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Quand la douceur des mots est plus virulente que la violence des reportages et des vidéos

Mohammed Moulessehoul est né dans le Sahara algérien, d’une mère nomade et d’un père membre de l’ALN (Armée de Libération Nationale). Il sert l’armée algérienne  pendant la guerre civile, s’engage contre le terrorisme puis quitte l’armée en 2000 pour se consacrer à l’écriture. Composé des prénoms de sa femme, son pseudonyme féminin Yasmina Khadra visait à échapper à la censure militaire, mais aussi à exprimer son admiration profonde pour les femmes algériennes. Après avoir été nommé directeur du Centre culturel algérien, il est remercié pour avoir tenu des propos diffamant le régime de Bouteflika. Le 2 novembre 2013, il se présente aux élections présidentielles algériennes, en refusant tout parrainage politique. Mais pour mieux cerner le personnage, son ouvrage autobiographique L’Ecrivain est bien plus complet qu’un petit encadré.

Publié en 2005, L’Attentat est l’une des œuvres au centre d’une trilogie – comprenant Les Hirondelles de Kaboul et Les Sirènes de Bagdad – axée sur la prolifération du terrorisme. A ce moment, l’Occident n’a pas encore connu les sombres moments qu’elle vit aujourd’hui.

L’Attentat: un thème vibrant d’actualité abordé avec une originale subtilité

Couverture du livre l'Attentat
Couverture du livre L’Attentat

Dans un restaurant de Tel Aviv, une jeune femme se fait exploser au milieu d’une dizaine de clients. A l’hôpital, le docteur Amine, chirurgien israélien d’origine arabe, opère à la chaîne les victimes de l’attentat. Dans la nuit qui succède au carnage, il est rappelé d’urgence à l’hôpital, pour une raison bien particulière. Cette nuit-là, ce qu’il découvre va le bouleverser à jamais, remettant en cause ses convictions les plus profondes et ses valeurs les plus chères.

Raconté à la première personne du singulier, le récit relate la démarche d’un homme qui a fait le choix de sauver des vies pour comprendre ceux qui décident de sacrifier la leur. Paroxysme du paradoxe, pour celui qui déclare, au détour d’une page : « Tu as choisi de tuer, j’ai choisi de sauver« . Khadra aborde ainsi un thème dont on ne veut plus entendre parler, celui du terrorisme. Mais contrairement à l’overdose d’informations et de tentatives d’explications que nous procurent les chaînes d’actualité et les réseaux sociaux, le roman de Khadra ouvre une brèche nouvelle dans un sujet surexploité. Parce qu’il n’offre aucune réponse à ce qui n’en possède pas. Parce qu’il dépeint, purement et simplement, la démarche sincère d’un homme pour comprendre le drame qu’il a vécu. Parce qu’il refuse de dresser un portrait biaisé d’un monde déchiré.  Il ne s’agit pas d’excuser ou de justifier. A aucun moment, Khadra ne propose d’explications. Et c’est ici qu’il met le doigt sur une réflexion intéressante. Pour un individu parfaitement intégré dans sa société, ou du moins, attaché aux valeurs humanistes prêchées par le monde occidental, aucune raison valable ne peut être donnée pour sacrifier « la plus grande, la plus juste, la plus noble des Causes sur terre [qu’]est le droit à la vie ».

Une réflexion humaniste rédemptrice

Ce qui fait la force du roman, c’est qu’il parvient, malgré le thème abordé, à nous offrir des moments vibrant d’humanité. Le plus beau passage reste sans conteste le dialogue de sourd entre Amine, le chirurgien, le sauveur de vie, l’Israëlien ; et Adel, le militant, le martyr humain, le Palestinien. En effet, l’auteur touche à un sujet sensible, le cadre bien particulier du conflit israélo-palestinien, avec des mots lourds de sens.

« Tout juif de Palestine est un peu Arabe et aucun Arabe d’Israël ne peut prétendre ne pas être un peu Juif »

Croisant davantage encore les sujets polémiques, Khadra n’en oublie pas son combat pour les droits des femmes dans certains pays arabes. Ici, en filigrane, il souligne plusieurs fois le fait que la kamikaze soit une femme.

« Le fait d’être une femme ne disqualifie pas la militante » 

Le combat de Khadra : au-delà du terrorisme

Khadra est avant tout le fin observateur d’un Maghreb en mutation, dont il s’évertue à faire transparaître les failles. Il dénonce, dans A quoi rêvent les loups, les tentations perverses d’une jeunesse déboussolée, après la guerre civile dans les années 80 dont a souffert Alger. Une jeunesse vulnérable, à qui l’islamisme tend les bras, offrant une lueur – leurrée – d’espoir à ceux qui s’échinaient à mener une impossible ascension vers la gloire. Il dépeint les zones d’ombre d’une Algérie juste relevée de l’indépendance dans Qu’attendent les singes. Enfin, il s’immisce dans la peau d’un tyran libyen, revivant ses actes et pensées des derniers jours, dans La dernière nuit du Raïs, paru en 2015.  Une de ses rares œuvres à ne pas contenir de nom d’animal dans son titre – petit clin d’œil à La Fontaine, confie-t-il lors d’une rencontre à Angoulême.

La Dernière nuit du Raïs est le dernier livre de Khadra, 2015. Il aborde la fin de vie du général Mouhammar Kadhafi en Libye.
La Dernière nuit du Raïs est le dernier livre de Khadra, 2015. Il aborde la fin de vie du général Mouhammar Kadhafi en Libye.

Au-delà de ses récits contés, Khadra souligne la fracture qui s’agrandit entre deux mondes qui veulent communiquer mais refusent de s’écouter – se comprendre. Il lève le voile sur le mariage forcé entre l’Orient et l’Occident – célébré en 1948, offrant pour dote la nouvelle Israël – dont nous payons aujourd’hui les pots cassés. Ce qu’il crie par écrit, c’est que le monde est loin d’être la toile manichéenne que nous avons tissée. Au gré des crises cycliques, les grands Etats du Nord ne cessent de mettre en scène cette logique binaire, encore illustrée récemment par les actions franco-britanniques en Lybie.

Le conflit israelo-palestinien est profondément différent de celui entre Daesh et l’Occident. Le terrorisme n’y a pas les mêmes raisons, ni les mêmes enjeux. Mais ce qui demeure, c’est que rien n’arrive par hasard, chaque conflit a sa source. Aujourd’hui, dans un face à face à la croisée des mondes, le choc des cultures dévoile un dialogue de sourd qu’il nous incombe de briser.

Le roman L’Attentat a été adapté en bande dessinée, ainsi qu’au cinéma.

Garance Philippe

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