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L’Histoire de Nauru, conte post-apocapitalistique

Quand on survole le Pacifique central, on aperçoit, au large de l’Australie, une toute petite tache blanche. C’est l’île de Nauru, un confetti de 21 km², qui a été témoin de la grandeur du capitalisme, et victime de sa fugacité. Les Naruans ont connu, dès la fin du XVIIIème siècle, l’influence coloniale, et leur indépendance, il y a 50 ans, ne leur a pas épargné les affres des déboires occidentaux.

Sur cette toute petite île, dont la population n’excèdera pas 1400 habitants, il existe un trésor méconnu. Les plages blanches, les maisons colorées, les récoltes généreuses : c’est l’œuvre du guano, mot savant pour désigner les excréments des oiseaux marins. Le phosphate contenu dans ces précieuses déjections est un fertilisant naturel, et offre aux micronésiens un confort de vie bien supérieur à celui des îles alentour. Pourtant, tandis que les colonisations successives, de l’Allemagne, de l’Australie et du Japon, avaient apporté à Nauru armes à feu, tabac et tuberculose, l’heure était venue pour l’île, indépendante en 1968, de connaître elle aussi un âge d’or.

Le tout nouvel Etat, doté d’une incroyable ressource en phosphate, n’a pas tardé à exploiter cette richesse. A l’heure de la recherche effrénée de la productivité agricole dans les années 1970, le cours mondial du phosphate explose. Le niveau de vie des iliens s’accroît, et Nauru décroche la seconde place dans le classement des pays en fonction du produit intérieur brut par habitant [1], après l’Arabie saoudite. Le visage de l’île et de sa population se déforme : un aéroport, des centres commerciaux, des fast-foods sont construits, et les habitants grossissent, grossissent, grossissent… Nauru devient la caricature de l’oisiveté, fille de l’aisance.

Crédits photo :
Crédit photo : www.independant.co.uk

Mais cet eldorado de guano s’effrite peu à peu. Moins de 20 ans après l’indépendance, la demande mondiale en phosphate diminue alors que les coûts d’extraction augmentent. L’Etat investit dans des programmes immobiliers, contreproductifs car minés par la mauvaise gestion et la corruption politique. La crise financière devient crise politique. L’Etat décide alors de s’ouvrir au tourisme et à la pêche, mais ne possède plus ni ressources naturelles, ni agriculture, et offre le spectacle d’un paysage désolé. La seule solution à ce marasme économique : devenir un paradis fiscal, où se déroulent blanchiment d’argent, vente de passeports et marchandage des votes des habitants aux organisations internationales…[2]

Le début du XXIème siècle signe l’avis de décès de l’île. Nauru est en faillite totale et ses habitants se rapprochent du seuil de pauvreté. Les banques se saisissent du peu qu’il reste : matériels d’extraction et immobilier. Aujourd’hui, Nauru possède le plus fort taux mondial de diabète de type 2 [3]. La société de consommation a fini son œuvre, faisant de la jeune République le laboratoire de l’agonie ravageuse du capitalisme. Cette histoire n’est pas une allégorie, et ce conte s’est réalisé. Espérons qu’il ne s’agisse pas d’une prophétie, menaçant cette frénésie économique globalisée qui nous est si chère.

Daphné Lecointre

[1] Helen Hughes, « From Riches to Rags : What are Nauru’s Options and How Can Australia Help? », Issue Analysis, Center for Independent Studies, no 50,‎ 18 août 2004, p. 12

[2] Jean-Michel Demetz, « Nauru, île en perdition », L’Express,‎ 7 mars 2005

[3] H. King et M. Rewers, Diabetes in adults is now a Third World problem. World Health Organization Ad Hoc Diabetes Reporting Group. Ethnicity & Disease,‎ 1993, pp. 67-74

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