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Présidentielle 2017 : Il n'est pas trop tard

Philippine Malloggia • 3 Mai 2017

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Antiracisme, rap et histoire : pourquoi devez-vous regarder Hamilton, la comédie musicale qui ne désemplit pas ?

Hamilton, c’est la biographie musicale du Père fondateur des États-Unis portant ce nom. Mais c’est aussi un réel carton adulé par la critique et qui remplit soir après soir la grande salle de Broadway où il a lieu. Applaudi par la famille Obama, Hamilton est donc loin d’être un divertissement apolitique et épisodique sur un sujet déjà maintes fois traité. En effet, Hamilton propose une analyse particulièrement intelligente de la nation américaine, de son identité, de son histoire. Ce n’est pas pour rien que la dernière réplique de la pièce se révèle être « Who tells your story ? »

Broadway et ses discriminations 

Nous allons parler d’un sujet peu médiatisé en France, mais profondément ancré dans la culture américaine : les spectacles de Broadway. Nous sommes en 2008. C’est la crise économique et aux États-Unis, les américain-e-s n’ont plus vraiment les moyens d’aller voir des spectacles à Broadway, malgré leur réputation internationale. Beaucoup de professionnel-le-s du spectacle sont donc au chômage. Parmi eux, les actrices et acteurs non blancs souffrent tout particulièrement de cette situation: en plus de la discrimination qu’ils subissent dans le monde du travail en général, bon nombre de rôles leur sont tout simplement interdits.

La « couleur de peau » figure au même titre que d’autres caractéristiques physiques dans les critères nécessaires afin de postuler à un casting. En d’autres termes, il est légal et fréquent d’empêcher des personnes d’une certaine couleur de peau de postuler à un emploi. Le gros problème réside dans le fait qu’il y a bien plus de rôles qui sont réservés aux personnes blanches que de rôles qui leur sont interdits. Dans cette situation, beaucoup d’interprètes non blanc-he-s galèrent pour trouver des rôles. Parmi elles et eux, un acteur arrive pourtant à s’en sortir. Il s’appelle Lin-ManuelMiranda,  Américain issu de parents portoricains.

Alors que Miranda attend un avion de manière assez banale, il décide d’acheter et de lire un livre au hasard pour tromper son ennui. Il découvre ainsi avec fascination la biographie d’un des Pères fondateurs des États-Unis les moins connus : Alexandre Hamilton. Fils abandonné d’un commerçant immigré, Hamilton a connu une certaine ascension sociale en faisant des études de droit. A l’indépendance, il rédigea une grande partie de la Constitution des États-Unis et mit en place son système bancaire. Il était doté d’une personnalité complexe : doué, précoce, hyperactif, ambitieux, Hamilton était également très prétentieux et sacrifia sa propre famille pour des intérêts politiques. Un tel mélange d’exception et d’ego ne pouvait que mener à une relation intense et destructrice avec un autre père fondateur, Aaron Burr, qui joue son alter égo. Homme bon ? Héros ? Politicien avide de pouvoir ? Manipulateur ? Quel que soit le jugement que l’on peut porter sur Hamilton, il a manifestement mené une vie palpitante et aventureuse, digne d’être racontée.

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Hamilton, une œuvre sociale et … révolutionnaire ?

L’idée germa dans l’esprit de Miranda d’adapter l’œuvre en comédie musicale. Mais pas question de faire une énième adaptation ennuyeuse de la fondation des États-Unis comme il s’en produit depuis des décennies. Même si la fondation des États-Unis est une période clé de l’histoire et de l’identité du pays, c’est également un sujet éculé des programmes scolaires qui ne fait plus rêver la jeunesse. Miranda envisageait donc plutôt une œuvre sociale et politique.

Passionner l’ensemble de la jeunesse américaine du XXIème siècle pour son histoire, tel était son objectif. D’où la décision d’écrire une grande partie du musical en rap et en hip-hop, une innovation dans le monde de Broadway. Dans une vidéo de 2009, en représentation à la Maison-Blanche, il racontait déjà qu’Hamilton « incarnait le hip-hop », faisant rire le couple Obama. Pour lui, le hip hop est aussi la musique de la Révolution; une musique de héros voulant marquer l’histoire. Et ce qui sonnait comme une blague est finalement devenu un projet sérieux. Le travail et l’implication de Miranda furent tels qu’il retourna à Washington sept ans après, avec toute la troupe, pour faire la promotion du musical. Il réalisa même un rap improvisé avec le président des États-Unis himself. Miranda a écrit, composé, participé à la mise en scène d’Hamilton et même  incarné le rôle titre. Un travail titanesque ayant finalement duré presque sept ans.

Ecoutez-bien chaque réplique !
Ecoutez-bien chaque réplique !

Les œuvres historiques sont celles qui possèdent généralement le cast le plus blanc: avez-vous vu beaucoup de personnes non-blanches dans les adaptations des Misérables ? Dans les péplums de la Grèce antique ? Selon un argument de réalisme, les personnes non-blanches sont souvent exclues d’office de ces rôles, alors que les œuvres sont parfois truffées d’erreurs historiques sans que cela ne fasse sourciller la critique ou le public.

Ainsi, par revanche, par message politique, mais aussi par choix artistique, Miranda a choisi de n’employer que des interprètes non blanc-he-s pour jouer les personnages. Daveed Diggs, métis, interprète Lafayette et Jefferson sur un rap plus rapide que la lumière. Phillipa Soo, jouant la femme d’Hamilton, est américano-chinoise. Chris Jackson est métis et n’incarne rien d’autre que George Washington lui-même. Seul un rôle a été distribué à un acteur blanc, celui du roi George III…. Soit le méchant colonisateur de l’histoire. Je me demande bien dans quel autre œuvre on peut voir des acteurs non-blancs en costume d’époque s’affronter lors de rap battles en guise de débats au Congrès américain.

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Politique, certes, mais l’œuvre de Miranda est également une pièce extrêmement bien écrite et juste, dotée de personnages complexes, ni tout à fait bon-ne-s ni tout à fait mauvais-es. Dans la chanson d’introduction, le héros est décrit comme une légende visionnaire. Mais on découvre au fur et à mesure de la pièce un personnage obsédé par sa postérité, égoïste et prétentieux. On pense qu’il est arrivé seul à marquer autant l’histoire, mais c’est oublier les cinquante années que sa femme a passé à écrire son histoire après sa mort. Miranda est un amateur d’histoire et d’exactitude, et cela se ressent dans des paroles truffées de détails historiques.

Repenser l’identité américaine 

Le choix de Miranda est donc celui de la modernisation d’une histoire que les Américains ont rencontré des centaines de fois dans leur scolarité. Modernisation, rap, meilleure représentativité de l’Amérique actuelle: le pari était risqué pour Miranda. Les œuvres osant montrer des personnes non blanches dans des rôles de personnes supposément blanches sont souvent le sujet de nombreuses critiques. Ce fut le cas du choix de l’acteur noir Norm Lewis dans le rôle de Javert dans le musical Les Misérables de 2006, et celui de l’actrice noire Noma Dumezweni dans celui d’Hermione Granger dans la pièce Harry Potter and the Cursed Child de 2016. Miranda a pris le risque d’écrire un musical qui aurait pu être considéré par la critique comme une œuvre expérimentale et confinée à un public strictement militant. Pire, Miranda aurait pu – et il l’a été – être considéré comme coupable de racisme anti-blanc (injuste dans un contexte où ce sont les personnes blanches qui sont justement les plus avantagées en terme d’accès à l’emploi).

Or, le projet de Miranda est presque un pied-de-nez à la critique réactionnaire : oui, il écrira une histoire dans laquelle tous les Pères fondateurs (figures quasi-sacrées dans la culture politique nationale) seront interprétés par des acteurs et actrices non blanc-he-s. C’est là un acte politique puissant, et pourtant Miranda l’évoque de manière légère, sourire aux lèvres. « Eh bien, ce musical est l’histoire des États-Unis racontée par les États Unis actuels. Après tout…. Hamilton était lui aussi un immigré ! ». Pour lui, les choses peuvent même aller plus loin, puisqu’il a parfois confié qu’il rêvait qu’une troupe entièrement féminine réinterprète le musical, dans une perspective féministe.

Un progressisme salué par Barack Obama lui-même, qui a rappelé cette vérité  : l’identité d’un pays n’est pas un élément figé ou une image d’Epinal. C’est une pensée qui est réfléchie encore et encore au fil du temps, suivant les identités multiples des habitants de ce pays.

« J’espère que l’histoire d’Alexander Hamilton permettra à tou-te-s les jeunes de ce pays de voir les possibilités en eux-elles. De voir tout ce qu’ils et elles peuvent faire sur la durée d’une vie. J’espère que ces jeunes comprendront le message qu’on lancé les Pères fondateurs. Ils ont écrit la Constitution, mais c’était juste un début, le commencement d’une identité (…) Nous sommes un projet qui ne se termine jamais. Nous faisons des erreurs, nous avons des défauts, mais nous finissons par les surpasser. Ce n’est pas le projet d’un seul Homme, c’est le projet de ce que tout le monde en fait ».

Miranda a aussi tout fait pour rendre son œuvre accessible. Si les prix des spectacles de Broadway peuvent être élevés, l’album d’Hamilton a été rendu disponible en libre accès sur Youtube pendant deux semaines (et l’est encore gratuitement sur Spotify). Miranda a également signé un partenariat avec la Rockfeller Foundation, un organisme caritatif basé à New York intervenant notamment en milieu scolaire. Il propose d’offrir à pas moins de 20 000 élèves d’écoles publiques un ticket pour aller voir le musical. Plusieurs places sont également offertes deux fois par semaine lors de la loterie. Et pour ne pas décevoir les fans malchanceux-ses, Miranda filme souvent un petit clip ou réalise un show en personne devant ses admirateurs et admiratrices : la « #Ham4Ham Performance ». C’est inédit, c’est drôle, on voit que les interprètes qui s’invitent s’amusent. En bref, non content d’innover dans l’écriture et les codes de Broadway, Miranda invente également de nouvelles relations entre artiste et public.

Hamilton a récolté en un an 7 prix et 14 nominations. Avec sa pièce, Miranda déclare son amour à son pays, propose une réflexion sur son identité, dénonce les inégalités et fait œuvre sociale pour divertir les jeunes les plus précaires. En bref, un petit phénomène politique et artistique fait salle comble tous les soirs, et il serait dommage de passer à côté d’une telle expérience.

Anaïs DUDOUT

Avec l’aide précieuse d’Aurélie HUA

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