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Présidentielle 2017 : Il n'est pas trop tard

Philippine Malloggia • 3 Mai 2017

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Peut-on faire rentrer la société iranienne dans un taxi ?

Quelle question me direz-vous. Et pourtant c’est celle à laquelle semble répondre le réalisateur, Jafar Panahi avec son dernier film, Taxi Téhéran. Samedi dernier se déroulait la 66ème Berlinale, il y a donc tout juste un an que son film Taxi Téhéran y recevait l’Ours d’or. Retour sur un film contestataire, lors d’une projection organisée par Amnesty international, suivie d’un débat avec des spécialistes de la question Iranienne.

Objet cinématographique non-identifié

Jafar Panahi nous livre ici un savant mélange entre fiction et documentaire, un réalisme si poussé que l’on a pu entendre à la fin de la projection des gens dans la salle dire « mais c’étaient des acteurs ou une caméra cachée ? ».  Le film est un huit-clos se déroulant dans un taxi, où défilent des personnages, tous aussi surprenants les uns que les autres pendant 1h20. La caméra est placée de telle manière, à l’avant de la voiture, que le public a l’impression d’être le spectateur d’une caméra cachée. Les acteurs se succèdent dans des enchaînements loufoques qui rappellent tout de même l’aspect cinématographique de son oeuvre.

Un portrait de l’Iran sur quatre roues

Le réalisateur dresse le portrait de l’Iran, chaque personnage représentant à sa manière une minorité, une problématique et parfois une critique. Le réalisateur dit lui même «Si mes premiers films se passaient tous dans la ville, pourquoi ne pas essayer de faire rentrer la ville dans un taxi ? ». Et c’est ce qui fait toute la valeur de Taxi Téheran. Tous les âges, les sexes sont représentés. La jeunesse qui sera à l’origine du renouveau de l’Iran, avec 600 000 jeunes diplômés chaque année, selon le journaliste présent Taghi Rahmani, est au centre du film avec la nièce du réalisateur. Il présente les différentes populations civiles à la recherche d’une certaine liberté, dont les femmes qui réclament leurs droits, et avec certains succès notamment la tolérance quant au port du voile. Ce que le réalisateur veut montrer c’est une population qui bouge, qui vit et quoi de mieux que le taxi pour cela.

Néanmoins, le chercheur de l’IRIS présent à la projection, Thierry Coville, tient à préciser qu’à l’écran apparaît surtout une catégorie aisée de la population et que l’extrême pauvreté d’une partie du peuple iranien n’y est pas représentée. Le sujet n’est abordé qu’une seule fois lorsque la nièce du réalisateur aperçoit un enfant fouiller dans les poubelles. Car comme le souligne le chercheur, les problèmes économiques de l’Iran déjà importants, avec notamment 20% de chômage, ont tendance à s’accentuer avec la baisse ininterrompue du prix du pétrole depuis plusieurs mois. Une pauvreté qui incombe également aux sanctions internationales, pour le chercheur de l’IRIS. D’après lui, il n’y a pas d’équivalent d’un pays ayant été aussi isolé sur une période courte (de 2010 à 2015). L’inflation est ainsi montée jusqu’à 40%, voire 50% en 2013 et c’est la classe moyenne qui en a payé le prix. Il porte également un regard virulent envers les relations qu’entretient la France avec l’Iran, celle-ci condamnant le régime de Rohani alors qu’elle fait affaire régulièrement avec l’Arabie Saoudite dont le respect des Droits de l’Homme est pour le moins contestable.

L’Iran ou la coexistence de la modernité et des traditions

La succession des personnages laisse ainsi transparaître cet étrange mariage de la modernité, des traditions et de la répression. Le réalisateur y évoque la religion et les traditions avec deux vieilles femmes voulant absolument réaliser une offrande avec leur poisson rouge, moment aux allures caricaturales qui rajoute pourtant au réalisme du film. Pour Thierry Colville, le film est très fidèle sur ce point : « Ce qui est vrai, c’est que les scènes qu’il montre, quand on va en Iran, on les vit. Les gens portent tantôt des tenues traditionnelles, tantôt les tenues plus occidentales, et colorées… ce bouillonnement, cette diversité, il le montre très bien ». Une apparente liberté, paradoxale avec la dure répression mise en place par le régime et la peine de mort toujours en place… d’ailleurs le journaliste présent à la projection, après avoir effectué plus de 14 ans de prison, y est toujours officiellement condamné. Donc apparente liberté et réelle répression, accompagnées d’une propagande très importante, tandis que 80% de l’économie du pays est contrôlée par l’Etat. Face à cela, la société civile lutte pour ses droits et désire une ouverture à l’international : 15 millions de personnes sont ainsi inscrites sur des réseaux sociaux. Le journaliste explique que face à leur censure il y a eu 3 mutations dans le monde virtuel iranien : passant de Facebook à Viber puis Telegram. La complexité de l’Iran réside ainsi dans le rapport inédit qu’entretiennent la population et le gouvernement, selon les deux intervenants, et en dépit de la répression des compromis sont réalisés couramment sur les questions de société.

Critique subtile d’un dissident

Enfin, si on présente toujours ce film comme contestataire, cette contestation reste discrète même si elle est en filigrane de chaque dialogue, notamment lors de l’évocation du marché noir des films et musiques occidentales. Car Jafar Panai ne montre pas une société manichéenne avec un gouvernement face au peuple, l’aspect répressif du gouvernement n’est que très peu évoqué, seul un échange avec une avocate, Nasrin Sotoudeh, actuellement menacée par une peine de prison et militante pour les Droits de l’Homme le laisse directement transparaître. Une critique loin d’être virulente donc, d’autant plus étonnant que tous les films du réalisateur ont été censurés en Iran à part « Ceci n’est pas un film », réalisé en 2011. Il récidive ainsi avec Taxi-Téhéran qui sonne comme un cri du cœur pour Jafar Panahi, qui a fait le choix de rester en Iran, alors que la majorité des réalisateurs s’est exilée en Europe. Car il tient à filmer la société iranienne et voudrait que ses films soient avant tout vus par le public iranien. Mais cette censure reste tout de même présente avec l’absence de générique remplacé par ce texte « Le ministère de l’Orientation islamique valide les génériques des films distribuables. A mon grand regret, ce film n’a donc pas de générique. J’exprime ma gratitude à tous ceux qui m’ont soutenu. Sans leur précieuse collaboration, ce film n’aurait pas vu le jour », comme pour rappeler à la fin au spectateur qu’il faut prendre la légèreté apparente du film sans perdre de vue les réalités de l’Iran.

Taxi-Téheran livre donc un témoignage de la société Iranienne entre tradition et modernité, qui lutte pour ses droits. Et sur ce point les intervenants sont très optimistes affirmant que la société civile y est plus puissante que dans d’autres pays de la région et que l’Iran est d’ores et déjà sur la route de sa libéralisation.

Célia CHAMBELLAND

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