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Lettre à ma petite soeur

Initialement publié le 16 novembre 2015 sur le blog d’Anna : What Are The News Today?

(Trois jours plus tard.)

Deux mois que tu attendais de voir ton joueur préféré jouer sur la pelouse du stade de France. Tu comptais les jours, tu avais tout préparé : maquillage, maillots et drapeaux. Les billets étaient imprimés, tu cherchais la composition des équipes avant d’entrer dans le stade. On a chanté les hymnes toutes fières de pouvoir chanter les deux. Oui, petite sœur : le 13 novembre 2015, jamais tu ne t’attendais à vivre ce qui a été pour nous un cauchemar.

L’ambiance était bonne, pourtant. Jusqu’à 21h20, l’heure de l’explosion de la première bombe. « Un pétard », disaient nos voisins. Puis, une deuxième déflagration se fait ressentir quelques minutes plus tard, juste au niveau de nos gradins. La tribune tremble, les gens se lèvent. Mais personne ne bouge. Je n’ai pas pu savoir s’il fallait s’en inquiéter. Et puis à la mi-temps je suis sortie pour aller aux toilettes, pendant que tu restais dans les gradins à chercher désespérément du réseau. Ils m’ont interdit de descendre, et alors j’ai vu que l’on était enfermés. Ils avaient bouclé le stade, je ne voyais que des CRS et des pompiers nous entourer. Et ils veulent encore nous faire croire qu’il s’agit de bombes agricoles ? J’entends encore les sirènes résonner dans ma tête. Je ne me souviens plus de la deuxième mi-temps, toi non plus j’imagine. Que font les médias ? Pourquoi, au bout de trois bombes clairement audibles, personne ne nous dit rien ?

La tension était pourtant palpable dans le stade. Même la célébration du deuxième but français manquait d’enthousiasme. Tu ne t’en souviens certainement pas, car c’est l’heure à laquelle les médias ont manifestement mis nos proches au courant. Sans profiter du match, on se demandait déjà comment on allait s’en sortir. Le speaker répond à notre question en nous expliquant calmement vers où nous diriger. D’ailleurs, Monsieur le speaker, dont je ne connais pas le nom : vous nous avez sûrement évité un drame de grande ampleur en tentant de nous rassurer. D’ailleurs, on est passées pas loin de la catastrophe, tu te souviens ? On s’est perdues, tout le monde criait, j’ai couru, j’ai appelé ton nom et je ne t’ai pas trouvée.

Mais tu sais quoi, le principal est qu’on soit saines et sauves. On est rentrées en apprenant que d’autres n’avaient pas eu notre chance. Je suis sincèrement désolée que cette soirée que tu attendais tant se soit terminée dans la panique complète. Je suis aussi désolée que la peur soit encore là et qu’au lieu de parler sans cesse de ton joueur préféré, Schweinsteiger, tu me parles de la vibration des bombes que tu sens encore alors que tu es à la maison, en sécurité.

On a eu peur, c’est vrai. On a même eu la peur de notre vie ce soir-là. C’est facile de dire « I’m not afraid », alors qu’au fond, on l’a été et on l’est encore. Mais avoir peur et s’arrêter de vivre serait trop leur faire honneur. Ils ont attaqué le sport, l’alcool, la musique, car c’est ce qui représente tout ce qu’ils détestent. Buvons, chantons, dansons, allons à des représentations sportives, et montrons-leur qu’ils n’arriveront pas à nous faire plier. Montrons-leur que personne ne suivra leur doctrine obscurantiste, que personne n’acceptera ce qu’ils ont fait ce vendredi 13 novembre. Faisons-le pour tous ceux qui avaient, comme nous, décidé ce soir-là de s’amuser, et qui y ont perdu la vie. Car eux ne peuvent plus le faire.

Anna Lippert

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