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Cariocas, quand la tradition se fait le vernis des inégalités

Cariocas, c’est avant tout le nom donné aux habitants de Rio de Janeiro, deuxième plus grande ville du Brésil : elle abrite aujourd’hui 6,3 millions d’habitants. A l’image de l’exposition, c’est une ville faite de contrastes et de dichotomies, entre pauvreté et richesse, paysage de montagnes et ville bétonnée, paradis perdu et tourisme de masse. Une exposition sous le signe du trois. En effet, trois étages distincts s’offrent aux spectateurs, théâtres de trois ambiances, trois messages, trois âges.

Une instrumentalisation des images traditionnelles

Quand le spectateur pénètre la première grande salle, quelle n’est pas sa surprise de se retrouver face à tout ce qui représente les clichés que l’on a du Brésil. Face à lui, des hamacs invitent à une sieste exotique et colorée. Et même très colorée, car toutes les oeuvres exposées au rez de chaussée sont une explosion de nuances et de couleurs, à l’image du travail de Maria Lynch. Elle le décrit comme un « fabuleux assemblage de réalité et de fiction, des récits non-linéaires, des aperçus de situations et de personnages improbables ».

crédit photo: délia chambelland
Crédits : Célia Chambelland

Ce mélange de réalité et de fiction se transpose également dans l’oeuvre voisine, une installation de trois grands écrans. Une fois placé au milieu, le spectateur se trouve projeté au coeur du carnaval, mais d’une façon inédite. Les deux artistes ont volontairement filmé le carnaval d’une façon très originale : quatre caméras tournoient dans les airs, prenant le visiteur dans un tourbillon de bruit et de couleurs, donnant lieu à une approche très physique de l’événement. Les images sont si déformées et imperceptibles pour l’oeil du spectateur que la frontière entre le documentaire et la fiction se trouve mise à mal. Au fond de ce grand hangar, les oeuvres sont dans la même lignée, elles aussi évoquent les traditions mais elles revêtent un caractères bien plus critique. L’oeuvre de Guga Ferraz (en couverture de l’article) est tout à fait symbolique de cette volonté, esthétiquement très puissante. Au moyen de l’histoire du Brésil, elle dénonce la violence des forces militaires sur les Cariocas vivant dans les favelas, en miroir de celle de la conquête des Européens sur les populations autochtones. Face à ce collage, dans une petite salle, une installation de 2000 cartes postales représentant des « camelô ». Des vendeurs informels sur les plages de Rio, qui depuis 2009 sont poursuivis par des forces de polices, les « shock troupe », ayant pour mission de les bannir de ces lieux. Une installations aux allures de vacances mais néanmoins grinçante, qui dénonce l’image parfaite de papier glacé que l’on veut véhiculer du Brésil au détriment de la population locale.

crédit photo: Célia Chambelland
Crédits : Célia Chambelland

Le classicisme au service de la critique

Comme une transition graphique : à l‘étage supérieur, les escaliers débouchent sur un assemblage de nombreuses petites oeuvres très colorées mais en rupture avec le précédent usage des couleurs. Ici, elles servent des formes et des tracés très géométriques et résolument plus modernes. Dans le même esprit, les croquis de costumes de carnaval affichés à côté rompent avec l’idée que l’on se fait habituellement et qui est véhiculée par les médias du carnaval de Rio. Ici les dessins sont très scolaires, géométriques, sans fioritures. Un travail en accord avec toutes les oeuvres de cet étage, très académiques, classiques, qui surprennent le spectateur. Des tableaux comme on s’attendrait à en trouver dans des musées tel que le Louvre. Certains ne perdent toutefois pas leur identité brésilienne. Les deux peintures de Daniel Lannes représentent ainsi le « blocos de piranhas » (en français « bande de débauchés »), un événement typiquement brésilien qui se déroule chaque année, au cours duquel les hommes descendent dans les rues vêtus en femmes, véritable moment de catharsis local.

crédit photo: Célia Chambelland
Crédits : Célia Chambelland

Au bout de cet espace, Stephen Dean présente une vidéo unique, dans laquelle il filme le stade de Maracana mais en se focalisant uniquement sur la foule ; dans l’effervescence, le public semble réduit à des milliers de pixels de couleurs. Une oeuvre sensorielle à l’image de l’exposition qui mobilise la vue, l’ouïe et même le gout (avec un bar à thé). Le bruit qui se dégage de cette installation, comme celle de la première salle, est perturbant et veut délibérément attirer l’attention du spectateur sur les préoccupations sociales du Brésil.

crédit photo: Célia Chambelland
Crédits : Célia Chambelland

Dans la continuité, c’est la photographie qui s’associe à ce message, brisant la dynamique colorée de l’exposition. Le noir et blanc revêt un aspect polémiste. Les coutumes et les clichés sont dépassés pour mettre l’accent sur les réalités des Cariocas. Mais la photographie se fait aussi éducative,comme le projet « Imagens do povo » qui vise à démocratiser l’accès au 8ème art, et expose 150 images de 33 photographes sur la vie quotidienne des favelas et les problèmes sociaux qui en découlent.

Une scène naissante plus que renaissante

Le dernier étage de l’exposition finit l’histoire picturale du Brésil. C’est un troisième âge réservé à l’art moderne. Le spectateur se retrouve plongé dans un univers en apparence bien loin de celui du Brésil. Les oeuvres sont symboliques de la scène montante de l’art moderne à Rio de Janeiro et qui semble s’éloigner d’une identité propre pour se conformer aux attentes du domaine à l’échelle internationale. L’installation d’Edgar de Suza représente bien ce nouveau mouvement : avec cette montagne de tables déformées et dysfonctionnelles, l’artiste décontextualise les objets du quotidien. Il remet ainsi en cause les concepts et les conventions de l’art.

crédit photo: Célia Chambelland
Crédits : Célia Chambelland

Le développement de cette scène artistique est accompagné par l’Etat, qui peu à peu prend conscience du rôle social qu’elle peut jouer. En 2012, la ville de Rio de Janeiro a ainsi consacré une ancienne usine à l’accueil d’artistes. Elle a aussi lancé en 2009 la foire internationale d’artRio.

La scène artistique brésilienne est donc aujourd’hui très riche. Qu’elle s’établisse et se nourrisse des traditions et des coutumes ou qu’elle innove totalement en s’appuyant sur les codes de l’art moderne international, elle conserve toujours un aspect critique. Essentiel, alors que le Brésil est en passe de devenir la cinquième puissance mondiale, l’art sera un élément stratégique pour faire prendre conscience et peut être aider à remédier aux injustices sociales qu’abrite le Brésil.

Célia Chambelland

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