintenant ? Comptez-vous porter des projets au sein de l’IEP ?

C’est au futur directeur de décider, mais je ne pense pas qu’il soit souhaitable pour l’école que je tienne des projets. Il ne faut pas qu’on fasse un duo Poutine/Medvedev (rires).

Je reste à Sciences Po Lille. Je redeviens professeur. Je vais enseigner la science politique en conférence de méthode de première année. Ensuite, en lien avec le futur directeur, je mènerai peut-être des missions pour l’école, sans être dans l’équipe de direction. Il faut que de jeunes collègues montent en puissance.

Quel bilan faites-vous de vos deux mandats ?

Ah c’est remarquable ! (rires) Plus sérieusement, je pense que ce n’est pas à moi de le faire. S’il y a un bilan, il est collectif, c’est celui de toute l’équipe avec Messieurs Mardellat et Lengaigne notamment.

Nous avons beaucoup changé l’école depuis 100 mois et dans le bon sens je pense. Il y a aussi des choses qui ne vont pas, il faut avoir faim en permanence. Aujourd’hui, nous avons une attractivité forte, un fonctionnement interne réorganisé. Nous avons beaucoup progressé et nous l’avons fait dans le respect des grands équilibres, en faisant attention à la gestion et en essayant de préserver une certaine conception du service public. Il fallait gérer la tension entre l’établissement public et le fait d’être engagé dans un processus de compétition universitaire internationale. Par exemple, le PEI est un projet qui me paraît particulièrement remarquable en termes d’objectifs et de méthodes.

Sciences Po Lille est une école qui accueille des étudiants différents mais avec une bonne ambiance. Il y a un bon esprit. L’idée a toujours été de faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux. Ce sont de bons élèves et de bonnes personnes. Il y a une culture de l’école, une culture de challenge et d’outsider aussi bien pour l’école que pour ceux qui y sont.

Si vous pouviez changer certaines choses, lesquelles feriez-vous différemment ?

Comme nous n’avons jamais eu d’énormes moyens, nous avons fait le choix de nous développer dans l’équilibre budgétaire. Il y a donc eu une hiérarchisation des priorités. Quand nous sommes arrivés, la priorité était de réformer le cursus. Nous avons mésestimé l’importance du système d’information. Ensuite, nous avons fait le mauvais choix de le réformer à moindres coûts. Nous avons mis plusieurs années à prendre en compte le problème. Désormais, la sécurisation du système informatique est devenue une priorité centrale et si tout se passe bien, le nouveau site sera mis en place à la rentrée.

Partez-vous avec des regrets ?

J’ai des regrets sur les choses que nous n’avons pas faites ou pas encore bien faites. Outre le système informatique, on peut progresser sur des domaines laissés de côté du fait du manque de moyens humains et financiers. Tout d’abord, l’insertion professionnelle avec les séances de coaching en deuxième année qui ont été mises en place cette année notamment grâce aux droits modulés. On ne peut pas tout faire d’un coup. Il faut mieux définir les certifications des ECTS. Nous pouvons aussi réorganiser l’évaluation des étudiants : ne faire que du contrôle continu ? Mettre en place des nouvelles méthodes pédagogiques ? On voit bien que le premier cycle est très classique, c’est ce que j’ai connu lorsque j’ai étudié à Sciences Po Paris. Il faudrait réorganiser, mais ça prend du temps.

Que pensez-vous de la victoire de Benoît Lengaigne ? Vous a t-elle surprise ?

Non, je n’étais pas surpris, ça m’a rassuré et satisfait. Je considérais depuis le début qu’il était important pour cette école d’avoir un directeur connaissant très intimement la maison. Un regard extérieur peut être intéressant mais l’école est encore trop jeune pour cela. Benoît Lengaigne enseigne depuis plus de dix ans et cela fait maintenant sept ans qu’il est dans l’équipe de direction. Il connaît très bien l’école mais ce n’est pas non plus mon clone.

Selon vous, quels sont les chantiers d’avenir à Sciences Po Lille, les priorités à venir ?

Les chantiers sont ce que nous n’avons pas suffisamment bien fait jusque là. Le programme que Benoît Lengaigne a proposé me va très bien. Il faut qu’on arrive à développer la formation continue, à collecter la taxe d’apprentissage. Augmenter la capacité de financement qui pour l’instant repose sur trois sources : l’Etat, les étudiants, les ressources liées à la formation continue comme la taxe d’apprentissage. Là dessus, nous ne sommes pas bons. On utilise une partie substantielle des droits modulés pour les bourses et les prestations de service directement pour les étudiants, par exemple le coaching coûte 50 000 € par an.

La période qui s’ouvre est critique car l’enseignement supérieur français se réorganise, du fait de la mondialisation et de la crise financière de l’Etat. Les enjeux de demain peuvent être résumés en trois questions :

  • Comment on arrive à tenir le rang au niveau local et régional ?
  • Comment exister au niveau national au travers du réseau des IEP ?
  • Comment exister en tant que Sciences Po Lille en terme d’attractivité ?

Il y a donc des enjeux autour de la taille de l’école. Il faut réussir à conserver une école à taille humaine. L’objectif maximum est de 2000 élèves dans le diplôme, aujourd’hui nous en sommes à 1650. A mon époque à Sciences Po Paris on était 4000, aujourd’hui ils sont 13 000.

Nous serons d’autant plus attractifs si nous sommes mieux organisés dans la gestion de la vie étudiante. Il faut également tabler sur l’innovation. L’ambiance et la qualité du campus sont nos avantages comparatifs par rapport aux autres Sciences Po. Nous pouvons citer les double masters avec l’ESJ et Audencia qui sont d’autres points forts. Il faut continuer à faire en sorte qu’à IEP égal, des élèvent choisissent Sciences Po Lille plutôt que les autres IEP. Nous avons donc une carte évidente à jouer par rapport à Sciences Po Paris. On a de l’avance sur les autres Sciences Po, il faut maintenant regarder de l’avant et ne pas avoir peur de le faire. Nous n’avons pas à rougir. Le niveau des étudiants est très bon. Pour les étudiants Erasmus, nous avons choisi de considérer qu’ils n’étaient pas une variable d’ajustement économique. Il nous faut les garanties qu’ils sont capables de suivre des cours avec un très bon niveau scolaire.

Pensez-vous, face à l’émergence de plus en plus d’IEP, que le label Sciences Po perd de sa valeur et que dans quelques années, ce ne sera plus un diplôme aussi valorisant sur le marché du travail ?

Ce qui fait la force de Sciences Po est sa rareté et je dirais que nous ne sommes pas menacés au vu du niveau de sélectivité. Les dix IEP actuels ont passé un accord pour tous s’appeler Sciences Po et sécuriser juridiquement le label. Alors que la marque « Sciences Po » était la propriété de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, ce sont maintenant les dix IEP qui la gèrent, étant déclarée à l’Institut National de la Propriété Industrielle. Nous avons accepté que l’IEP de Saint Germain-en-Laye se crée selon une organisation « Sciences Po » mais avons également décidé que c’était le dernier.

Ensuite, rien n’empêche une université de créer un IEP, cela relève du ministère de l’Enseignement supérieur, mais ils ne peuvent pas prendre l’appellation « Sciences Po ». C’est le cas par exemple pour Clermont-Ferrand.

On vous connaît pour votre sens de l’humour, votre franc parler, on vous connaît plutôt à gauche, plutôt « good cop ». Maintenant que vous partez, et si on faisait tomber le masque ? Y a-t-il une facette ignorée des élèves ou êtes-vous le Pierre Mathiot qu’on s’imagine ?

Politiquement, je suis un social-démocrate, ce qu’on appelait un « possibiliste », c’est-à-dire un militant issu de milieux populaires et qui tenait le discours « il ne faut proposer que des réformes que l’on peut tenir ». On s’opposait aux gens de la bourgeoisie de la SFIO. Quand j’étais à Sciences Po Paris, j’étais rocardien et souvent ceux les plus à gauche étaient issus de la bourgeoisie parisienne…

Que veut dire être directeur ? Ce n’est pas parce que je suis directeur, professeur des universités, que je devrais me comporter comme un manipulateur. Je suis là pour m’amuser et me rendre utile. Même si je ne suis pas croyant, mon éducation catholique m’a marqué et c’est pourquoi je suis au service des étudiants. Je reçois les élèves, je réponds aux mails. Pour moi, il faut constamment prendre le pouls de l’école en rencontrant les élèves.

On me reproche souvent d’être trop sympa, de me mettre à la place des gens. Je ne calcule pas, je me comporte de la même manière avec tout le monde. Il ne faut pas être faible avec les puissants et puissant avec les faibles. J’ai appris à tutoyer des ministres, je prends un malin plaisir à me fringuer comme je veux. Je viens d’un milieu modeste, il ne faut jamais oublier d’où l’on vient.

Quel est le meilleur souvenir de Sciences Po Lille que vous garderez avec vous ?

Il n’y a pas d’évènement en particulier, ce que j’apprécie le plus sont les manifestations de respect, les mails, les remerciements, les messages d’étudiants, toutes les formes de retour sur le travail que j’ai fait et la manière dont je l’ai fait. Egalement lorsque les enseignants me disent que j’ai fait du bon boulot, de manière humaine et proche. Je fais juste mon boulot et je n’attends pas qu’on me renvoie l’ascenseur, je ne le fais pas pour avoir des médailles ou du fric.

Mon job est aussi stressant, j’ai attrapé plein de cheveux blancs depuis que j’ai commencé ! Il y a eu des grèves, des étudiants décédés. Mon rôle est aussi d’être celui qui annonce les mauvaises nouvelles, quand on vire un prof ou un élève. Il faut assumer les décisions quand on est le patron de la maison.

Nous voilà arrivés à la fin de cette interview. Que voudriez-vous dire aux étudiants avant de partir ?

Malheureusement pour vous, vous me reverrez. Je n’ai pas de nostalgie car on disparaît vite du radar. Très vite, les nouvelles promotions ne sauront pas que j’étais directeur. Il faut savoir tourner la page. J’ai été et je continue à être très fier d’avoir été directeur et d’avoir eu ces collègues et étudiants. Quoiqu’il arrive, je continue à avoir des relations et des liens, je suis sur Facebook, sur LinkedIn… Je compte bien continuer à suivre, aider et prodiguer des conseils en tant qu’ancien directeur. Je pars, mais pas complètement, et avec le sentiment du devoir accompli.

Propos recueillis par Maryam EL HAMOUCHI

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