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Édouard Louis ou l’Histoire du mépris

Après un premier roman et un premier succès connu avec En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis a récemment fait les grands titres des journaux et magazines à l’occasion de la sortie de son second livre : Histoire de la violence. Il a su garder la marque qui était la sienne, celle de l’autofiction. La violence, déjà présente dans son premier livre au sein du cercle familial, se retrouve ici en Reda, plan d’un soir qui viola Édouard Louis, une nuit de décembre 2012.

La lecture d’En finir avec Eddy Bellegueule m’avait laissé dans un trouble et un flou, tant ce livre est prenant. Il y évoque son enfance, ses années de collège, mais surtout ce cocon familial picard dans lequel il a grandi. On est pris d’affection pour ce jeune garçon qui vivote entre la violence d’un père alcoolique et la violence des collégiens qui le tabassent quotidiennement. Il cherche à s’extirper de son milieu qu’il supporte de moins en moins. À lire un à un les chapitres, on comprend qu’il n’a plus sa place dans ce monde, qu’il est en décalage complet avec sa famille. Au premier abord, En finir avec Eddy Bellegueule, c’est l’histoire d’une ascension sociale, Histoire de la violence sera l’histoire du mépris des autres.

Un roman indigeste et pathétique

« En voyant défiler de l’autre côté de la portière les mêmes champs de maïs et de colza, les mêmes étendues de betteraves à sucre qui empestaient, les enfilades de maisons en briques, les affiches répugnantes du Front National, les petites églises sinistres, les stations-service désaffectées, les supermarchés rouillés, branlants, plantés au milieu des pâtures, ce paysage déprimant du nord de la France, j’avais été pris de nausées. »

Quand on lit les premières pages d’Histoire de la violence, on tombe rapidement sur ces quelques phrases. Elles annoncent la couleur et marquent une violente rupture avec le premier livre. On comprend tout de suite que le point de vue d’Édouard Louis a changé sur les terres de son enfance, sur ses origines. C’est d’autant plus violent quand on est soi-même picard. Tout dans ce livre transpire le mépris de ses origines. La violence du ton qu’il utilise, la violence des sous-entendus nous met mal à l’aise et la lecture n’en devient que plus difficile.

Utilisant à nouveau plusieurs voix pour raconter son histoire, il marque clairement une rupture avec Clara, sa soeur, qui n’a pas eu la chance comme lui de pouvoir s’affranchir de ce bagage familial trop lourd à porter. Seulement, voilà, la façon dont il fait parler sa soeur est l’expression de son pur mépris de classe, elle en devient l’incarnation. Il force le trait en lui faisant faire des fautes de syntaxe ou de grammaire, et se permet de la reprendre au sein même du discours en utilisant une troisième voix : « Et même quand c’était pas réel (même quand ce n’était pas réel) ». Clara devient la personnification même de tout ce que l’Édouard Louis parisien rejette.

En décrivant sa soeur de la sorte, c’est avant tout lui qu’il met en avant en prouvant au lecteur que, finalement, il n’a plus rien à voir avec ce milieu. Édouard Louis surjoue pour faire oublier qu’il est un « transfuge de classe ». « Je suis prête à parier qu’il tenait ses livres dans le bon sens, comme ça, pour que tout le monde puisse bien voir ce qu’il lisait, avec les couvertures bien visibles dans ses mains », dit Clara en parlant de son frère. Ce qui rend ce roman indigeste, c’est aussi la propension qu’il a à se mettre en scène. Il doit s’assurer constamment qu’il est crédible en étudiant parisien. C’est ce qu’il est le plus important : être crédible aux yeux des autres. L’auteur ne vit pas tant pour lui que pour le regard des autres, expliquant notamment sa faible capacité à accepter les critiques qui ont été faites de son livre ou de sa personne.

Crédits : Bruno Charoy/Pasco pour Le Monde
Crédits : Bruno Charoy/Pasco pour Le Monde

Tout dans ce livre montre le mur qu’il a lui-même construit avec sa famille, avec ce qui lui rappelle ses origines. Sa famille, ce n’est plus celle d’Hallencourt, sa « famille officieuse », comme il les appelle, mais celle de Paris. Ce n’est plus Clara, c’est Didier (Eribon), c’est Geoffroy (de Laganesrie), c’est Henri, c’est Frédéric, les seuls à le comprendre. Même le racisme devient un argument. Il ne peut plus entendre « crouille », « bougnoule », ces mots qui ont marqué son enfance. La police même, qui jubile à l’annonce des origines kabyles de son agresseur, est l’incarnation du racisme qu’il ne supporte plus. Tout ce qui a fait son enfance, tout ce qu’il racontait dans son premier livre est ici pointé du doigt, dénoncé, détruit.

« Peur de redevenir comme avant »

Et puis vient un moment où je comprends. Le mépris n’est pas tant un mépris de classe, un mépris de sa famille, mais un mépris de soi. En rejetant sa famille, Édouard Louis cherche la catharsis. En quittant sa famille et la campagne samarienne, il a voulu tirer un trait sur ce passé encombrant. La preuve en est son changement de nom. Sa soeur même dans son monologue, alors qu’elle l’a toujours appelé Eddy, l’appelle Édouard, installant une distance volontaire entre l’auteur et ses origines. Il n’est plus le petit Eddy natif de la Somme, mais bien Édouard, jeune étudiant parisien.

« Je me rends bien compte qu’au bout de deux jours c’est plus pareil, c’est plus pareil, plus du tout, il fait de moins en moins de manières et pis tout s’estompe. Il s’adoucit redevient normal, il se remet même à dire des phrases en picard. Il dit plus Ça va, mais Cha-vo-ti ?, même hier si il disait en riant il l’a dit, il dit plus tomber mais il dit tchèr, et il réapprend à rire quand une femme, n’importe qui, elle va aux toilettes et qu’elle dit Je vais secouer ma salade (…). »

Malheureusement, le texte est empli de preuves. Édouard Louis est toujours ce petit garçon, malgré ses efforts. Il a beau faire tout ce qu’il peut, ses origines lui collent à la peau. Son rejet et son mépris ne sont finalement rien d’autre que de la peur, peur de redevenir Eddy Bellegueule, et de ne pas en avoir fini avec lui. « Peut-être que c’est pour ça qu’à chaque fois il veut partir aussi vite. Je crois qu’il veut partir vite de peur de redevenir comme avant pour toujours ». Reda, son violeur d’origine kabyle, se veut être l’illustration de l’héritage familial et de la reproduction sociale théorisés par Bourdieu, sociologue dont l’auteur se revendique. Finalement, à découvrir l’histoire de ce viol et ses conséquences, on en vient à comprendre que ce n’est pas Reda le sujet de cette pseudo-analyse sociologique, mais bien Édouard Louis, lui-même.

Véritablement, sous ses grands airs, Édouard Louis n’en a pas fini avec son passé. S’il en avait véritablement fini avec Eddy Bellegueule, pourquoi trouver refuge chez sa soeur après son viol ? Pourquoi conserver son médaillon de baptême ? Médaillon qu’il conserve sans savoir pourquoi il ne l’avait pas encore mis à la poubelle, mais qu’il conserve bien, comme un souvenir de son passé. Certes, il ne le porte pas, mais son passé est symboliquement toujours présent avec lui. À force de se construire une tour d’ivoire, l’auteur a peur et honte, « honte d’être comme tout le monde ». Car c’est ce qu’il est : un monsieur tout le monde, pas tellement différent des autres, malgré tous les efforts qu’il fait. Cette violence qui agit en lui n’a d’autre effet que de le faire revenir dans cette famille tant maudite. Finalement, la boucle est bouclée. Il a voulu en finir avec Eddy, mais c’est bien Eddy qui reviendra vers lui comme un appel dans la détresse.

Alors que dire d’un auteur dont on a adoré et loué le premier livre, mais dont on a détesté et critiqué le deuxième ? Pour comprendre Édouard Louis, il faut aller au-delà des a priori et des avis trop vite donnés. C’est, sans doute, l’un des auteurs qui comptera dans les prochaines années, et son talent le mérite. Peu de jeunes auteurs peuvent se targuer d’avoir déjà marqué par leur style. Il faut savoir lire entre les lignes, et ne pas se laisser happer par le malaise ressenti à la lecture, pour finalement découvrir la violence et le mépris qu’il s’inflige lui-même. C’est sans doute ça l’Histoire de la violence.

Damien Cottin

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