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Turquie : la liberté enchaînée

Malgré des critiques et des acquis à développer, la chance est aujourd’hui donnée en France de pouvoir vivre mais aussi travailler ou écrire librement. La liberté d’expression permet à chacun de pouvoir participer au renforcement de la démocratie et du débat. Il existe pourtant des pays où la liberté d’expression n’est qu’un concept vague renvoyant à une réalité bien lointaine. Et parallèlement, ces mêmes pays souffrent de tous les maux engendrés par des pouvoirs autoritaires et punitifs. La Turquie en est aujourd’hui un exemple frappant, où la liberté disparaît derrière l’autoritarisme.

Un pays prometteur freiné par l’autoritarisme

La Turquie est aujourd’hui, et depuis 2002, contrôlée par le parti islamo-conservateur AKP (Parti de la justice et du développement, en turc : Adalet ve Kalkınma Partisi). La situation du pays souligne l’ironie du nom de ce parti: de quel développement parle-t-on lorsqu’on constate le recul sans cesse croissant des droits de chacun ? Quelle justice si ce n’est celle décidée arbitrairement par le pouvoir lui-même ? Depuis 2014, Erdogan (fondateur de l’AKP) gouverne le pays d’une main de fer, rétrécissant chaque fois un peu plus le chemin de la liberté. « Depuis toujours, j’ai vécu libre, et je vivrai libre » clame un couplet de l’hymne turc, qui semble désormais résonner dans le vide.
La Turquie aurait pourtant pu devenir un modèle. Elle possédait des atouts non négligeables : population nombreuse, jeune et urbanisée ; performances économiques relativement impressionnantes (croissance élevée) ; économie très mondialisée et attractive. Turquie qui semblait donc avoir toutes les caractéristiques d’un pays puissant, moderne et égalitaire. Force est de constater que les performances économiques ne font pas tout, et ne justifient certainement pas l’autoritarisme et la privation de liberté.

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Source: zamanfrance.fr

La condition féminine comme exemple de la dérive turque

De nombreux maux se manifestent et se renforcent donc dans l’ensemble de la société turque. Récemment, un exemple entre fiction et réalité en a été donné à travers le film Mustang, qui, pour faire simple, raconte la mise au pas de jeunes filles truques trop libres dans un pays encore très réticent quant à l’égalité des sexes. Malgré les discours, la place de la femme a été constamment rabaissée depuis arrivée de l’AKP au pouvoir. Safak Pavey, députée du parti d’opposition CHP, dénonce le fait que « cette brutalité grandissante contre les femmes est en grande partie le résultat des politiques sociales du parti AKP ». Pour elle, les représentants du parti mettent en avant une ligne morale très religieuse, qui compromet de façon chronique et persistante les vies des femmes qui ne s’y plient pas. Une simple phrase résume cette situation : en novembre 2015, Erdogan jugeait « contre nature » l’égalité homme/femme, assurant qu’il n’existait  qu’ « une place pour les femmes dans (la) société : la maternité ».

Une privation de libertés générale et inquiétante

Au-delà des femmes, ce sont des pans entiers de la société qui sont concernés par le durcissement des conditions de la liberté en Turquie. Erdogan exerce son pouvoir de façon assez personnelle, ayant même trouvé une nouvelle définition de la démocratie : seules les élections comptent. Autrement dit, à partir du moment où quelqu’un est élu, il peut anéantir quelque contre pouvoir ou quelque source de dissidence que ce soit. Et ce, bien évidemment, sans distinction : justice, presse, et même élus sont touchés par menaces et persécution. Ce qui est inquiétant c’est aussi que le pouvoir s’attaque à la jeunesse, qui symbolise pourtant tout l’avenir du pays. De nombreux étudiants sont régulièrement placés en détention, pour des raisons ridicules voire inexistantes.
Au final, on accuse les gens de faire ce que leur position, leur métier leur exige de faire. Des scientifiques sont condamnés pour terrorisme, car ils ont fait des déplacements scientifiques à l’étranger, ou ont publié des articles dans des revues scientifiques. Des étudiants sont emprisonnés car ils participent à des manifestations, des conférences de presse. Des journalistes sont privés de liberté pour avoir enquêté et publié. Que de crimes impardonnables, en effet.

Jouer sur la peur

Erdogan a ainsi fait de la peur son principal instrument, avec succès malheureusement. Il joue aussi sur la fragmentation d’une population toujours plus polarisée qui s’affronte. L’opposition entre Turcs et Kurdes en est un signe. Cela traduit aussi la forme d’obsession pour la question kurde d’Erdogan, qui mène une véritable offensive contre cette population. Notamment parce qu’Erdogan ne pardonne pas au parti issu de leurs rangs, le HDP, d’avoir, lors des dernières législatives en date, privé l’AKP d’Erdogan de la majorité absolue, indispensable au Président pour mener à bien ses réformes. D’où une alimentation sans fin du climat anti-kurde, qui contribue à renforcer la violence de mouvements comme le PKK (organisation politique, armée et terroriste kurde).
Le constat final est celui d’un homme désireux de conserver le pouvoir coûte que coûte et donc méfiant vis-à-vis de tout ce qui s’éloigne un tant soit peu du discours légitime qu’il prône. Erdogan se sait puissant, car il sait aussi que le problème des réfugiés lui bénéficie. La Turquie joue un rôle important en accueillant des réfugiés syriens, contribuant à ralentir leur exil. Résultat : l’Europe est prête à toutes les concessions pour éviter que la Turquie cesse de jouer ce rôle. Mais il faut se rappeler qu’une nation désunie, surveillée et punie ne pourra jamais garantir la puissance ni l’équilibre, pourtant nécessaires à une nation, notamment dans la lutte contre le terrorisme (de Daech comme du PKK).

Camille Duserre

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