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Lille 3000 au Tripostal – Quand le « pays du matin calme » s’éveille

En cette année croisée France-Corée, et dans le cadre du festival « Renaissance » à Lille, l’exposition « Séoul, vite, vite ! » intègre les murs de la galerie d’art moderne du Tripostal. Nous avons rencontré le commissaire de l’exposition Jean-Max Colard, qui nous apporte des précisions sur l’événement et sa mise en oeuvre. Portrait d’une capitale brisée en pleine révolution, passerelle entre tradition et modernité, rêve et réalité.

Une superficialité trompeuse

La « Hallyu » (vague) coréenne semble déferler sur le monde entier. On ne présente plus Psy et son célébrissime Gangnam style, ni le succès des multiples boys bands de « K-pop », joyeux mélange de looks formatés et siliconés sur un fond d’électro-pop impersonnelle. C’est un peu comme ça que commence l’exposition, avec une explosion de couleurs. Dès que les visiteurs s’avancent dans la première pièce, le dépaysement est total, le kitsch est ici érigé en modèle où nuances et textures se côtoient dans une surenchère presque grotesque. Un fatras indescriptible, baroque et insolite qui rassemble tout le bling-bling pop à l’asiatique.

Atelier de Choi Jeong Hwa
Atelier de Choi Jeong Hwa

Le voilà, le Séoul que nous imaginons tous, à l’image de ces « Cosmetics Girls » immortalisées par Hein Kuhn Oh. Il nous dévoile par cette série le stéréotype de l’adolescente qui s’attache à se conformer aux normes sociales, aux canons de beauté. Séoul, c’est une volonté de s’extirper de son quotidien, une jeunesse qui s’enferme dans le fantasme. La frontière entre la chimère et la réalité se désagrège et tend même à disparaître.

Cependant, Séoul ne peut se résumer à la superficialité ou aux couleurs criardes. C’est aussi, et surtout, le récit d’une ville entre deux âges. Une population un peu perdue, désorientée, qui cherche sa place au milieu de toute cette explosion de modernité.

Jiyen Lee, Above the timberline (2011)
Jiyen Lee, Above the timberline (2011)

Effectivement, si l’on s’attarde sur les détails de la plupart des compositions, on découvre vite que les artistes veulent ici partager leurs nouvelles influences, naissant d’un mélange entre tradition et modernité qui va guider toute l’exposition.  « Je n’ai pas voulu faire de l’exposition un dépliant touristique, une espèce de soupe coréenne. Comme à la manière d’un voyage, le spectateur passe de ses idées préconçues à une réalité beaucoup plus complexe », nous explique Jean-Max Colard.

Séoul, passerelle entre passé et futur 

Si le spectateur pense avoir compris dans quel monde il a pénétré, c’est sans compter le passage dans la pièce suivante. Rupture totale avec le décor précédent : c’est médusé que l’on déambule désormais dans les abysses du futurisme. Ici, Choe U-Ram prend le contre-pied de l’histoire de l’évolution naturelle en imaginant des créatures, résultats d’une mutation entre déchets industriels et espèces naturelles. Un prototype du muséum d’histoire naturelle du XXIIème siècle en somme.

Créature de Choe U-Ram
Créature du bestiaire de Choe U-Ram

Dans cet espace, une œuvre semble se dégager et à la fois être partie prenante de ce message : au milieu de la pièce sombre, un sac plastique vole gracieusement dans ce qu’on qualifierait d’autel, érigé comme une divinité. Ce symbole de la pollution ravageuse  est mis sur un piédestal, comme pour mieux encore la dénoncer. Les artistes mettent ainsi en scène des éléments de notre vie quotidienne qui seraient désormais dotés d’une volonté propre et se dérégleraient. En cause : une certaine accélération de la vie sociale et économique.

« Je ne suis resté que 15 jours à Séoul, c’était intensif, effervescent », témoigne le commissaire de l’exposition. « Je passais subitement de quartier branchés à d’autres beaucoup plus traditionnels. J’ai eu la sensation que Séoul était une ville a plusieurs vitesses, une temporalité unique où temps rapide et lent se mêlent ». Il nous apprend d’ailleurs que le choix du titre de l’exposition « Séoul, bbali, bbali » a surpris les artistes : « C’est une expression plutôt péjorative en Corée, car utilisée comme mot d’ordre. Mais ici elle prend un sens plus ambivalent, elle exprime la vitesse et l’énergie de la ville ».

Le voyage continue et on ne cesse de s’enfoncer au milieu de la dichotomie passé/présent, comme le témoigne l’œuvre de Moon Kyungdom, Passage Sungnyemun III. Sur un écran, l’image d’un temple de la plus pure tradition coréenne se pixellise peu à peu pour se désagréger totalement. Mais toujours, le temple se reforme. Comme si la renaissance était indissociable de la tradition et de la coutume.

Au  même étage, des films sont projetés, et chacun est invité à s’immerger au sein des  « DVD bang », petites salles privées de cinéma spécifiques à la Corée, où la jeunesse se concentre pour échapper au regard de l’autorité parentale. « Des endroits où la jeunesse s’écarte du monde adulte, car les âges de la vie en Corée sont très séparés, la sociabilité est particulière », explique encore Jean-Max Colard. « D’ailleurs, ce concept s’étend à de nouveaux domaines, on observe l’émergence de karaoké bang, jeux de société bang ou encore PC bang ». On assiste ainsi au renouveau du 7ème art coréen échappant au cliché des films d’arts martiaux ou des mangas. Les projections, politiques et actuelles, se saisissent des sujets du XXIème siècle comme la famille, la pollution ou la crise. En miroir de ces projections, un film passe de l’autre côté de la salle, où le réalisateur se joue de la tradition en s’interrogeant sur le « sens futur de notre civilisation contemporaine ».

L’histoire d’une génération brisée

A ce stade, le visiteur semble avoir compris le sens de toutes ces œuvres, mais c’est pour mieux le perdre encore une fois. Dans sa création Civita Solis II, Lee Bul, figure majeure de l’art contemporain coréen, nous embarque dans une pièce tapissée de miroirs. Tous nos repères s’évaporent, laissant place à des scènes utopiques et futuristes.

Citas Solis II de Lee Bul

Finalement, ce flottement dans le vide dans la plus grande incompréhension est peut-être la sensation que toute une génération a ressentie lors des heures les plus sombres qu’a pu connaître la Corée. La dualité de la ville se matérialise au sein d’une brisure bel et bien réelle, celle de la guerre. L’art revêt alors un aspect politique, et on entrevoit la souffrance de toute une génération, la génération 3-8-6  ou « sam ppal yuk » en Coréen. 3 parce qu’ils avaient 30 ans lors de l’essor économique des années 90 ; 8 car ils ont été le pilier de la révolution de velours en 1980 qui met fin à la dictature le 10 juin 1987 ; et 6 puisqu’ils sont nés dans les années 60. Il est clair que la guerre de Corée de 1950 à 1953 laisse des traces indélébiles dans le paysage artistique coréen, traumatisme que l’on peut percevoir dans la série Between red de Lee Seahyun.

C’est pourquoi l’avant-dernier espace de l’exposition porte un message bien plus engagé. La tapisserie de Kyungah Ham, What you see is the unseen, est significative. L’artiste a établi un canal de communication en Corée du nord avec des femmes artisans qui travaillent le textile ; ensemble, ils contournent la censure en faisant passer les images et tissages par le territoire chinois. Tenter de maintenir un lien par l’art, rassembler, de façon symbolique ces deux territoires écartelés. La plupart des sud-coréens ont encore de la famille au nord et les deux populations parlent toujours la même langue, la séparation politique en est d’autant plus douloureuse. « Une société anxiogène déchirée par la guerre entre nord et sud », ajoute  Jean-Max Colard.

On déambule, le cœur lourd, au  milieu de la mise en scène d’uniformes scolaires aux allures militaires, d’un mur de boucliers de CRS ou encore des photos de guerre tournant les habituels clichés d’hélicoptères de l’armée en dérision.

High School Uniform, Do Ho Suh (1997)
High School Uniform, Do Ho Suh (1997)

Si l’Asie est en plein renouveau, ces blessures de guerres et conflits passés sont toujours présents et profonds. C’est sur cette note plus dramatique que nous sommes transportés dans le dernier décor, où des appartements traditionnels sont présentés dans un écrin coloré, design et ludique dans lequel le visiteur est invité à pénétrer. « J’ai trouvé ça intéressant d’emmener le visiteur jusque chez l’habitant, un lieu intime qui permet une compréhension plus profonde de Séoul », nous confie le commissaire de l’exposition. « J’espère qu’en sortant, le visiteur a rassemblé autant de connaissances que moi en un an : on est presque sur un pied d’égalité ».

Si la prégnance des traditions est encore très importante – c’est ce qui fait aussi la force de l’Asie – l’exposition au Tripostal nous dresse le portrait d’un soft power se nourrissant des ruptures, qu’elles soient culturelles, temporelles ou politiques.

Mathilde Hochard et Célia Chambelland

(Photos : Célia Chambelland)

Dans la continuité de l’article, retrouvez-nous à la rentrée pour une réflexion autour des propos de Jean-Max Colard sur l’art et la politique !

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